Les sorcières de Salem / Demarcy-Mota – Théâtre de la Ville

Au Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota crée une version des Sorcières de Salem dans laquelle l’angoisse et la tension règnent maîtresses. Là où le texte d’Arthur Miller est très ancré dans son époque et dans le contexte politique du maccarthysme, cette création fait le choix ingénieux d’une mise en scène atemporelle : sur scène, seules les projections d’une forêt nébuleuse sur un rideau translucide servent de contexte à l’histoire. Loin de la « chasse aux sorcières » des supposés espions communistes, dont la représentation serait bien moins pertinente de nos jours, cette mise en scène s’intéresse à la propagation dans une communauté entière d’une fausse vérité crue par toutes et tous, sans preuve aucune, et met l’accent sur les conséquences désastreuses de ces rumeurs prises pour vraies.

La plus grande réussite des Socières de Demarcy-Mota est sans conteste la réaction quasi viscérale d’angoisse et d’impuissance qu’elle provoque chez le spectateur. Sortant du Théâtre de la Ville après deux heures de tension magistralement tenue — qui pousse les comédiens et comédiennes à garder leurs expressions graves jusque dans les saluts —, il m’a fallu prendre le temps de revenir dans la réalité quotidienne. Ce n’est pas tant le suspense, au demeurant habilement manié, qui provoque cet effet, mais plutôt l’atmosphère de fatalité qui frappe tour à tour chaque villageois. Au début de la représentation, un rideau translucide sépare la salle de la scène et empêche de distinguer les contours du décor et des acteurs ; un certain mysticisme enrobe la scène tandis que l’incertitude règne. Après les premières accusations d’Abigail en revanche, le rideau est tombé et la lumière est dure & violente : il apparait de plus en plus clairement que nous assistons avant tout à la revanche d’une jeune femme jalouse. La scénographie commence minimaliste, avec un lit et une chaise, mais par la suite sont révélés des plateaux plus ambitieux lorsque la représentation nous amène jusque dans un salon et enfin un tribunal et une prison. Toujours sur fond noir, ce sont toujours les visages des acteurs qui sont mis en valeur — en particulier ceux, froids et manipulateurs, des sorcières titulaires, dont la cheffe Abigail, tout aussi séductrice que glaçante, est incarnée à la perfection par Élodie Bouchez.

La vraie terreur du spectacle, c’est l’engouement commun et mal à propos pour une série d’accusations infondées mais prises à la lettre par une petite communauté infatuée dont les représentants de la justice ne parviennent pas à faire ressortir la vérité. Nombreuses petites touches de mise en scène contribuent à cette angoisse : lors du procès final, les soi-disant sorcières lancent un subtil mouvement de balancement qui, petit à petit, envoûte tous les personnages, comme si la vague lancinante de l’indignation égarée prenait possession de la troupe entière devant nos yeux impuissants. Face à cette hystérie collective qui se révèle progressivement factice, reste le choix de mentir et d’avouer un crime qu’on n’a pas commis pour pouvoir faussement s’en repentir, ou de demeurer intègre et d’en souffrir les funestes conséquences. Cette version des Socières ne s’encombre pas de trop évidents parallèles avec notre société contemporaine, et se contente astucieusement de laisser le public tracer les liens par lui-même. Dans une ère où l’information se transmet de plus en plus vite et est de moins en moins vérifiable, l’on peut aisément tirer de cette pièce un avertissement à ne pas tomber dans la condamnation immédiate — mais ce serait réduire grandement les horizons de cette œuvre atemporelle qui appelle une réflexion bien plus subtile sur la psychologie des foules.

Ewen Zimmerman


Quand le spectacle commence, le rideau s’ouvre sur un autre rideau. Une toile tendue entre les spectateurs et la scène brouille notre perception des cinq visages de jeunes femmes qui dansent. Pas besoin d’y voir clair, cependant, pour tout comprendre. On sait qu’elles n’ont pas le droit d’être là, on devine le jeu dangereux qu’elles commencent à jouer. L’une d’elle, Betty, fille du pasteur, tombe dans une sorte de coma qui attire un célèbre chasseur de sorcières. Le Diable a officiellement infiltré Salem. Les cinq filles, repenties de leurs jeux sataniques, désignent des coupables. Les villageois sont jugés les uns après les autres et, pour la plupart, exécutés. Les accusatrices profitent de leur statut d’intouchables pour régler leurs comptes, des héritages contestés ou des vieilles rancœurs. Abigail, la cousine de Betty, fait ainsi condamner John Proctor, son amant, et la femme de celui-ci. Le jeu dangereux des cinq filles devient peu à peu une terreur collective, et Salem, une ville fantôme.

La mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota est aussi envoûtante que les sortilèges de ses personnages. Le voile du début tombe au bout de plusieurs scènes, mais revient plus tard, fait place parfois à un drap ou à des panneaux opaques qui rognent la majorité du décor. Le décor lui-même évolue de manière imperceptible, semble parfois bouger tout seul. De même, la chronologie échappe aux spectateurs. Les silences réguliers confirment que le temps passe, mais l’impression reste floue jusque dans le dernier acte grâce à un ventre arrondi par la grossesse. Tout cela donne à la pièce les allures d’un rêve. Tout y semble étrange et hors de contrôle. On se demande un moment si les acteurs eux-mêmes jouent mal, avant qu’ils nous convainquent de leur dérangeante bizarrerie. Élodie Bouchez, saisissante en Abigail, donne le la à tous ses partenaires, et nous fait oublier sa différence d’âge avec le personnage souhaité par Arthur Miller.

La mise en scène est sombre, elle s’empare entièrement de la dimension horrifique de la pièce. Entre un début d’exorcisme et le récit macabre d’un interrogatoire, les transes récurrentes des cinq accusatrices créent un malaise. La performance encore une fois remarquable des cinq actrices y est pour beaucoup, tout comme les chorégraphies frénétiques orchestrées par Emmanuel Demarcy-Mota. On n’est pas surpris d’apprendre qu’il a déjà travaillé plusieurs fois avec chaque membre de sa troupe. La tension instaurée entraîne des réflexions intimes, sur la liberté, la culpabilité, la fidélité à ses idées.

La pièce ne s’adresse pas qu’aux individus mais aussi à la société. On sait qu’à travers cette histoire de chasse aux sorcières Arthur Miller cherchait à dénoncer le maccarthisme. Il a trouvé dans cet épisode du xviie siècle, en respectant largement la réalité des faits, la phobie aveuglante de sa propre époque. Nous ne sommes plus dans les années 50 et nous ne sommes pas aux États-Unis : les communistes ne sont pas pourchassés autour de nous. La création d’Emmanuel Demarcy-Mota poursuit pourtant la métaphore. Les quelques anachronismes, dont un très drôle, le confirment. Il nous montre un creuset chargé d’obscurantisme. Un mélange de terreur et de haine y entre à ébullition sous l’effet de ce que l’on appellerait aujourd’hui la théorie du complot. On reconnaît les voix hystériques qui prêchent la fin de la civilisation en désignant les coupables qui les arrangent, on reconnaît les fake news dans les témoignages des jeunes filles possédées, on reconnaît certains mécanismes d’embrigadements dans les appels à la religion du juge. Des comédiens habités, une mise en scène hypnotisante et un texte acéré, tous les ingrédients d’une pièce à ne pas manquer s’accordent dans une réflexion vertigineuse. Ici, c’est l’injustice qui apparaît comme un génocide.

Rémi Soulé


Les sorcières de Salem

Dimanche 7 avril se jouait, au Théâtre de la Ville, l’un des procès les plus marquants des Etats-Unis : celui des sorcières de Salem. Il aura duré une heure cinquante et m’aura laissée à bout de souffle.

1692, Salem Village, état du Massachussetts. Un groupe de jeunes filles s’adonnent à des séances de divination. Ce qui devait n’être qu’un jeu, tourne au drame. Ne pouvant avouer avoir participé à des actes de sorcelleries, contraires aux principes du christianisme, elles décident de mentir et dénoncer les « sorcières » qui les auraient envoutées. En profitant pour venger des rancunes personnelles, elles participent ainsi à l’arrestation et la condamnation de nombreuses femmes innocentes de la ville.

Ce fait divers tristement célèbre inspirera Arthur Miller lors de l’écriture de son drame en 1953. Il utilisera l’histoire de Salem pour dénoncer la chasse aux sorcières de son temps : le Maccarthysme.  Miller nous dépeint un côté bien sombre de l’humanité. Déchirements, faux témoignages, délation, suspicion, jalousie : du fond de notre siège nous ne pouvons fuir cette mécanique infernale.

