more more more…future

Danse | Théâtre de la Ville | Learn More


Faustin Linyekula met en scène au Théâtre des Abesses, More more more… future, où musique et danse cohabitent, parfois de manière discordante, parfois de manière harmonieuse, créant ainsi un spectacle très dynamique devant lequel l’horizon d’attente est en permanence déstabilisé. L’artiste entend présenter en musique, danse et – ce qui ponctue peut-être le plus singulièrement l’espace – poésie, le drame et l’énergie intrinsèque du Kinshasa (Congo) qu’il connait.

Sur scène contrastent brillamment la tradition congolaise et l’impact de la mondialisation ; entre l’abrasif des tenues à paillettes rouges et or criardes, le style militaire (long trench kaki et pantalon noir), les vestes en tissu tribal à épais froufrous et les bustes nues qui laissent apparaître des muscles fins et ciselés, envoûtants ; entre une poésie engagée, des morceaux de danse psychédélique, l’influence traditionnelle congolaise et le rock brutal.

Le show – puisqu’il s’agit véritablement d’un show – se déroule, entrecoupé par des moments de cacophonie générale durant lesquels les acteurs ont des altercations violentes, impossibles à comprendre nettement pour le spectateur, comme une façon de dire au spectateur « toi devant ton fauteuil, comme devant ta télévision ou ta radio, que peux-tu saisir en profondeur de ce qui vibre là-bas ? ».

Tout l’espace de la scène est habité par trois danseurs, deux chanteurs et trois musiciens, constituant trois groupes relativement distincts. L’attention du public est orientée successivement vers chacun des différents groupes – alors même que parfois, ils sont de dos et dans le fond de la scène, déjouant ainsi les codes de la scénographie traditionnelle –, le seul moment d’union entre tous les protagonistes est un moment de danse ; symbolisant peut-être que là réside encore le cœur vibrant du Congo.

Le caractère hautement hétéroclite de more more more… future est tellement prégnant que l’on sort du spectacle, l’esprit divisé entre de très différentes émotions, finalement incapable de résumer l’action ou de décrire une ligne conductrice. Il semble toutefois que là réside l’enjeu de la représentation, donner à éprouver la complexe réalité du Congo, la fulgurante et non conventionnelle beauté qui jaillit aujourd’hui d’influences contraires et qu’illustre à merveille le ndombolo, à la fois rumba et break danse, à la fois danse et chant.

Aliénor Bazin

 More More More … Future est un cri de rage. Et, parfois je me demande si ce n’est pas un cri de désespoir.

Les nuits à Kinshasa ont véritablement un sens. Dans cette métropole surpeuplée au bord du précipice, la nuit permet d’oublier ce que le jour rappelle constamment : l’incapacité d’un peuple à envisager le futur, l’inaptitude d’un pays à proposer un avenir à sa jeunesse. La nuit à Kinshasa, on chante, danse, clame haut et fort son désir de révolte sur des airs de ndombolo, pop-music locale aux origines hétéroclites de funk, rumba, rythmes traditionnels et sex machine. Alors que la punkmusic affiche ouvertement son pessimiste « no future », le ndombolo rassemble les jeunes congolais autour d’un sentiment beaucoup plus optimiste : il faut consommer cette puissance de vivre et la porter à son paroxysme. Dans un décor obscur à peine éclairé par quelques néons jaunes, Faustin Linyekula reproduit cette atmosphère propice à la fête, à la jouissance, à la beauté. Ainsi, les huit comédiens noirs de de la troupe de « More More More … Future », se lancent corps et âmes dans ce qui ressemble sans doute à un hymne à la liberté.

