Nouveau Roman

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Nouveau Roman, texte et mise en scène de Christophe Honoré, le 22 novembre 2012 au Théâtre de la Colline.

« Que représente le Nouveau Roman aujourd’hui? Une académie.» C’est à partir de ce constat que Christophe Honoré a décidé de mettre en scène les figures d’un mouvement littéraire « enseigné, mais peu lu », en explorant toutes les ressources du spectacle vivant. Car en même temps que les personnages-auteurs sont révélés, et surgissent devant nous dans leur individualité, c’est tout le voile de la distanciation qui est levé; ainsi paraissent Sarraute et Simon, Duras et Robbe-Grillet, que le spectateur sera d’ailleurs amené à interroger au cours de la pièce, dans un dialogue troublant entre le réel et la représentation, le présent et le passé.

Pour autant, il ne s’agit jamais pour les acteurs d’imiter ou de se faire les porte-voix de leur auteur – d’ailleurs le choix de Brigitte Catillon en Michel Butor ou de Benjamin Wangermée en Sagan brise d’emblée l’illusion théâtrale – mais bien de conserver cette ambivalance d’énonciation, entre ce que furent ces figures littéraires, et ce que l’on peut aujourd’hui s’approprier de leur vie et de leurs oeuvres. Dans sa mise en scène, Christophe Honoré a ainsi eu l’intelligence d’allier à un délicieux décor années 50 des personnages à l’apparence tout à fait contemporaine, tout en ménageant une place importante au Temps, avec les immenses horloges alignées dans le fond.

Au sein du groupe, chaque auteur aura un temps d’expression privilégié, et on peut d’ailleurs relever la performance remarquable de Sébastien Pouderoux en Claude Simon, dépeignant la guerre dans son aspect le plus terrible et le plus misérable. Autour de ce petit groupe, l’éditeur Lindon se charge de faire corps, en liant les auteurs dans une esthétique commune. Entre les forces centripètes (Robbe-Grillet hilarant en chef scout) et ceux qui se déchirent, il y a également tous les personnages fantômes, que l’on évoque souvent mais que l’on ne représente jamais. Ainsi Beckett, dont on voit l’image au revers d’une porte, s’apparente à un absent bienveillant. De même pour Sartre et Roland Barthes, reportés dans le hors-scène.

À ces différents degrés de présence correspondent différentes temporalités: la pièce nous embarque quelque part entre le passé historique (nombreuses références à la seconde guerre mondiale, puis à la guerre d’Algérie) et l’interrogation sur la postérité. Les témoignages d’auteurs contemporains finissent par évoquer cette question centrale: que reste-t-il du Nouveau Roman aujourd’hui? Il apparaît que de cette communauté, née d’un auto-da-fé, l’onsoit effectivement en peine de suivre l’héritage. Ce faisant, on ne peut que saluer la détermination de cette troupe enthousiaste et alerte, qui nous plonge, trois heures durant, dans l’époque encore vivante de l’après-guerre et de son engagement littéraire. Engagement qui semble aujourd’hui si difficile à pérenniser, mais que les comédiens font renaître de la plus belle des manières. – Marine Coulloud


Nouveau roman est une pièce mise en scène par Christophe Honoré et qui traite du mouvement littéraire appelé Nouveau Roman, constitué par un certain nombre d’écrivains de la seconde moitié du XXe siècle.
Au cœur des Editions de minuit, dans le bureau de Jérôme Lindon, se déroule, sur un mode burlesque, certains des moments clefs de cette période s’étalant sur une trentaine d’années. Malgré quelques longueurs, la pièce durant presque trois heures, certains moments sont d’une grande intensité. Les comédiens sont dynamiques et investis dans leurs personnages. Anais Demoustier campe une Marguerite Duras tout en finesse et en caractère. Les adaptations de certains traits des personnages (changement de sexe entre autre) qui auraient pu perdre le public ne gênent pas.
La mise en scène correspond tout à fait au ton et à la nouveauté qu’a constitué ce mouvement et à cette réinvention de l’écriture. Sur le ton de la comédie, on vit et on fait vivre le Nouveau Roman. On y aborde les questions fondamentales de ce genre qui, comme la pièce, scinde : on aime ou on déteste, mais impossible d’y être indifférent. – Astrid Dubos


