Le Cabaret discrépant

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Le Cabaret discrépant, un spectacle d’Olivia Grandville d’après Isidore Isou au Théâtre de la Colline.

Inspiré des théories du lettrisme, mouvement d’avant-garde né de l’initiative d’Isidore Isou, Gabriel Pommerand, François Dufrêne et Maurice Lemaître en 1947, ce spectacle entre théâtre et danse est pour le moins déroutant.
Bien que préparé voire alerté par le programme, le spectateur ne peut qu’être surpris lorsque commence le spectacle…dans le hall. C’est en effet là que se déroule la première partie de la représentation, spécialement décoré pour l’occasion à grand renfort d’affiches couvertes de phrases qui interrogent le spectateur ou le font simplement rire. Du théoricien à l’historien et du strip-teaseur au poète, le public déambule, écoute et se laisse surprendre par les discours et performances des acteurs.

Après la lecture de quelques vers « lettristes », la seconde partie de la représentation commence, dans la salle cette fois. Au cours des 14 « ballets ciselants », tout le corps des acteurs est mis à contribution pour réinventer la danse, pour la conduire jusqu’à un stade d’accomplissement, de dépassement. Les comédiens-danseurs font alors des ballets avec leurs bouches ou leurs mains, un chat devient le danseur principal et l’on assiste à une chorégraphie interprétée dans le noir complet, sans aucune autre musique que celle du rire des spectateurs.
Un spectacle réjouissant donc qui nous conduit à nous intéresser de plus près au lettrisme, mouvement peu connu du grand public. – Laura Arrighi


On ne peut prétendre être allé au théâtre en sortant de la Colline à la fin de la représentation de ce cabaret discrépant. On a tout vu, tout entendu, mais on était pas au théâtre. C’est là la force de cette oeuvre, peut-être aussi sa faiblesse.

Inspirés par les théories lettristes, 5 acteurs ont décidé de recréer dans un mini-espace d’exposition les principaux manifestes du groupe. Théoriquement déjà, le lettrisme n’est pas chose facile – c’est à peu près une avant-garde, sauf qu’elle se situe sur un fil du rasoir beaucoup plus fin que toutes les avant-gardes. Ici, on est immédiatement livré – et sans beaucoup d’explications – à des comédiens hurlants, gesticulants, se déshabillant. On a l’impression que, pour une fois, ils ont un bon prétexte pour faire les idiots, et qu’ils ne s’en privent pas. Et puis on s’intéresse et on commence à comprendre la logique du processus : l’idée est d’avaler des tonnes d’objets culturels et de les recracher, pèle-mêle, sans organisation aucune.
Au moment où l’on commence à apprécier, l’ordre est donné de rentrer dans la salle, et c’est là que le spectacle à proprement parler commence : on assiste à un ballet dans le noir, on reçoit des légumes dans la figure avec l’ordre de les renvoyer à l’agresseur…

Sur la forme, il faut l’avouer, on s’est bien amusé. Sur le fond, le débat est assez problématique.
Déjà, on se questionne un peu sur la nature de ce que l’on vient de voir. Plutôt que de mettre en scène une pièce lettriste ou un ballet, les acteurs ont préféré constituer un collage de tout cela – en approfondissant assez peu. Au final, le spectateur garde donc du lettrisme une impression de vanité totale et de délire sans lendemain – ce qui était sans doute très loin de l’intention première d’Isidore Isou lorsqu’il écrivait ses prétentieuses théories.
Dès lors, que penser ? Hommage ? Pas vraiment, il y a beaucoup d’ironie là-dedans. Le problème de fond est qu’Olivia Grandville a tenté de mettre à la portée du public un mouvement totalement underground, et d’ailleurs entièrement défini par son côté avant-gardiste. Il en ressort donc un produit bâtard, très amusant et expérimental, mais plutôt vain.  – Gauthier Nabavian


Dès l’ouverture inopinée du spectacle, dans le hall du théâtre de la Colline, un grand dégingandé, Hubertus Biermann, nous attire, feuille à la main, dans un univers fait de politique, de mots qui claquent de manière violente et de dépense physique. Nous voila partis pour une petite promenade dans les bois d’un mouvement littéraire français qui fut l’accouché d’André Breton et de Tristan Tzara: le lettrisme. Connaisseurs du poète d’origine roumaine Isidore Isou et de son célèbre film expérimental-exposé, “Traité de bave et d’éternité”, tourné entre 1951 et 52, bienvenue chez vous. Les autres, suivez. Tâchez déjà de vous frayer un passage dans la foule des spectateurs qui montent au dernier étage de la Colline. Mise en condition lettriste sans doute…

Que découvre-t-on a l’étage ? Pas question d’entrer tout de suite dans la salle. D’abord, il y a un cabaret a visiter. Un cabaret improvisé dans d’étroits couloirs. Il y a un endroit où l’on doit prendre garde de ne pas tomber. Mais c’est pour regarder une danseuse qui, en face de nous, effectue une série de gestes. Derrière elle, accrochés au mur, des mots. Chacun des gestes chorégraphiques incarne tous les mots affichés, absolument tous, en même temps. Saisissant. Un peu plus loin, un magnifique comédien s’échauffe et fait du sport: c’est Manuel Vallade. Corps et diction sur le pied de guerre, il tient des propos sur le théâtre. Les conceptions d’Isidore Isou, superbement accompagnées par une chorégraphie fluide en diable. Envoûtant. Ailleurs, on peut s’amuser d’un alphabet détaillé par une comédienne qui renvoie a des événements de l’époque lettriste. Un danseur déshabillé se faufile dans nos rangs brandissant une pancarte: “Strip-tease à rebours”. Tout cela se déroule dans un lieu toujours aussi étroit. Les artistes parlent a pleine voix, l’ami Hubertus Biermann n’en démord par et continue ses poèmes, l’espace sonore est saturé. Très lettriste et très stimulant, tout ça.