Dans « More More More … Future », le décor quasi inexistant traduit une volonté de canaliser l’attention du public tant sur la performance des comédiens que sur leurs costumes, éléments du décor à part entière. Seuls deux micros et deux chaises occupées par les musiciens font partie de ce décor sombre et intimiste. En reproduisant ainsi une scène de vie nocturne, le chorégraphe donne à voir l’appréhension même de l’existence. Les trois danseurs vêtus de pantalons léopard, de chemises à carreaux vieillies et d’un énorme costume à frou-frou en plastique sur lequel sont imprimés des billets de banques, livrent une performance scénique incroyable. Entre capharnaüm général et mouvements minutieusement élaborés, la chorégraphie de Faustin Linyekula est au premier abord, difficile à cerner. Ambiguë, elle suggère d’une part que les comédiens ne sont pas préparés et qu’ils dansent et chantent pour eux-mêmes, comme si le public assistait à un de ces rassemblements quotidiens nocturnes, sans y avoir été invité ; mais d’autre part, sa richesse montre bien que même la plupart des mouvements les plus débridés paraissent rigoureusement contrôlés. Tantôt convulsives et semblables à un état de transe, tantôt subtiles et ouvertement sexuelles, les danses se mêlent avec brio aux rythmes des guitares. « More More More … Future » nous tient. Il n’y pas de répit possible, chaque seconde dansée ou chantée semble être le reflet d’une émotion beaucoup plus profonde. Saisir le sens de cette performance quasi ésotérique, c’est passer outre ses allures loufoques pour comprendre le sens d’une révolte. Tous extériorisent à leur manière une souffrance commune et exacerbent leur mal-être en le contrant. Le bonheur à outrance, la jouissance sans modération, semblent être leur seule alternative à cette épreuve. Ensemble, ils rejettent ce qui les empêche de clamer leur envie de vivre. Ensemble, ils se débarrassent des carcans imposés par une société qui les contraint à ne vivre que pour le présent, une société artificielle séduite par l’argent et les paillettes. Ils courent, sautent, crient, convulsent et revendique leur puissance de vivre sans pour autant chercher l’approbation, ni même la compassion. Aussi, ces énormes costumes sur lesquels sont imprimés tantôt des billets de banques, tantôt des rayures aux couleurs vives, réduisent leurs mouvements et les empêchent de bouger librement. Les mouvements qui leur permettent d’extérioriser cette colère, sont freinés par une masse encombrante qu’ils portent sur leur épaule. Cette idée de poids est alors associée à une société pesante qui les contraint à ne vivre que d’une certaine façon, qui restreint leur possibilité d’avenir, leur bonheur. Chaque minute est pour eux une opportunité de se libérer de ce fardeau et ainsi d’appréhender un peu plus leur liberté.

Parfois, après de longs passages acharnés de danses frénétiques, les danseurs s’arrêtent et se laissent tomber sur le sol en faisant murmurer leur costume. Les guitares se taisent. La société les a eus. Ne pas céder, trouver le courage de se relever, voilà la force de ces hommes. Le mugissement des guitares a laissé place à son beaucoup plus éthéré, Faustin Linyekula se relève et continue à danser, seul, après avoir sensuellement ôté son costume. Epuisé par sa performance précédente, son corps semi-dénudé affiche ostensiblement la souffrance. Les ondulations scabreuses de son corps miment la perte de contrôle tant physique que mentale. Ce corps torse-nu, habité par une sorte de pulsion inextinguible, transpire, s’essouffle et cela fait partie de ce qu’il faut montrer. L’émotion qui s’y dégage, laisse sans voix. Rien ne semble pouvoir le perturber, pas même les regards ébahis de quelques trois cent spectateurs. Il danse pour lui. Non, le public n’est pas venu assister à une quelconque représentation où des comédiens interpréteraient tel ou tel personnage de sorte à les divertir ; il assiste à un moment de vie, s’initie dans le quotidien d’hommes qui ne jouent pas à être quelqu’un d’autre puisqu’ils sont le personnage qu’ils montrent. Ils racontent leur histoire. Ainsi, la pièce est donc entrecoupée de chapitres dont les titres sont projetés sur un écran au fond de la scène, « demain, on ne sait pas », « comme des prophètes », « ainsi chantait Zarathoustra ». Aussi, à plusieurs reprises, les hommes montrent leur désintérêt total pour le public : ils se rassemblent au fond de la scène pour tous chanter des chants traditionnels congolais, ou bien chahutent à coup de chaises volantes et de costumes laissés à l’abandon. Alors, les paillettes de leurs vestes recommencent à jaillir, les bras se laissent aller à de mêmes mouvements excentriques et, les yeux à nouveau fermés, ils se perdent encore et encore.