Oui, j’ai eu l’impression d’être plongée dans le QG de ce groupe littéraire avant-gardiste d’après guerre plus communément appelé Nouveau Roman. Et sur ce point, tant mieux (quel délice quand le théâtre fait corps avec la vie !). Les interviews des membres réels du groupe portés sur les téléviseurs y étaient sans doute pour quelque chose. Mais pas seulement.  Si chaque acteur incarnait l’individualité d’une Nathalie Sarraute ou d’un Claude Simon, l’idée de communauté littéraire à part entière crevait tout autant les yeux. Des personnages toujours éclairés avec la même intensité lumineuse, fumant cigarettes, croquant biscuits, élaborant des théories littéraires, débattant de littérature sous l’aile bienveillante de leur éditeur des éditions de Minuit. Dès le début de la pièce, l’atmosphère Nouveau Roman est campée. Contraintes de cette nouvelle forme essentielle à l’écriture, engagement politique littéraire, nécessité d’une vie personnelle stable et rangée pour oser en littérature, rivalité pour le prix Goncourt… : les problématiques concernant ce mouvement fusent.

Elles fusent, arrivent à nos oreilles de spectateurs (et pas que littérateurs !) du XXIème siècle, s’enregistrent dans nos cerveaux attentifs, et… repartent aussitôt, éjectées par de nouvelles. Au bout de 2h, éclate une impression de trop plein de Nouveau Roman, étant donné l’étendue de ce panorama de problématiques. Intriguée, je suis intéressée pendant la première heure, puis assommée par ce systématisme de la quête d’une nouvelle forme de neutralité littéraire.  Peut-être aurait-il fallu oser ne choisir d’éclairer que quelques aspects du Nouveau Roman pour les approfondir afin de trouver une véritable résonnance chez le spectateur ? La longueur de la pièce nuisait donc au contenu, pourtant digne d’intérêt si on y songe. Les facéties de Christophe Honoré, nous montrant ses nouveaux romanciers dansant maladroitement sur du disco, installant des lettres illuminées «  M I N U I T » et exhibant le corps musculeux de l’acteur jouant Robert Pinget (en signe de son homosexualité), paraissent avoir été conçues « gratuitement », pour divertir le spectateur plutôt que pour apporter du sens à la quête ultime du Nouveau Roman. Il en est de même concernant la pause littéraire consistant en une interaction directe public/écrivains incarnés par les acteurs. Nous proposant un échange littéraire sous forme de questions-réponses, les nouveaux romanciers ne nous ont laissés poser que quelques questions cinq minutes durant, nous laissant ainsi sur notre fin… Pourtant, ce sont pendant ces cinq minutes précises que les comédiens incarnaient le mieux les écrivains… – Mathilde Leroy


Jeudi 22 novembre, le théâtre de la Colline où se jouait Nouveau Roman, pièce mise en scène par Christophe Honoré, faisait salle comble.

Dans les locaux des Éditions de Minuit, le cénacle du nouveau roman est au grand complet : Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Claude Mauriac, Jérôme Lindon, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Robert Pinget et Claude Ollier se livrent à une joute oratoire sans merci ayant pour toile de fond la question sartrienne : qu’est-ce que la littérature ? « L’aventure d’une écriture plutôt que l’écriture d’une aventure » voilà un élément de définition du nouveau roman sur lequel les condisciples semblent s’accorder. Malgré de multiples différends, le collectif de solitudes a néanmoins un adversaire commun : Balzac, ce « très bon ennemi », et avec lui, le roman traditionnel et ses règles séculaires.
Le spectacle recèle des paradoxes charmants. « On a tous besoin d’être le meilleur écrivain pour écrire » déclame-t-on. Sur ce point Nietzsche écrit : « l’homme ne saurait créer qu’en amour ; abrité par l’illusion de l’amour. » Mais là où le nouveau roman s’aventure un peu plus loin, c’est lorsqu’il envoie le personnage romanesque à la guillotine, et que l’auteur croit non seulement écrire la plus remarquable des oeuvres, mais aussi poser tout bonnement le point final de la littérature. « Je crois que la littérature n’existe plus » ajoute-t-on. Et de ce point final, on va vers des choses moins contestables, plus géométriques. Mais s’agit-il de désintégrer le roman ou seulement d’en modifier la définition ? Combien de philosophes ont cru asséner le coup de grâce à la philosophie ? Sans doute en rit-elle encore, du rire bienveillant que déclenche un enfant en promettant l’impossible. Et notre écrivain lucide, vaillant, sempiternellement tourné vers l’ailleurs est en même temps celui qui s’illusionne en faisant de l’hier la préface de l’aujourd’hui. Car le nouveau roman s’écrit au présent et il ravale, il sape, il scrute.

