Mass b

Danse | Théâtre national de Chaillot | Learn More


The Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach offre un contraste saisissant avec la chorégraphie développée par Béatrice Massin. La musique de Bach avait déjà été utilisée par la chorégraphe pour son spectacle Que ma joie demeure. Cette musique baroque permet à la chorégraphe de nous révéler sa réflexion profonde sur l’actualité, sur le fonctionnement de nos sociétés mais aussi sur la danse.

La première partie du spectacle, où la chorégraphie s’effectue sous formes de traversées, se fait l’écho poétique des images tragiques des migrants syriens, omniprésents dans les médias. La suite du spectacle se concentre davantage sur les rapports entre l’individu et le groupe, sur la possibilité de l’expression de l’individualité au sein de la pluralité. Les danseurs, par exemple, sont tous vêtus de costumes différents, affirmant l’individualité de chacun, mais dans une harmonie ocre et beige, soulignant leur appartenance au même groupe. Les savants jeux de lumière permettent tantôt de dissoudre les formes et les couleurs, renforçant ainsi la cohésion du groupe, tantôt de renforcer les contrastes pour faire émerger l’individualité des danseurs. La différence de niveau technique des danseurs participe aussi de cette dialectique, puisque chacun propose une interprétation personnelle du mouvement selon sa formation initiale. La danse se fait le support parfait de cette réflexion car elle joue fondamentalement sur le rapport d’un individu à un groupe, soit par la mise en valeur d’un danseur, soit par la démonstration de la cohérence par l’exécution simultanée de mêmes mouvements. Face à ces interrogations et aux mouvements des danseurs, la scène reste lisse, solide et imperturbable.

Au-delà du sens, la chorégraphie offre de magnifiques effets visuels aux échos picturaux saisissants. En plus de l’harmonie d’ocre et de beige créée par les costumes, la première partie de la représentation rappelle les œuvres d’Honoré Daumier sur les Fugitifs (vers 1862, Musée d’Orsay) tandis que d’autres passages évoquent des Portements de croix du Christ et que le regroupement des danseurs sur des blocs rectangulaires esquisse un Radeau de la Méduse moderne. Quant à la musique de Bach, elle n’est pas qu’une bande sonore : parfois stridente, parfois absente, faisant ainsi place aux bruits de la respiration et des pas des danseurs, elle est pleinement réactualisé et trouve un tout nouveau souffle.

Betty Parois

Béatrice Massin, à la tête depuis 20 ans de la compagnie Fêtes galantes,  est une référence dans le répertoire de la danse baroque. Et quelle référence ! La maîtrise du genre est évidente, à tel point qu’elle se permet de s’en écarter et même de la suspendre dans le doute. Presque comme une chorégraphie cartésienne en apparence parfois imparfaite (quelques défauts de synchronisation entre les danseurs venus d’ailleurs d’horizons éclectiques, incoordinations volontaires), mais le fond ne nous laisse pas l’office du doute. Il faut dire qu’accompagner cette chorégraphie de la Messe en si mineur de Bach ne peut que la sublimer, tellement la puissance du chant porte les gestes : il les amplifie, les lies et les sublime. C’est le pouvoir de Bach, ou même de la musique sur la danse : elle donne du sens, du chœur et du cœur. De là naît ce travail entre danse contemporaine et baroque, qui a des allures parfois d’exercices, d’une répétition. Les danseurs dans un premier temps effectuent des tours, tantôt en avant ou en arrière scène. Il n’y a pas de volonté de dissimuler le son du souffle coupé par une énergie très belle donnée en fin de partie pour le « gloria », ou la consommation d’un peu d’eau en fond de scène, parce que oui : la danse est un effort. Et quand on entend dans un silence après une performance époustouflante de vigueur et de vie, l’essoufflement des acteurs, la sincérité de leur investissement et de leur passion est transcendante.