Ce désir profond de ne pas seulement vivre pour le présent mais aussi bien pour l’avenir, les ronge et les pousse au-delà de leurs propres limites. Alors que d’un côté, ils expriment par la danse cette soif de liberté, de l’autre, ils récitent, dans un fracas incandescent de voix, les textes colériques de l’ancien prisonnier politique Antoine Vumilia Muhindo. Symboliquement vêtus de ce qu’ils rejettent : d’or, de paillettes, de luxe, d’argent, Zing Kapaya et Pasnas Mafutala hurlent leur détresse à coup de mots : « Carpe Diem, mes frères, ici, c’est l’Afrique ». Quelle performance cerner alors pendant ces instants incontrôlés de pure démence où tous dansent sans relâche jusqu’à ne plus pouvoir respirer ? Qui entendre quand les voix des chanteurs sont recouvertes par le vacarme incessant des musiciens ?  Rien ne semble ne plus avoir de sens, tout se mêle dans une sorte de bazar artistique sans nom, les chanteurs deviennent des danseurs, et les danseurs des chanteurs tandis que la pièce prend des allures de carnaval enragé. Les huit comédiens s’accaparent l’espace scénique et en font leur terrain de jeu nocturne, leur terrain de folie. Ils le questionnent, essayent de trouver leur réponse dans la performance de l’autre, dans leur propre performance. En effet, à un certain moment, une danse peut ne pas avoir de sens sans la performance jumelle de l’autre, ne peut s’exprimer sans cette osmose qui unit les corps torse-nus des trois danseurs, mais elle peut aussi prendre, à un autre moment, tout son sens par son interprétation unique, lorsque le guitariste Flamme Kapaya joue seul, le temps de quelques notes, des riffs ensorcelants dans une salle silencieuse, ou bien, quand la voix tonitruante de Pasnas Mafutala gronde seule, quelques paroles riches de sens.

Véritable cercle vicieux, la pièce oscille constamment entre performance excessive et lent moment de poésie pour finalement se terminer sur un instant touchant et sincère qui contraste alors avec le reste de la pièce, sans doute trop flamboyante. Les huit hommes assis en ligne sur le devant de la scène sont dos au public et regardent avec attention un écran lumineux sur lequel défilent des nuages. Comme des enfants allongés sur le sol qui observeraient le ciel se sorte donner une signification aux formes des nuages, ils semblent paisibles et soulagés de s’être livré. Cet avenir est devant eux, il le regarde, ils en rêvent. Les portraits souriants des huit hommes s’affichent ensuite sur l’écran, ils ne sont plus dos au public, mais devant nous, souriants sur cet écran. Alors, la lumière n’éclaire plus le devant de la scène où ils ne sont plus.

Avec cette pièce, Faustin Linyekula redessine les contours déjà très vaporeux de la danse contemporaine. De la symbiose flamboyante entre danse et chant, nait un concert de danse atypique, sans doute un peu long et parfois difficile à cerner. Nudité du décor et extravagance des costumes se mêlent à une mise scène survoltée. Pendant une heure trente, Faustin Linyekula donne à voir une réalité peu connue, une vision de la vie entre révolte déstructurée et délectation poétique. Comment continuer à vivre une vie sans lendemain ? Pour ces hommes, le seul moyen de continuer à vivre, c’est de trouver le courage d’affronter l’avenir et de se dire « More More More … Future ».

Laura-Line Fady

Carpe diem parce que demain on ne sait pas

Le 2 février 2016, au théâtre des Abbesses, se tenait la représentation de « More more more… Future »,  un spectacle de danse contemporaine chorégraphié par Faustin Linyekula. Sur scène, les 8 artistes, 3 danseurs, 3 musiciens, et deux chanteurs, s’étaient donnés pour mission de nous faire voyager vers les nuits de Kinshasa.