L’excellente mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota nous plonge dans un Salem intemporel et angoissant. Les costumes ne sont historiquement pas marqués et l’apparition d’un téléphone portable dans l’une des scènes laissent à penser la problématique dégagée par Miller ne s’arrête pas aux frontières du XXème siècle et reste, malheureusement, d’actualité.
Du jeu des acteurs, se dégage une atmosphère pesante, dérangeante, le souffle court, on s’enfonce un peu plus dans notre fauteuil pour essayer de ne pas se laisser, à notre tour, entraîner dans cette folie. Sur scène, ils sont quatorze et sont tous plus remarquables les uns que les autres. On tremble avec John et Elizabeth Proctor,  les rires hystériques d’Abigail, de Betty et de Mary Warren résonnent dans nos têtes et dans toute la salle, ajoutant au malaise, à l’angoisse ; on souffre avec Gilles Corey, on doute avec Hale, on voudrait supplier les juges de retrouver raison et d’arrêter ce massacre. Nos doigts se tordent à chacune de leur réplique, on souhaiterait que la lumière se rallume, que le drame finisse, mais leur énergie nous raccroche, encore et toujours, et nous donne la force de tenir jusqu’à cette fin, terrible mais belle, violente et douce à la fois. On ne ressort pas indemne d’un tel voyage.

Cette pièce pousse à nous interroger sur notre société, sur ses travers, ses dangers. Mais on ne peut pas non plus rester insensible à cette thématique de la sorcière. En effet, même si Arthur Miller ne souhaitait pas écrire une pièce historique et ne souhaitait pas faire de la sorcière le thème principal de celle-ci, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec cette figure féminine et féministe emblématique qui ne cesse de regagner du terrain depuis plusieurs années. En voyant  Les Sorcières de Salem au Théâtre de la Ville, on ne peut s’empêcher de penser à Mona Chollet, lauréate du Prix de l’essai Psychologies-Fnac avec « Sorcières : la puissance invaincue des femmes ». On pense également à Starhawk, figure de la sorcellerie moderne ou aux podcasts tels que La Poudre and LSD, la série documentaire permettant de comprendre ce mythe, de le décortiquer.

Le dimanche 7 avril, au Théâtre de la Ville, j’ai assisté au procès d’une humanité déchirée par le mensonge, la haine et l’envie mais dans un coin de mon cœur et de ma tête, je n’ai pu m’empêcher de penser à toutes ces femmes aux cheveux blancs, à toutes ces Tituba, qui, parce qu’elles étaient indépendantes et parlaient à la nature, faisaient tant peur aux hommes.

Louise Fischer


Les Sorcières de Salem (The Crucible) est sans doute une des pièces les plus connues d’Arthur Miller. Elle a été mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville.

Miller reprend un épisode historique qui s’était déroulé dans la colonie du Massachusetts en 1692 où plusieurs personnes avaient été exécutées après avoir été accusées de sorcellerie. Cette paranoïa puritaine a été utilisée pour parodier la période du Maccarthysme où les soupçons de penchants communistes se multiplient au sein du gouvernement américain durant la Guerre Froide. Cependant, au-delà de cette référence historique, la pièce révèle la complexité psychologique de l’homme dans son interaction avec son environnement social, ainsi que la dangerosité des croyances, l’hystérie collective, et, surtout, le pouvoir de la parole même à décider du sort de chacun.

La scène sur laquelle s’ouvre le spectacle offre une étrange ressemblance avec le début de Macbeth dans la mise en scène récente de Stéphane Braunschweig, à l’Odéon, dans laquelle les trois sorcières prophétesses étaient adossées à un mur. Ici, les trois jeunes filles, futures pseudo-saintes qui crieront leurs accusations de sorcellerie de tout leur corps, sont les véritables sorcières de la pièce. En effet, ce sont elles qui invoquent l’invisible diable par leurs cris hystériques et qui de leurs sorts maléfiques – ces paroles accusatrices qui construisent un réel imaginaire – décideront du sort tragique des habitants de Salem.

Le voile qui sépare le public de la scène ainsi que le décor de forêt projeté sur les murs donne une  dimension sensuelle et onirique à ce début. Mais il fait aussi symboliquement obstacle à la vision du spectateur : dans l’atmosphère oppressante de la rigueur puritaine, les libres effusions du corps des danses mystiques des jeunes filles ne semblent pouvoir se manifester que dans l’intimité de la nuit, à l’abri de tout regard étranger. Le tabou de l’amour interdit et le non-dit vont en conséquence basculer dans l’extrême et prendre la forme de mensonges, seuls moyens d’expression tant langagière et corporelle acceptés. Puisque la vérité sort de la bouche des jeunes filles, les autres personnages n’ont plus droit à la parole qui n’est prise en compte que si elle se conforme à l’opinion des personnages dominants. 

L’individu doit alors faire un choix : rester fidèle à sa vérité jusque dans la mort ou bien vivre en subissant le poids du mensonge durant le restant de ses jours pour se plier aux volontés des plus puissants ? Garder sa raison propre ou bien suivre le mouvement collectif ? « Each character is metaphorically a metal subjected to the heat of the surrounding situation », écrit Arthur Miller, d’où le nom de « creuset » (crucible) donné comme titre à la pièce : la question du rapport de l’individu avec sa communauté est un des points importants de la pièce.

