Meine Faire Dame

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Une explosion de joie résonne. Une onde magique se propage dans la salle des Ateliers Berthiers. A quoi venons-nous d’assister ? A un étrange ballet de voix dans un étrange espace, mi-salle de classe avec laboratoire de langue, mi-petit conservatoire de musique. Nous sommes chez le suisse Christoph Marthaler, sa fidèle scénographe Anna Viebrock a créé comme toujours un espace hybride où plusieurs lieux cohabitent parfaitement. Une boîte à rêves. Moins d’éléments que d’habitude, le récit devrait donc être plus clair. Un thème brumeux, et un spectacle de Marthaler se transforme en festival de silences abscons. Un fond lisible, et l’émotion jaillit superbement.

Cette fois-ci, cinq personnes sont réunies pour une leçon de langue, sous l’égide d’un professeur, qui n’est autre que ce bon professeur Higgins, que cinéphiles et amateurs de comédie musicale connaissent par cœur. Dans My fair Lady, le classique de George Cukor, il est interprété par l’oscarisé Rex Harrison, et il a pour mission d’enseigner à une fille de la rue jolie comme Audrey Hepburn le beau langage. Il semble bien fatigué ici, notre Professeur Higgins. La leçon commence, il s’énerve, et, image sublime, une créature de Frankenstein entre sur scène par la gauche et vient s’installer sur un petit orgue. “I’ve done it !” s’exclame Higgins.

Les symboles de sa déchéance vont être légion au cours du spectacle. Chute dans les escaliers, trio de chanteurs fredonnant le « Poor professor Higgins » du film, alcool, chants funèbres classiques… Il va être la victime de petites scènes burlesques. Au final, il sera réduit à la qualité de personne âgée, puis perdra la vue. Devant nous, son langage l’abandonne, et partant sa raison d’être.
Mais comédie musicale oblige, il les perd en musique. Le spectacle compte bien plus de chant que de texte parlé. Et comme il n’est pas question de pleurer pendant deux heures, les marches de Mozart ou de Maurice Ravel cohabitent ainsi par exemple avec un titre de Bryan Adams. Irritant ? Anachronique ? Incompréhensible ? Que nenni. Euphorisant.
Les comédiens sont doués de voix exceptionnelles. Certains sont des chanteurs lyriques ou même pop-rock, comme Michael von der Heide. D’autre part, tous ont une présence renversante, le « poor professor Higgins » Graham F. Valentine en tête. Complice de longue date du metteur en scène, il compose une figure marquante. Il n’y a pas jusqu’au pianiste qui les accompagne, le magnifique Bendix Dethleffsen, qui ne puisse se montrer à la fois virtuose et burlesque.

Et l’intrigue dans tout ça ? Et les personnages ? Ils s’évaporent, peu à peu. Le « professor » est occupé à chercher la solution d’une énigme que lui a posée une mystérieuse « faire Dame » : « Qu’est-ce qui est d’abord de l’air pur, puis une ombre qui chantonne, puis une douleur, puis un souvenir ? » Cherche-t-il ou boit-il dans son coin ? Pendant qu’il est occupé, une secte adepte des pommes célèbre le mariage de deux jeunes…  Tout ce désordre, pour Daniel Loayza, a un triste goût d’humanité… A quoi sert-il alors à celle-ci de se remplir de langues étrangères ?
Nous, spectateurs, avons la réponse : à nous faire rire, pleurer et voyager. Il ne restait plus dès lors qu’à faire un triomphe à cette très belle et très réjouissante œuvre.

anonyme

Loin de la comédie musicale traditionnelle, Christoph Marthaler propose à travers son spectacle Meine faire Dame, créé en 2010 au Theater Basel de Bâle, de revisiter certains aspects d’un genre souvent perçu comme étant construit par des clichés. C’est en effet la musique, à travers les sept comédiens et les deux musiciens, sans cesse présents sur le plateau derrière un piano et un orgue, qui semble habiter pleinement l’espace de la scène et motiver le mouvement même des personnages.