Si, à l’apparition des huit artistes sur la scène, tous des hommes, on aurait pu avoir peur d’un spectacle un peu trop ancré du côté de la testostérone, on est vite détrompé par le choix du chorégraphe de faire porter aux trois danseurs des sortes de boubous colorés, qui, par la superposition des tissus, proposent un spectacle où le corps est oublié pour mettre en avant les mouvements de ces tissus. On se perd à regarder ces robes, qui nous transportent rapidement vers l’univers du chorégraphe, et donnent une nouvelle dimension au spectacle.

Mais le spectacle qui nous est proposé n’est pas seulement une redécouverte de la danse, c’est aussi un moment de partage. Ici aussi, le choix audacieux du chorégraphe de mettre sur scène les musiciens, et de là, qu’une partie de l’espace scénique soit occupé par les instruments, donne une perspective intéressante, puisque tous les artistes sont part intégrante du spectacle. Ces derniers se réunissent ainsi à un moment, au fond de la scène, en cercle, dans un temps soulignant la proximité et le côté chaleureux de cette culture dans laquelle Linyekula veut nous entraîner.

Le message est optimiste, comme le souligne le titre, en clin d’œil au « No future » punk. Et pourtant, il ne nie pas les réalités et les difficultés que peut rencontrer Kinshasa. En témoignent les paroles engagées des chansons, dont les paroles sont affichées sur l’écran géant au fond de la scène, et amènent un regard philosophique sur la scène. De même, la scène de révolte où danseurs, musiciens, chanteurs, se mélangent tous dans un charivari, souligne cette culture des nuits de Kinshasa, cette ambiance à la fois festive et sauvage qui entraîne le public, lui donne envie de se mêler au rythme effréné.

Spectacle de danse, de chant, de musique, de théâtre ?  Linyekula floute les limites de ces différents arts dans More more more… Future, et réussit son objectif en faisant de ce spectacle de danse bien plus qu’une prouesse technique. C’est un véritable voyage réflexif, qui, partant de Kinshasa, amène à penser le futur de façon réaliste, mais optimiste, dans une volonté de communion, bien exprimé par ce refrain « carpe diem parce que demain, on ne sait pas ».

Roxane Gélineau

Le concert de danse contemporaine more more more … future proposé par le danseur chorégraphe et metteur en scène Faustin Linyekula du 31 janvier au 4 février 2017 au Théâtre des Abbesses, est une pièce aussi remarquable par son originalité que par la puissance qu’elle dégage. Marquée à la fois par des moments très forts, par des moments de tensions, comme par des moments plus calmes, cette pièce pourrait à première vue présenter une chronologie pour le moins désordonnée. Mais, au fur et à mesure que le temps passe, une véritable progression logique s’installe, inscrivant l’histoire dans un contexte social et politique congolais tout à fait réel.

En effet, l’ensemble des personnes présentes sur scène sont noires : elles confèrent ainsi à la pièce une puissance symbolique. Les huit hommes présents sur scène sont au même titre, les propres créateurs de ce qui se déroule sur l’espace de la représentation, ne présentant par ailleurs aucun décor. D’un côté se trouve un orchestre, composé d’un guitariste, d’une bassiste et d’un batteur, dont les sons produits accompagnent les deux chanteurs situés de l’autre côté de la scène, ainsi que trois jeunes danseurs vêtus de tenus tout à fait particulières réalisées avec ce qui ressemblerait être du papier collé. Chanteurs, musiciens et danseurs, vont donc pendant une heure et demi s’exprimer par la musique, la voix et le corps dans une atmosphère rythmée par les éclairages. Accompagnés par les voies graves des chanteurs, les danseurs, ensemble ou séparément, vont occuper de manière tout à fait singulière la totalité de la scène. La profondeur des paroles chantées en français est amplifiée par un dispositif numérique projetant sur le fond de l’espace de représentation les paroles prononcées par les chanteurs. Reprenant des poèmes d’Antoine Vumilia Muhindo, se sont ici de puissants chants qui s’élèvent dans le théâtre. Sur des sonorités mélancoliques ou beaucoup plus rythmées, les notions de future, d’avenir, de droit, de liberté, et de violence sont abordées.