Il s’agit d’un spectacle très intense : une impression d’urgence se dégage au fur et à mesure que la tension monte. Le jeu d’acteur est saisissant dans la mesure où les accusations imaginées et imaginaires créent un univers fantomatique autant pour les personnages innocents de la pièce que pour le spectateur. L’habit des comédiennes au début de la pièce semble relever d’une époque antérieure, mais Emmanuel Demarcy-Mota choisit d’inclure des éléments modernes (cravates, téléphone portable, lunettes de soleil…) dans la suite de la représentation. Les problématiques sont en effet toujours d’actualité : l’(in)justice aveugle des personnages dominants pour asseoir leur autorité au prix de nombreuses vies, le refus de l’erreur et le manque d’humanité…

C’est une pièce très sombre et pourtant une lueur d’espoir subsiste peut-être dans le courage de Proctor à avouer son adultère et à accepter la mort pour le prix de la vérité, ainsi que dans la réconciliation du couple Elizabeth/Proctor. Mise en scène réussie à mon goût, tant dans le soin que j’ai ressenti dans l’aménagement du décor (diversité des techniques de représentation, jeux de lumière) que dans le jeu des comédiens.

Eveline Su


Du 26 mars au 19 avril 2019, à l’espace Pierre Cardin du Théâtre de la Ville, se joue Les Sorcières de Salem dans une mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota à partir d’un texte d’Arthur Miller.

En 1692, à Salem dans le Massachusetts, cinq jeunes femmes sont surprises, une nuit, à danser au clair de lune et parmi elles se trouvent la fille et la nièce du pasteur de la ville. Le lendemain matin, la première est dans le coma et la seconde tente de convaincre son oncle qu’il n’était aucunement affaire de sorcellerie, comme commencent à le soupçonner les villageois. Très vite cependant, il faut faire appel au pasteur d’un village voisin pour chasser le diable, puis monter un tribunal pour juger les femmes du village qui sont accusées de sorcellerie et dont le nombre s’accroit de jour en jour. On ne sait alors plus à qui se fier, les amis se dressent les uns contre les autres, les vieilles rancunes refont surface, la vérité est impossible à déceler…

Plus qu’une représentation historique objective des événements, le texte et la mise en scène mettent l’accent sur leur enchaînement et leur évolution, et particulièrement sur les conséquences extrêmes que de simples paroles peuvent avoir : un simple questionnement, un simple soupçon conduira à une pendaison. Tout est fait pour renforcer l’aspect critique de l’affaire, la manière dont la peur et l’urgence poussent à craindre le pire et à soupçonner tout le monde. Il est difficile à la plupart des personnages de croire les autres, nul ne pouvant en effet sonder précisément le cerveau humain, tout comme il l’est au spectateur qui n’a pas accès à toutes les informations, ou alors que par récits, subjectifs par nature.

La tension et l’angoisse sont grandes tout au long de la pièce et les effets renforcent à merveille le climat sinistre qui règne sur Salem lors de cette chasse aux sorcières.La lumière, froide, tantôt faible, tantôt forte, accentue les ombres et met en valeur les expressions faciales des acteurs, très travaillées pour rendre compte des expressions faciales. En douche forte et blanche à certains moments, elle va même jusqu’à donner un aspect presque fantomatique et surnaturel aux jeunes filles dansant en pleine nuit ou aux représentants de la justice. Du côté du son, un bruit de nature reste pendant presque toute la pièce, renforçant l’immersion du spectateur, ou alors est remplacé par une musique de fond dans les moments où la tension est particulièrement forte, accentuant là encore celle-ci. Il convient également de saluer la performance des acteurs, capables de peindre les différents tableaux avec toute la palette des sentiments, en impressionnant et en émouvant le spectateur selon le besoin. Il est presque impossible de ressentir de l’indifférence à l’égard des personnages tant tous suscitent attachement ou répulsion, peur ou confiance.

Touchante, captivante, effrayante, la pièce nous tient en haleine jusqu’au bout, sans vraiment perdre son rythme en cours de route. On peut de plus distinguer, dans sa peinture de la crise, une invitation à prendre du recul face à celles qui peuvent arriver dans la vie courante, servant alors d’avertissement poussé à l’extrême contre les dangers de l’aveuglement dont on peut faire preuve quand la peur vient fourrer son nez dans nos affaires.

Élisabeth Lefèvre


Photo : Jean-Louis Fernandez