Il y a devant nous une poignée d’auteurs sincères, persuadés qu’il est grand temps d’inaugurer le second tome. Et cette foi, ils nous la transmettent presque. On se plaît aussi à les croire plus mémorables que leurs prédécesseurs. Les voilà couronnés, on leur décerne des prix littéraires, des rues, quelques impasses. L’air de rien, ils rentrent dans le rang, la frise, le premier volume. Ils se tiennent devant nous, et alors qu’ils tapent frénétiquement à la machine, à l’unisson, ils semblent se fondre en un seul personnage romanesque, tragique, qui, aveuglé par l’apparente singularité de ce qui lui arrive ne distingue pas les fraîches empreintes qui jalonnent le chemin qu’il s’imagine tracer. Mais la vivacité de leur certitude nous convainc peu. Cinquante ans plus tard, le parfum du nouveau roman demeure capiteux. – Stéphanie Morel.


En entrant dans le Théâtre de La Colline, on aperçoit déjà la scène qui rappelle soit une salle de séance du Sénat ou de l’Assemblée Nationale (à cause du grand secrétaire devant lequel se trouve, à un niveau plus bas, une table comme celle-là des huissiers), soit un amphithéâtre (à cause des marches qui descendaient en direction du public). De plus, il y a un kiosque au fond, des pieds de microphone partout et quatre écrans.

Les lumières s’éteint et les comédiens entrent en courant par la porte au milieu comme dans un stade. Julien Honoré (Claude Mauriac) – qui est le frère de l’auteur et metteur en scène (Christophe Honoré) – introduit la pièce au public, ainsi que les autres comédiens : Brigitte Catillon (Michel Butor, Delphine Seyrig), Jean-Charles Clichet (Alain Robbe-Grillet), Anaïs Demoustier (Marguerite Duras), Annie Mercier (Jérôme Lindon), Sébastiern Pouderoux (Claude Simon), Mélodie Richard (Catherine Robbe-Grillet), Ludivine Sagnier (Nathalie Sarraute), Mathurin Voltz (Robert Pinget), et Benjamin Wangermée (Claude Ollier, Françoise Sagan). Comme l’annoncé le résumé du spectacle sur le site Internet, les comédiens sont sensés « s’approprier leurs personnages sans un sou de ressemblance physique », et l’on découvre que le manque de ressemblance touche même la distribution selon les sexes (voir Michel Butor, Jérôme Lindon et Françoise Sagan). Cependant, cela n’est guère gênant.

Le quatrième mur donc détruit, les comédiens jouent de manière décontractée et leur discours semble véritablement spontané.
Au fur et à mesure, la symbolisation du décor devient évidente : les auteurs du Nouveau Roman sont rassemblés pour juger la littérature. Après avoir brûlé plusieurs livres (à l’exception de Sartre car Butor tenait bon), ils se montrent solidaires (et jaloux) les uns des autres face à la remise de plusieurs prix littéraires : Prix Goncourt, Prix Nobel, etc. Souvent, leurs discussions sont relayées dans des chansons ou dans un extrait d’une interview diffusé sur les quatre écrans. Lors d’un « moment interactif » les comédiens invitent même le public à poser des questions aux écrivains (ce soir là, les spectateurs s’intéressaient surtout à Nathalie Sarraute).

Pour conclure, le spectacle est très intéressant et informatif car on voit ces grands écrivains sous un jour différent. Malheureusement, il dure très, très longtemps (sans entracte) et laisse attendre avec impatience le rideau libérateur. – Verena Drobetsberger


Mise en scène Christophe Honoré… L’intitulé faisait résonner au fond de nous un souvenir terrible de 2009, nommé Angelo, tyran de Padoue. Deux heures et demie d’ennui mortel, un superbe texte de Victor Hugo réduit à néant par des artifices de cinéma, de brillantes actrices mais aucune émotion… « Christophe Honoré n’est pas metteur en scène », avait-on lâché à la sortie. Autant dire que, pour ce spectacle littéraire, présenté au dernier festival d’Avignon, on craignait le pire. Mais le pire n’est pas toujours sûr. Même si le début a un côté « petits souliers », avec un discours du comédien Julien Honoré* sur son frère Christophe et leur jeunesse commune, même si le démarrage, au micro, semble être de mauvaise augure, tout s’arrange vite.