La gestuelle des danseurs va également progresser tout au long de la pièce : se libérant de leur costume, leur corps à moitié vêtu semble s’exprimer d’une manière toute autre, laissant véritablement apparaitre l’effort de leurs muscles et la volonté d’expression qu’ils témoignent dans leurs mouvements.  Certains moments de la pièce sont caractérisés par une véritable cohésion de la troupe où les musiciens deviennent danseurs, et danseurs deviennent chanteurs. C’est véritablement en étant possédés par une force intérieure que ces hommes noirs nous livrent un témoignage authentique de leur quotidien.

L’enjeux de la pièce est donc bien plus grand qu’il n’y parait : au-delà d’une musicalité et d’une chorégraphie nouvelle, la représentation proposée par la troupe s’apparente à un véritable appel à la vie. C’est avec puissance, violence et subtilité que la réalité de la jeunesse congolaise est ici exprimée. Certaines paroles prononcées par les chanteurs raisonnent dans nos têtes : « Tu y a droit … future », « Demain on ne sait pas », « Garde dans ton cœur le désir du feu allumé », « Crépuscule des idoles, mort des idéologies » … Lorsque la fin du spectacle se fait ressentir, le visage des huit hommes représentés sur un fond de nuage défilent sur le fond de scène. Les nombreuses références philosophiques de la pièce comme Ainsi parlait Zarathoustra, œuvre majeure du philosophe allemand Friedrich Nietzsche, renvoie une fois de plus à l’appel de liberté de cette jeunesse congolaise, à l’appel de quelque chose de plus, à l’appel du futur.

Orlane Lefeuvre

Concert, danse ou théâtre ? Avec more more more… future, la scène du théâtre est une salle de concert et de dance floor dans un même espace. Batteur et guitaristes à gauche, chanteurs à droite, et trois danseurs qui prennent progressivement possession de l’espace en faisant monter les sursauts de leurs corps, alors que la nuit avance, et que la musique devient de plus en plus brûlante. Dans cette pièce musicale contemporaine (comme il convient de parler du genre), les chanteurs et les instrumentistes se répondent, s’influencent : ils s’accordent en se lançant dans des morceaux où ils semblent improviser, comme en session jam. Ils s’affrontent et se battent parfois, et la couleur musicale en est transformée. Dans cet ensemble, les deux chanteurs sont des personnages évolutifs, plus mobiles et distincts l’un de l’autre, tandis que le batteur, le guitariste et le bassiste gardent leurs positions, comme s’ils étaient tenus de continuer à jouer, quelle que soit la tournure des événements autour d’eux.

L’un des chanteurs projette une voix poétique, qui circule en symbiose avec l’atmosphère obscure et fiévreuse de la nuit congolaise. Cette voix, c’est celle d’Achille Mbembe, dont les phrases sont grincées par l’acteur au rythme des thèmes métal des musiciens, phrases qui défilent également en projection sur le mur du fond, les gravant dans la matière chaude et dense qui se dégage de l’ambiance. La musique s’accroche, elle poursuit son élévation avec un acharnement furieux ; malgré cela, la vibration la plus solide est produite par la danse, où le corps ne s’arrête littéralement jamais de bouger. Les trois danseurs, après avoir déployé lentement chaque membre de leurs corps dans la phase de prémices du ndombolo, atteignent une effervescence où les corps forment un flux continu de mouvement dans lequel, quoi qu’ils fassent, il reste toujours un lancer de bras, de jambes, un tremblement des hanches ou des épaules… qui persistent lorsque la musique s’arrête.