Mass B est agréable à regarder, il n’y a pas à en redire là-dessus, pour le spectateur, c’est un véritable éveil sensoriel. Les allers-retours entre danse contemporaine et baroque propose une image décalée et  performante, même si parfois elle coupe court à une proposition chorégraphique que l’on aurait souhaité plus longue, ou du moins sujette à une transition plus harmonieuse. Tout comme nous sommes parfois déçus quand les chœurs de Bach s’estompent pour laisser place à une sonorité plus moderne. Du fond de sa tombe, lui aussi participe à cette confrontation du baroque à l’aujourd’hui : un baroque qui intéresse le contemporain. Mais ces détails n’assombrissent en rien la beauté de l’entité créée par ces corps qui s’attirent et s’éclatent. Il y a une manière très poétique de traiter l’oscillation  de l’individu vers le collectif. Il y a une volonté de rassemblement, d’une harmonie commune, fragilisé par l’incompréhension (un danseur « chute », deux autres ne sont pas dans le même rythme). Mass b est une lutte, parfois violente, métaphore de notre société en crise, qui extrait de son cri la souffrance de ne pas être ensemble dans le même temps de vie. Mais alors voilà. La danse peut-elle vraiment résoudre cette problématique ? Les corps peuvent-il se substituer aux mots pour satisfaire notre raison ? La danse baroque est une danse assez hermétique référencée à une époque particulière. C’est là certes la force de Béatrice Massin, de retravailler ainsi cet art au point de le rendre actuel dans une société moderniste exigeante. Une force pourtant qui semble limitée en termes d’efficacité et de lisibilité dans la lecture qu’elle veut faire du monde présent. Mais il faut rester averti des suites de ce travail qui saura sans doute par tant de talent et de sensibilité surmonter les barrières du genre.

Clotilde Parlos

Béatrice Massin nous a présenté jusqu’au 18 mars Mass b au théâtre Chaillot, une production de la Compagnie des Fêtes Galantes. Elle questionne le groupe, l’individu et sa place au sein du groupe.

Le premier tableau de Mass b s’ouvre avec des danseurs qui se croisent, se dépassent et s’attendent. Certains marchent seuls, d’autres sont accompagnés. Le mouvement est parfois solidaire, puis déconstruit, épars. Les dix danseurs courent, se retournent, se confrontent, suspendent leurs pas et reprennent dans un mouvement circulaire. Il faut attendre le second tableau pour que les corps prennent vie et habitent leurs déplacements, après des déambulations qui sont à la longue futiles. On y voit un naufrage où les danseurs s’étreignent tendrement et se soutiennent. Mass b interroge, sur la composition de Gyorgy Ligetti, la manière de participer en tant qu’individu au groupe. Chacun trouve ici une place essentielle. L’attention portée à autrui constitue la solidité des liens qui rapprochent les danseurs. Viens ensuite le temps de l’allégresse qui gagne en intensité, de concert avec les chœurs de la Messe en si mineur de Jean Sébastien Bach. On perçoit le plaisir enfantin de s’élancer dans les airs et de croire en la possibilité de s’extraire de la pesanteur terrestre. La joie transparaît dans les gestes baroques épurés. La fin consacre la joie entêtante des danseurs qui exécutent inlassablement les même pas. Le groupe trouve une expression toute naturelle dans les mouvements en résonance du baroque : on y voit l’expression identitaire d’un ensemble constitué de danseurs à l’écoute les uns des autres. Un élan les entraine jusqu’à épuisement des corps.

Mass b se veut l’expression de l’identité et de la recherche du groupe. Beatrice Massin y parvient. On est toutefois surpris par une transition parfois hasardeuse entre les tableaux d’unités et d’individualités. Mais peut-être est-ce là la réussite de Mass b : la constitution d’un groupe ne peut être linéaire et se forme de discontinuités. En témoigne la coexistence de Bach et de Ligetti.

