One more thing – Gilles apprend à lire / Benjamin Verdonck

Le Vendredi 15 février, je suis allée au théâtre de la Bastille pour voir deux “spectacles” de Benjamin Verdonck

“One more Thing”

Le spectateur est directement inséré dans une ambiance de huis-clos. En rentrant, seuls les bancs servant de gradins sont éclairés et le spectateur est invité à s’asseoir ; “les plus grands derrière”. Nous nous retrouvons comme en enfance, sur des petits bancs et par ordre de taille.

Cette impression enfantine se poursuit avec la mise en scène. Nous observons, dans le plus grand des silences, à un tirage de ficelle. Une nouvelle fois, je ne peux m’empêcher de penser à l’enfance et à ses spectacles de marionnettes. Le cadre y est – les bancs en bois- ainsi que la représentation des ficelles.

Cependant l’intérêt est peut-être plus grand.

Le format est court -puisque la pièce dure environ 15 minutes, et empêche l’ennui de s’installer.

La pièce -si je puis dire- est l’exposition d’une phrase, entrecoupée par des formes (comme un losange orange vif ou des triangles mouvants). Il s’agit, comme nous l’indique la brochure distribuée, d’une phrase de Cesare Pavese: “You sniff the air and listen to the woods and know that the plants and animals don’t give a damn about you.“. Cette citation serait-elle une réflexion sur l’écologie ? Peut-être.

En tout cas, le faible éclairage et la proximité de l’espace de représentation (qui se trouve à un ou deux pas) instaurent de la magie, de la féerie dans les mouvements de Benjamin Verdonck. S’il s’agit de mouvements basiques, avec des matériaux basiques, et une musique basique (un homme, seul, joue de la guitare) le spectateur est tout de même fasciné par l’atmosphère qui se dégage de la mise en scène.

“Gilles apprend à lire”

Après une petite pause technique, le spectateur est invité à retrouver sa place sur les petits bancs. Cette fois, pas une grande boîte mais plusieurs petites fabrications accompagnant les récits de Benjamin Verdonck. Ce dernier nous raconte d’abord quatre petites histoires. Il nous parle de sa fille, de son œuvre et même du chat de Schrödinger. Nous n’avions pas l’impression d’être de simples spectateurs au théâtre, mais d’assister à une rencontre où le public aide le manipulateur d’objets à trouver ses mots. Ces anecdotes précèdent un temps de nouveau muet, où plusieurs installations se succèdent pour illustrer les histoires précédemment racontées. Peut-être aurait-il été bon d’illustrer son propos directement après l’anecdote concernée, et de ne pas tout regrouper à la fin. Néanmoins, ce choix artistique fait travailler notre cerveau en nous faisant faire les liens entre dires et illustrations par nous-même.

J’ai légèrement préféré le deuxième spectacle car j’y ai consacré un plus grand intérêt. Par ses petites histoires, on apprend non pas à lire mais à connaître Benjamin Verdonck. Tandis que dans le premier, nous nous lions seulement avec son œuvre.

Océane Caboche

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Benjamin Verdonck est un artiste belge, qui se produit actuellement au théâtre de la Bastille avec à l’affiche, quatre spectacles : “Chansonnette pour Gigi”, “Waldeinsamkeit”, “one more thing” et “Gille apprend à lire”.