Le descriptif de Gérard Mayen (dans le livret du spectacle) met en lumière la référence aux nuits de Kinshasa au Congo, où les jeunes dansent le ndombolo en attendant le jour, pour saper le sentiment de destruction qui frappe la ville. Et dans ce déchaînement du corps et de sa sensualité, dans l’ivresse d’un rock africain frénétique, en secret de la sombre réalité du jour, la voix oppose deux leçons : no future, et more future. La première et fameuse expression punk est associée à un message répressif de la part du chanteur, qui hurle à la scène « Coupez le son ! ». Un message qui n’est rapidement plus entendu par les musiciens et danseurs, qui renversent alors la tendance en imposant un rythme endiablé, qui répète, qui grandit, s’accélère, et proclame ainsi un encore plus, more, more, more. C’est lorsque la voix défaitiste – nous pouvons même dire rabat-joie – du no future est abattue que l’expression est renversée dans sa dimension positive : le futur arrive, avec la fin de la nuit, mais au lieu de le repousser, de tenter d’y échapper, on se précipite vers lui, on prend tout ce qui est à prendre avant qu’il n’arrive, car « demain, on ne sait pas », est-il dit avec une naïveté assumée, pour soutenir le désir de danser encore et encore. Prenons toujours plus de futur tant qu’il fait nuit, avant qu’il ne nous prenne. Voilà l’expérience sidérante inventée par Faustin Linyekula.

Alexandre Michaud

Au théâtre des Abbesses, le chorégraphe et danseur congolais Faustin Linyekula, accompagné de deux autres danseurs, ainsi que de trois musiciens et deux chanteurs, propose un spectacle qui a pour ambition d’ « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté », pour reprendre la citation de Gramsci qui lui est chère. Il s’agit, à la manière subversive du mouvement punk, de s’emparer du ndombolo, musique qui allie des rythmes rock et traditionnels, et d’en faire un outil de révolte, ou du moins, de revendication. Kinshasa est une ville qui a des blessures récentes en héritage. Que faire, alors ? Danser, chanter ? Oui, mais si c’est sur une musique amnésique, alors mieux vaut couper le son tout de suite. Danser, oui, mais pas au prix de la mémoire, même trouble.

Faustin Linyekula nous propose donc une réflexion sur le pouvoir, guérisseur peut-être, de la musique. Les corps des trois danseurs remuent sans relâche, comme pour se défaire d’une douleur. Ils portent tous trois de drôles de chrysalides bouffantes, dont ils voudraient bien pouvoir un jour s’extirper. A travers cette image, c’est la jeunesse congolaise qui réclame un futur, d’où le nom de la pièce :  More more more… future. Cette exigence est affirmée par les textes soignés, à la fois denses et profonds, d’Antoine Vumilia Muhindo. Ce que nous entendons, ce ne sont pas de simples ritournelles, des chansonnettes destinées à égayer les nuits arrosées de Kinshasa dite Kin-la-belle. Le langage particulièrement précis et soutenu, ainsi que les titres des chansons, tels que Ainsi chantait Zarathoustra, nous mettent en garde d’emblée : cette danse ne sera pas une danse muette. Elle est une danse faite de peu de mots. Graves et coupants. Bien choisis et répétés. Une réclamation aussi explicite risque peut-être d’irriter les oreilles parisiennes, amatrices de flou. Mais après tout, pourquoi ne pas le dire, et le répéter pour que ça rentre, quand on demande un futur.

Les textes politiques des chansons sont destinés à donner un coup de pied dans la fourmilière, pour reprendre les termes du chorégraphe. Il est temps d’oser se regarder droit dans les yeux, d’admettre qu’on a été des salauds et de détruire des cosmogonies. Les trois corps noirs et ruisselants se contorsionnent sur ces textes puissants : de manière nerveuse et saccadée, et puis, de manière plus souple, presque sensuelle. Ou bien ils se repoussent, tête contre tête. Ils continuent de danser, même dans le noir : et alors on n’entend plus que le bruissement de leurs froufrous. Même quand la musique s’arrête, ils ne s’arrêtent pas tout de suite. Le corps va moins vite que la musique. Il a un temps de retard, ils est pour ainsi dire lesté, retenu par quelque chose. C’est ce décalage avec lequel il faut vivre. Il s’agit alors de faire quelque chose de ce pessimisme, de chercher, mieux que l’oubli, à opérer une transformation. Pour cela, la volonté illimitée de ces corps qui s’essoufflent, mais ne s’arrêtent jamais, est requise. Dans ce spectacle un peu magique, et dans le même temps au plus près de la vie, rien n’est donné d’avance, car ce sont là des facilités que se donne trop souvent la fiction. Tout doit se faire une place, jusqu’aux danseurs eux-mêmes, qui n’occupent d’abord que le fond de la scène, engoncés dans leurs chrysalides plastifiées recouvertes de drôles de motifs : des billets, non pas verts, mais plus familiers encore : des billets roses et bleus.