Élise Lafages

Mass b est un spectacle chorégraphique et musical hanté par la crise. Sur une grande scène sobre et dure qui pourrait être une usine désaffectée ou un échangeur ferroviaire, un groupe de 10 jeunes danseurs se lient et se délient comme un vol d’étourneaux continuel. Béatrice Massin, la chorégraphe, se dit musicienne de l’espace. C’est donc dans l’harmonie de Bach et de sa magnifique Messe en si mineur que le groupe, qui constitue un échantillon morphologique de la génération Y, fait corps harmonieusement, avec les gracieux mouvements que la chorégraphe emprunte à son expérience baroque auprès de Francine Lancelot. Un danseur, puis deux, puis trois, puis tous, répètent ainsi le même pas, réminiscence d’un passé de la danse, une touche baroque qui exalte dans ce cadre sobre, minéral, une modernité époustouflante. Puis la musique de György Ligeti hache l’espace, meurtrit le groupe qui court en cercle comme pour fuir un danger imaginaire, comme des enfants apeurés. En courant, dans la fuite, sous le chaos des sons de Ligeti, le groupe reste groupe tout de même, car il fuit dans la même direction, selon les lois incompréhensibles de la masse. Et puis, il y a les silences. Sans musique, alors qu’on entend presque la soufflerie de la salle de spectacle, les mouvements se font plus lents, le temps se dilate. Au gré des enchaînements, pourtant simples comme une main qui se tend et un dos qui s’arrondit, on voit des corps sur d’autres corps, ou des corps passés de bras à bras, et les constructions humaines deviennent infiniment complexes et belles. Une étrange plénitude frappe le spectateur dans ces moments-là, comme la flèche aigüe du sacré qu’auraient décoché, en creux, les tonalités majestueuses de la Messe de Bach, allié au geste primaire et fondamental recréé par Massin. Car il y a bien une volonté de recréer une transcendance perdue. L’intention de Béatrice Massin était de faire résonner toutes les migrations de l’histoire, « celle des protestants du XVIIe siècle comme celle les Syriens de maintenant ». De recréer un corps social qui n’existe plus, aussi.

Lier dans une pièce chorégraphique différentes morphologies qui représentent la jeunesse de France si divisée au quotidien (génération Bataclan…), et sur scène unie dans ce qu’elle a de plus essentiel. À ce titre, l’œuvre de Béatrice Massin fait de la crise une œuvre d’art. C’est dans les brisures du monde contemporain qu’elle recrée un rapport inédit avec une danse du passé — la danse baroque — et la musique sacrée, qui réinvestit les lieux désenchantés de l’âge post-industriel. Pour cette jeunesse errante, semble dire la chorégraphe, il n’y a de salut que dans la danse.

Eric Debacq

Mass B, mass in B, le nom de ce spectacle rend hommage à la messe en Si mineur de Bach, dont Béatrice Massin reprend certains extraits pour faire danser sa compagnie Les fêtes galantes, au théâtre national Chaillot.  

 Dans ce magnifique spectacle, sont mêlées danse baroque et danse contemporaine.

 D’un côté la danse baroque, la belle danse, « l’art de vivre » selon Pierre Rameau sublime les gestes du quotidien : les danseurs ne marchent pas ils glissent sur la scène, les mouvements de poignets (qui rappellent la rotation du poignet nécessaire au maniement de l’épée), les sauts gracieux s’accordant avec des mouvements de bras amples nous replongent dans un univers codifié, où la danse servait les apparences d’une société de Cour.

De l’autre la danse contemporaine repose sur l’émotion des danseurs, qui suivent les mouvements de leur respiration, une danse qui frappe  par son authenticité (les danseurs tombent, courent, s’enlacent, se portent, se bousculent…) et dont les pas nous sont plus familiers.

Malgré leurs divergences ces deux danses sont mises au service d’une même cause par B. Massin : la représentation de la vie. De manière gaie,  entraînante et allègre pour la première, et par des tableaux prenants, réalistes où les individus se raccrochent les uns aux autres, se soutiennent ou se disputent pour la seconde.  Et l’harmonie qui ressort de ces deux interprétations de la messe en si mineur transmet au spectateur une foi en l’Homme et en sa beauté tant intérieure qu’extérieure.

La dernière chorégraphie du spectacle est un véritable bouquet final, une explosion de bonheur, des danseurs qui se succèdent, s’entremêlent avec beaucoup de grâce et d’entrain. Je suis sortie du théâtre en pas de bourrés, des sanctus plein la tête et le cœur en fête.