La “salle du haut” dans laquelle les spectateurs ont été dirigés, avait été aménagée avec une série de quatre rangs de banc de bois, installés à même la scène. Dès que nous nous sommes assis, Benjamin Verdonck s’est directement présenté à nous et dans son français parfait – il est flamand – nous explique rapidement mais calmement la démarche artistique de sa performance “one more thing”, tandis qu’un étrange carton trône au milieu de l’espace et semble l’attendre. Benjamin Verdonck finit sa parenthèse avant que la lumière ne s’éteigne, que la musique commence et que l’on entende des pas et une ombre dans l’obscurité se pencher vers un interrupteur. Ce dernier se met en route et s’illumine devant nos yeux, une boîte, parfaitement cubique. Benjamin Verdonck se positionne autour de celle-ci et, se raccordant au rythme de la musique, s’est mis à l’œuvre un travail d’orfèvre concentré dans la gestuelle de ses mains. Naviguant ces dernières entre les nombreux fils qui tombaient de part et d’autre de la boîte, Benjamin Verdonck dirigeait ses doigts pour qu’ils saisissent certaines de ces ficelles, pour ensuite, les tirer. Et en même temps qu’elles étaient tractées, la boîte a pris vie, à la manière d’une fleur qui éclot, et c’est ainsi que la mécanique de la ficelle faisait se mouvoir les différentes planches de cartons dont était constituée la boîte. En fait, ce qui se réalisait devant notre regard, c’était une histoire racontée par ce jeu subtil de ficelles et de cartons. Des mots gribouillés au crayon bleu apparaissaient et nous apostrophaient. “You” puis, “sniff”, “the”, “air”. Une phrase en puzzle, portée par la musique et le manège des lustres en papier que Benjamin Verdonck faisait tourner dans sa boîte, tout en faisant disparaître les mots, qui nous paraissaient alors bien éphémères. Les quinze minutes se sont écoulées et le spectacle a pris fin alors même que notre souffle restait encore suspendu. Benjamin Verdonck a exercé une sorte d’hypnose en nous transportant au dedans même de cette boîte, en mettant bout à bout les derniers mots qui ont construit la phrase suivante : “You sniff the air and listen to the birds and you realize that the animals and trees don’t give a damn about you.” Elle est à comprendre selon ses affinités mais elle paraît surtout évoquer cette image du promeneur solitaire, contemplant une nature dont il réalise qu’elle échappe complètement à son emprise. Une sorte de rappel de la fragilité de notre existence, pensée vertigineuse que Benjamin Verdonck a pourtant réussi à nous glisser avec beaucoup de délicatesse.


Une pause est maintenant nécessaire pour que l’artiste puisse mettre en place sa prochaine performance, “Gille apprend à lire”. Plus excentrique que le premier, ce deuxième format court commence avec cinq anecdotes contées par Benjamin Verdonck avant que celui-ci ne s’installe cette fois-ci sur une chaise, pour manipuler les ficelles de cette nouvelle boîte. La mécanique se met à nouveau en route et ce ne sont plus des cartons que l’on remontait et descendait comme des rideaux qui se mettent en mouvement comme dans le premier spectacle, mais des objets en bois qui sortent de la boîte, comme si nous regardions la croissance accélérée de petits arbres ou de champignons.

La performance de Benjamin Verdonck apaise par un calme qui dure encore un peu de temps après le spectacle. Ainsi, ce qui reste de ce dernier, c’est toute sa magie mais surtout, l’image de Benjamin Verdonck portant ce pull étincellé de strass ronds et miroitant des couleurs aux reflets de l’univers, qui l’a effacé dans l’obscurité de la salle intimiste du théâtre de la Bastille. Peut-être était-ce pour encore mieux nous laisser admirer prendre vie, successivement, ses deux boîtes ? Dans un entretien adressé à Victor Roussel, Benjamin Verdonck explique que ces créations lui permettent de ne pas s’encombrer ni trop de matériel ni trop de préparation. Mais, sans qu’il le précise, l’on décèle chez lui rien qu’en l’observant, la virtuosité de sa curiosité en matière de bricolage et l’amour qu’il porte à la poésie qui l’anime aussi bien dans ses mains que dans ses yeux, poésie qu’il réussit si bien à nous transmettre.

Malyphone de Peyrelongue

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Les mots et les souvenirs

Le petit spectacle One more thing, un de Benjamin Verdonck, présenté au Théâtre de la Bastille fait partie des 4 propositions de “théâtre de table”. La présentation nous propose de nombreuses réflexions sur les relations entre le langage et le lieu de la parole dans l’espace social.

L’artiste flamand Verdonck, paraphrasant Montaigne, “Quand je danse, je danse”, nous montre un réseau d’intertextualité sans limites. Les citations subtilement appelées lors de la mise en scène à travers les mots peuvent être comprises comme un labyrinthe, au sens étymologique du mot (du latin labor and intus ); c’est-à-dire le travail qui provient de l’intérieur du sujet et qui est exprimé vers l’extérieur, mis sur le temps et l’espace de l’énonciation. À travers ces mots, on ressent une forte représentation de l’impasse devant le passé et des souvenirs encore vivants. La marche à travers les mots place le spectateur dans un labyrinthe qui est en quelque sorte la rencontre même du spectateur avec l’impasse labyrinthique des souvenirs de l’artiste et de son présent. En plus, l’existence de différents paradigmes syntagmatiques représentés par les mots qui se succèdent révèle la dimension fragmentaire, labyrinthique et composite du langage face au monde qui nous entoure.

Je recommande vivement ce spectacle pour sa capacité à nous emmener au-delà de la notre champ de vision et de nous faire voyage à travers les mots.

Eduardo Pereira da Silva

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Photo : Kurt Van der Elst