Stéphanie Morel

Le spectacle de danse contemporaine congolaise, « More more more… Future » du mythique Faustin Linyekula, directeur artistique des Studios Kabako, est un condensé de poésie et de déchirure encore saignante de la réalité d’un monde en perpétuel mouvement. Sous sa direction, les très talentueux Jeannot Kumbonyeki, Papy Ebotani l’accompagnent dans son engrenage au fil des nuits congolaises, une partition majestueusement servie par les musiciens Patou Kayembe dit « Tempête », Pépé Le Coq, Pasnas Mafutala, Zing Kapaya et Pati Basima. Une création musicale de Flamme Kapaya, décorée en règle par les costumes de Xuly Bët Paris, et les textes d’Antoine Vumilia Muhindo.

La scène s’articule autour de trois personnages, trois jeunes hommes en quête effrénée de joie éphémère au cœur des nuits chaudes de la capitale de la République Démocratique du Congo, Kinshasa. Ces derniers, encensés par la clameur endiablée du ndombolo rythmé par les désastres successifs qu’a traversé le pays, s’accrochent à cet espoir qu’ils osent appeler : futur.

La mise en scène demeure magistrale dans son approche de la sensibilité et de la vision.

Elle se découpe comme telle : trois bouleversements et moments forts accentués par les effets sonores et lumineux.

Le premier bouleversement vient heurter la quiétude et l’insouciance dans lesquelles se trouvent nos protagonistes Un « couper le son ! » criard du narrateur-chanteur insistant et alerte, témoin désolé et prophète des tristes événements à venir, se dessine au son enjoué et aux corps frénétiques des danseurs, dans leurs transes, dans leurs âmes innocentes, encore trop heureux de profiter de leur dernier moment de bonheur. Couper le son, l’horreur arrive.

Les bouleversements sont annoncés par un changement rythmique de la musique, tantôt accélérée, telle les éléments qui se déchaînent, tantôt joviale, populaire, culturelle, vivant, signifiant la vie, une rivière qui coule sans bruit, linéaire.

Le ndombolo serait l’halcyon days de l’apocalyptique guerre qui guette nos protagonistes, entrecoupé d’un rift, saccageur d’une oisiveté sans pareille. L’alternance entre ces deux rythmiques donnent assez bien sur les épreuves que chacun travers au quotidien, ce que traverse actuellement le pays de Joseph Kabila.

L’action se fait chronologique avec des arrêts dans le temps. Ces arrêts correspondent à des pauses nécessaires aux personnages dans la diction de leurs espoirs, leurs craintes, leurs réflexions. Ce sont des temps de méditation et de questionnement, une remise de l’essentialité de l’instant pour ourdir un murmure presque inaudible d’un futur encore en mirage.

S’il y a temps où la musique ne se fait plus, les corps, eux, ne s’arrêtent jamais. Comme le temps qui défilent sans s’arrêter. Les corps sont les témoins du présent bien imparti, leur seul bien en ce moment pendant lequel ils existent vraiment.

Dans la scénographie, les musiciens et les acteurs se trouvent au début de part et d’autre de la scène lorsque le temps est encore à la plénitude. Au dernier bouleversement, tous se mélangent. Les musiciens sont acteurs et les acteurs deviennent chanteurs.

Les costumes sont pour les fêtes, les soirées dansent, pas du tout adaptés au constat meurtrier de la réalité qui les appelle à elle. La guerre, la colonisation, l’indépendance ne sont pas préparées, et en font des victimes de la cruauté et de la bestialité humaine.

Cette pièce est une recherche perpétuelle de l’existence d’un futur qui ne sera véritable qu’après la vie.

Bassa Traoré
Photo : Agathe Poupeney