Père

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Père, l’une des œuvres phares d’August Strindberg, ne peut nous laisser indifférent. Il raconte la lutte de pouvoir domestique entre le Capitaine et sa femme, Laura. Contraints de décider l’avenir de Bertha, leur fille, le premier veut l’envoyer en pension en ville pour qu’elle devienne institutrice, tandis que sa mère aimerait la garder sous son aile et lui faire apprendre la peinture. Sachant que son époux a toujours le dernier mot, Laura est prête à tout faire pour gagner la bataille et rester à côté de son enfant. Malgré ses efforts, tout est décidé. Mais la veille du départ de Bertha, la mère vient dans le bureau du Capitaine avec son dernier recours : le doute. Comment pourrait-tu être sûr que ta fille est bien ta fille ?, lui demande-t-elle. Il trouve que la question est drôle. Mais au fur et à mesure, alors que sa femme développe son idée, il se rend compte qu’en effet, elle a raison : il n’en sait rien. Il imagine, tel qu’il l’a toujours imaginé, que Bertha est sa fille, mais il n’en peut être absolument certain. Ce n’est que la mère qui peut le savoir. Lui, il n’a qu’à lui faire confiance. Il l’a toujours fait, d’ailleurs. Mais alors qu’elle lui pose la question, le doute s’installe et son esprit craque. Tourmenté par l’idée d’avoir vécu dans un mensonge et d’avoir élevé une fille dont il n’était pas le père, il panique entre la honte et la haine. Sa femme, par contre, faisant preuve d’un sang-froid qui rend le personnage inhumain, fait croire aux autres membres de la famille, aux habitants de la maison et aux amis du Capitaine que celui-ci est victime d’une maladie mentale qui lui fait inventer des histoires et imaginer des complots là où il n’y en a pas : le dernier étant, affirme-t-elle devant le médecin de son mari, que Bertha n’est pas sa fille. Ainsi, d’un côté elle met tout le monde contre lui, alors que de l’autre elle continue à briser sa lucidité avec le poison du doute. Les propos de Laura font leur effet, et à la fin de pièce, on retrouve un Capitaine dépourvu de son caractère d’autre fois. Incapable de faire face à l’humiliation d’une tromperie, mais aussi incapable de se débarrasser de cette idée, en larmes il demande à sa femme de lui rendre la paix. Mais cela n’est plus possible. Il est déjà en proie à la folie. Désespéré dans sa camisole de force, il crie pour que quelqu’un ramène un oreiller où il puisse reposer sa tête.

Nous pouvons apprécier l’excellente mise en scène d’Arnaud Desplechin sur le plateau de la Salle Richelieu, à la Comédie Française. Michel Vuillermoz fait preuve d’un remarquable talent dans le rôle du Capitaine. On suit avec intérêt la chute de son équilibre personnel, voire de sa santé mentale. Les questions qui bouleversent son âme arrivent également à toucher les certitudes du public. Claire de La Rüe semble très à l’aise dans la peau de Bertha, la fille du couple. On dirait qu’elle est chez elle. Pourtant Anne Kessler, qui interprète Laura, la femme du Capitaine, a l’air trop théâtral. Son personnage donc ne réussit pas complètement à nous convaincre. Le scénario est simple, mais la mise en scène est très puissante. La pièce, écrite en 1887, montre la vigueur qu’encore à nous jours à la lutte de pouvoir entre hommes et femmes. Même si nôtre société a beaucoup changé à cet égard, le débat est toujours pertinent. Père développe les enjeux de la fidélité, les peurs de la trahison, le poids du jugement social, l’horreur de la folie, le lien contradictoire entre l’amour et la haine : tous des sujets qui préoccupent encore l’homme d’aujourd’hui.

Joan Ramirez
Photo : Vincent Pontet