Les premières scènes sont un peu démonstratives : allumer un feu dans un baril pour y jeter des livres semble un effet théâtral un peu attendu. Néanmoins, comment affirmer autrement de façon forte et simple à la fois la volonté de ces auteurs d’être en rupture ? Ce n’est que le début, il y a un cadre à poser, on pardonne. Puis la partie, le jeu, commence. Et quel jeu… On pénètre dans l’intimité du groupe. Alain Robbe-Grillet y prend le pouvoir, et celui qui l’interprète en fait autant. Il s’appelle Jean-Charles Clichet, il est un ex-élève du Théâtre national de Strasbourg et un comédien extrêmement brillant. Sa carrure impressionne surtout, d’autant plus qu’elle est habitée par une envie folle de jeu. Aucune ressemblance physique avec Alain Robbe-Grillet, et pourtant ce dernier est de retour sur scène. Une performance d’exception, qui, tout au long des 2h50, ne faiblit pas.

Dix comédiens en tout vont ainsi incarner dix personnalités réelles afin de nous faire revivre, de manière concrète, l’odyssée du Nouveau Roman. Au rythme des prix, des guerres d’ego et des tentatives d’intervention, on va pouvoir découvrir ou redécouvrir une dizaine d’écrivains: Alain Robbe-Grillet, donc, meneur insatisfait, Michel Butor, plus posé, Claude Simon le sensible -prix Nobel 1985- Nathalie Sarraute la discrète aux idées claires, Robert Pinget le tourmenté, Claude Mauriac, Claude Ollier, et Marguerite Duras, la plus star de tous. Sans oublier Jérôme Lindon, leur éditeur. Tout se déroule dans le décor des Editions de Minuit, où cohabitent des bureaux, une table pour déjeuner, une tribune, une cabine d’enregistrement, et même des instruments de musique. Idées simples, univers très cohérent, on voyage, on change de lieu sans agitation.

On pouvait craindre de se trouver face à une pénible frise chronologique sans âme. Bonne nouvelle : le scénario est très bien construit. Il est prenant, avec des moments intenses, car il est rythmé par l’annonce des prix obtenus par les auteurs, prix qui donnent lieu à des scènes de rivalité savoureuses. Cependant il se concentre surtout sur l’influence de la personnalité de chaque écrivain sur l’évolution du mouvement. Il fallait donc que ces personnalités soient incarnées. Réellement. Qu’on se rassure, Christophe Honoré a très bien choisi leurs interprètes. Outre Jean-Charles Clichet, on remarque son camarade d’école, Sébastien Pouderoux, qui compose un Claude Simon très humain ; Benjamin Wangermée, une technique et une personnalité fantastiques au service d’un auteur peu connu, Claude Ollier, que l’on découvre avec grand plaisir ; Mathurin Voltz, sorti du conservatoire de Paris il y a un peu plus d’un an, qui dessine l’un des plus beaux personnages, Robert Pinget, l’homme en réflexion constante, et l’homosexuel du groupe, et qui nous offre le plus émouvant moment du spectacle, celui…où il se déshabille ! Les seniors ne sont pas en reste, la grande Brigitte Catillon incarne Michel Butor avec fougue, et la géniale Annie Mercier prête son talent et sa voix très spéciale à Jérôme Lindon, grand ordonnateur de l’aventure.

Tout ceci progresse de manière assez linéaire : on voit l’obtention du prix Renaudot par Michel Butor, et le discours télévisé où il parle de son chien, l’exclusion de Claude Ollier, le positionnement des auteurs lors de la guerre d’Algérie… Ces gens-là furent en rupture, mais celle-ci fut plutôt bien acceptée, en tout cas avec moins de disputes à l’extérieur que dans le groupe même. Approche un peu trop scolaire, pourrait-on dire, mais qui se révèle au final être une bonne idée. Car au final, c’est la mort qui s’invite sur le plateau. Les dates de décès sont égrenées. Michel Butor et Claude Ollier sont les seuls survivants. Effet garanti. C’est la dernière vidéo diffusée qui reste un peu trop attendue…

Un spectacle de grande qualité, donc, que cette seconde création de Christophe Honoré. Pas trop de mots, pas de tournis, mais une approche à la fois pédagogique et prenante. Ludique, quoi. Du vrai théâtre, qui n’oublie pas les moments d’émotions, et qui inclut les outils modernes – vidéos d’écrivains actuels parlant de leur vision du Nouveau Roman, ou questions au public – de manière intelligente. « Et Ludivine Sagnier et Anaïs Demoustier ? » vous demandera-t-on. Ce sont elles qui marquent…le moins ! Pas assez d’intensité, d’engagement dans leur jeu. Victoire sans appel pour les vrais comédiens de théâtre. N’y allez pas pour elles deux, allez-y pour le théâtre !!!