Fabiola Le Tournoulx

MASS B : UN MONUMENT À L’ESPOIR

Dix danseurs, dix âmes, dix réalités en mouvements, pour la réalisation d’un monument. Cette pièce, clairement engagée, prend ouvertement position quant à l’émigration. Grand miroir du monde actuel, MASS B nous interpelle directement, mais subtilement, sur les grands fléaux du monde dans lequel nous vivons, elle nous impose un regard critique. Cette pièce est un monument en hommage à l’espoir et la volonté des peuples.

S’il est clair que nous ne sommes pas ici dans une vision artistique parnassienne, nous ne pouvons pas rester insensibles au traitement savant, monumental de la danse, de la musique, et de la scénographie qui nous ont été proposés.

Pour traiter une thématique aussi importante, quoi de mieux qu’une messe, et pas n’importe laquelle, la messe en si mineur de Bach. De par sa nature, une messe a pour vocation la transcendance. Et plus particulièrement celle de Bach, d’autant plus qu’elle symbolise à elle seule la rencontre musicale de deux mondes spirituels. Ainsi cette messe confronte et réunit caractéristiques catholiques et protestantes. Tout cela couronné d’une partition colossale, qui renforce encore cette idée de “récits-monuments”, des faits que Béatrice Massin nous propose: La musique résonne de manière grandiose. Cette grandeur est corroborée par des insertions de Messe d’un second monument qui n’est autre que György Ligeti.

Des fugues, des voix qui se dilatent, on assiste à une œuvre qui chevauche à la fois la rigidité de la composition du chant Grégorien et les “arie” et “ornamenti” de l’opéra italien.

La mise en scène est simple et efficace; la scénographie minimaliste transforme le tout en une sorte de happening. Bien qu’au départ le spectacle et l’intrigue soient un peu lent, on assiste, lors de la deuxième partie, à l’accélération du rythme dramatique. Nous sommes tout d’abord plongés dans l’obscurité lorsqu’on aperçoit les “Ballerini” avancer, puis peu à peu la scène s’éclaircit et on peut observer des corps en mouvement, qui tombent, bref des individus qui captent notre attention à chaque instant.

Les interprètes s’emparent littéralement de la scène. Pendant une heure ils ne s’arrêtent presque jamais, un réel plaisir pour les yeux. Si d’une part la puissance de la symphonie souligne un malaise grandissant et qu’un “tessuto orchestrale” renvoie à une sorte d’espoir, d’autre part la force des corps en mouvement nous amène aussi “crescendo” vers une réelle libération finale.

Ancré dans notre époque, MASS B est un spectacle colossal qui traite avec succès une thématique d’actualité.

Gaspard Njock

Avec sa nouvelle création Mass B, Béatrice Massin nous livre une œuvre contemporaine, méditation intemporelle autour de l’éternelle dialectique groupe/individu. Au travers d’un mouvement de va et vient constant entre l’unité et le tout, Béatrice Massin parviens à suggérer subtilement des thématiques universelles, au centre de tous les rapports humains : le rapport à la mort, l’affrontement et la réconciliation, la violence, l’amour, la domination et l’indépendance, la solidarité collective et l’expression individuelle… Autant de notions fondatrices de toute société, transcendant styles, époques et tonalités.

Cette universalité est suggérée d’une part par les choix musicaux, alternant sans complexe Bach et musique contemporaine, et d’autre part par la chorégraphie elle-même : Béatrice Massin, spécialiste de la danse baroque, fait ici transparaître ce qu’elle considère comme « un art de la multiplicité contrainte par un cadre rigoureux d’écriture abstraite », tout en conservant une esthétique résolument contemporaine. Expression individuelle et mouvement collectif s’opposent et se répondent au cours du spectacle. Solos très graphiques et mouvements collectifs suggérant la puissance du groupe interrogent ainsi la place de chacun au sein de nos communautés, aussi différentes soient elles. Loin d’être simplifiées, ces relations complexes entre les êtres semblent finalement révéler une vérité universelle : l’interdépendance de l’individu et de ses semblables.

Gaultier Boivineau
Photo : Patrick Cockpit