Débutant par un petit moment de piano, la création de Christoph Marthaler explore la musicalité de la langue, des langues : c’est en effet une classe de langues étrangères qui se trouve au cœur de la pièce. Les personnages habillés de vêtements démodés, qu’on perçoit plus nettement au fur et à mesure que le temps avance, se croisent et se fréquentent dans le cadre de ces leçons de langues étrangères données par le professeur Karpathy. Les élèves commencent par répéter consciencieusement les mots prononcés par le professeur ; puis, la classe se disperse pour laisser place à un enchaînement de saynètes. Si l’on peut d’abord s’attendre à voir se dérouler devant nos yeux une histoire assez réaliste, à l’image des décors comprenant de nombreux détails, on se retrouve au contraire devant plusieurs instantanés de la vie des personnages, qui ne semblent a priori pas avoir de réels liens entre eux. On assiste à des numéros, qu’on peut parfois rapprocher du clown : une des élèves, ayant le bras cassé, éprouve mille difficultés à descendre les escaliers, la rampe de celui-ci se trouvant du côté de son bras invalide ; puis c’est un duo de chanteur qui interprète, avec force de mimiques comiques et parfois un peu déplacées, la célèbre chanson Silent Night ; et c’est à nouveau la jeune fille au bras cassé qui tente de descendre les escaliers… Les moments, toujours en musique, qui s’enchaînent rapidement touchent à la fois au music hall, au clown et au théâtre, et cela toujours avec une touche de dérision et d’absurdité comique. Les personnages qui se dressent face à nous renvoient une réalité du quotidien palpable qui prend, d’une manière presque paradoxale, sa naissance dans un univers absurde.

Jouant avec les multiples possibilités des pièces représentées de manière frontale sur la scène, les acteurs créent un rapport ludique avec le plateau, lui même jouissif pour le spectateur. Certains espaces revêtent une importance particulière par rapport aux autres : le piano, qui se trouve dans l’espace de l’escalier, représente peut-être à lui seul un espace. Le pianiste, assis derrière son instrument tout le long de la pièce, réunit souvent autour de lui les acteurs le temps d’une chanson. Derrière l’orgue, côté jardin, se tient un Frankenstein qui parfois fait des excursions parmi le public, signifiant clairement que les spectateurs font partie entière du numéro joué, comme de son absurdité. La musique est un espace qui devient aussi important, si ce n’est parfois plus, que celui bien concret de la scène. Elle est le lieu, l’excuse et la motivation du jeu des acteurs ; on la reconnaît parfois, à travers des morceaux très connus tels que Silent night ou La Flûte enchantée, et  démodés comme ceux de Bryan Adams. Elle s’exprime aussi plus simplement à travers la répétition de mots lors des cours, où le sens s’efface au profit de la sonorité de la langue.

Alice Neurohr

Au théâtre de l’Odéon, Meine Faire Dame, un laboratoire de langue offre une nouvelle mise en scène par Christoph Marthaler de la célèbre comédie musicale américaine de Lerner et Loewe, My Fair Lady. Ayant revu le film la veille et connaissant les mélodies par cœur, la soirée promet d’être belle.
Christoph Marthaler plante le décor dans un laboratoire de langues, avec des petites cabines individuelles, casques et magnétophones. Jusqu’ici rien d’anormal. Le cadre des années 70 donne déjà un ton contemporain à l’adaptation de la comédie musicale. En fait, le metteur en scène suisse-allemand s’intéresse surtout au bon usage des mots en allemand, en anglais, chanté, parlé, muet …etc. Il retient pour son œuvre la relation du Professeur Higging mettant en pratique ses théories linguistiques sur Elisa Doolittle, la vendeuse de fleurs issue des milieux populaires. Dans My Fair Lady, Elisa apprend à parler un anglais parfait pour devenir une femme distinguée. L’idéal est d’atteindre une communication parfaite, par le biais du langage.

Sur scène, trois hommes et trois femmes forment au fil de la pièce des couples, avec trois professeurs Higging et trois Elisa Doolittle ; sans oublier le pianiste qui accompagne les chants pendant toute la pièce. Mais quelque chose dérange dans ce décor rétro. Est-ce Frankenstein qui se met au piano ? Ou bien ces personnages emperruqués et habillés de pull nylon et costumes ridicules ? Ou encore, l’écran de télévision qui capte soudainement des publicités. Ces flashes visuels inattendus reflètent-ils les pensées des personnages ?

Il n’y a pas de fil conducteur ; on se sent perdu, comme les personnages face à l’incompréhension d’autrui. Les trois couples dévoilent l’impossibilité durable du couple, dû à aux difficultés de communication. Alors ils chantent des airs de My Fair Lady, mais aussi de la Flûte enchantée. Ils réinterprètent même  des chansons récentes de Byan Adams et du groupe WHAM !
Le metteur en scène suisse-allemand exerce ici son art du décalage, où le comique de répétition y est pesant. J’ai toutefois apprécié les séquences musicales, mais malgré le talent de la troupe, la pièce de Christoph Marthaler peine à tenir sur la durée.

Dara Phitthayaphone