Puis tout le monde se retrouve pour quelques improvisations à base de souffle, et pour un simulacre de soirée à la lettriste. Musique pop dont les paroles sont des onomatopées, choré à base de gestes quotidiens reproduits sur commande…et poème célèbre en hommage à Antonin Artaud. Il est maintenant l’heure d’entrer dans la salle pour assister à « dix-neuf ballets ciselés ». Nos six comédiens-danseurs portent désormais des perruques et sont assis à une longue table. L’un après l’autre, ils vont nous donner à voir et apprécier les points de vue d’Isidore Isou en matière de danse. Les protagonistes de ces « ballets » vont être : la bouche, les yeux, le mouvement du doigt, les muqueuses…Autant d’idées folles et décalées. Qui fonctionnent. Qui émeuvent. Lorsqu’ils se livrent au ballet des mouvements et paroles qui font désirer la danse sans la montrer, le public éclate de rire. Lorsque se tient le ballet artistes contre public, une bataille de fleurs et de légumes se déclenche, les gens ayant été armés au préalable. On regrette cependant que le lettrisme ait tant de mal à oublier le texte pour faire confiance au geste. C’est chose faite à la dernière minute du spectacle : Manuel Vallade s’est statufié et nous a exposé le ballet-statue dans le noir. Il se tait, et le noir se fait lentement. Il dure. On n’applaudit pas. On n’ose pas. L’émotion s’est déployée toute entière. La création d’Isou existe pour de vrai. Et elle nous touche. – Geoffrey Nabavian


Que dire d’une pièce dont le motif est de remettre en question toutes les théories artistiques déjà acquises ? Que dire d’une pièce pour qui l’absolu de la critique pourrait se résumer en une page blanche, vide de tous mots, pour laisser s’exprimer l’absolu de la pensée ?

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Des lignes vides, pour reprendre ce motif. Ou résumer le concept d’une pièce en deux parties : invitant tout d’abord le spectateur à une déambulation entre différents espaces scéniques où chaque comédien s’évertue à réciter son monologue, se compliquant la tâche en semant de lui-même des embuches dans sa diction ou ses mouvements, pour réciter les théories. De disséminés dans tous les coins, ils se regrouperont sous l’égide d’une voix qui leur ordonnera les positions à prendre, les bruits à mimer, les textes à réciter. Quittant peu à peu le terrain, les comédiens invitent le spectateur à en faire de même pour rejoindre la seconde partie du spectacle, dans le petit théâtre. S’ouvre alors une conférence sur la danse, participative si le spectateur le souhaite, invité à prendre la parole, à venir danser ou à jeter des légumes sur les danseurs : comment renouveler les mouvements de la danse quand tout a déjà été exploité ? Ne plus en rajouter, mais en enlever : réduire la chorégraphie au rien, ou plutôt au presque-rien : un battement de cil, dans le noir presque total. L’absurdité du spectacle et le sérieux du propos se moquent de toutes les grandes théories, tout en apportant des idées neuves. Et le spectateur, ravi de ce spectacle, en a les larmes aux yeux : impossible de s’arrêter de rire, et grand respect aux comédiens qui, plus excellents les uns que les autres, parviennent à conserver leur sérieux absolu dans cet univers totalement loufoque. – Macha Paquis


De l’art de « discréper »  

C’est en 1946 que les groupes de jeunes lettristes réunis autour d’Isidore Isou vont occuper le devant de la scène artistique et littéraire en revendiquant une nouvelle poétique des mots. Qualifié d’avant-gardiste, ce mouvement influence aujourd’hui de nombreux artistes contemporains. Encore mal connu du grand public, le lettrisme fait une entrée osée et remarquée au Théâtre de la Colline à Paris, l’occasion pour nous de revenir sur une mise en scène aussi étonnante que « discrépante ».

C’est tout d’abord l’originalité de la mise en scène qui étonne : les artistes délaissent la scène traditionnelle pour les couloirs du théâtre. Laissés à l’abandon dans ce décor moderne et qui plus est athéâtral, les spectateurs n’ont d’autre choix que d’errer d’un bout à l’autre de l’espace, se laissant guider par leur instinct. Ici et là, des artistes mettent en scène l’histoire du lettrisme, sa théorie et ses critiques. Les comédiens se font écho et les spectateurs sont animés d’une curiosité collective. Le lettrisme se met à nu dans cet univers atypique et clame haut et fort son existence. Dans ce brouhaha puéril, un homme, nu, déambule parmi la foule en effectuant un « striptease à rebours ». Décontracté, son passage furtif provoque des rires étouffés, des regards gênés et parfois quelque intérêt. Pure folie ou création artistique ? A vous seul d’en décider…

Mais la soirée ne s’arrête pas là et notre voyage continue dans un espace étrangement neutre. Sur scène, aucun artifice. Le lettrisme semble se suffire à lui-même. Les acteurs enchaînent alors des ballets loufoques et comiques. Autant dire que la dérision mène la danse.
Mais le public comprend-il ce qui se joue sur scène ? Pourquoi ces ballets pour le moins insolites ? Pourquoi ces questions sans réponses ? Quel sens attribuer à ce spectacle vacillant ? Les comédiens eux-mêmes semblent désarçonnés devant l’absurdité revendiquée de leur prestation. Mais au fond quelle importance !  Les amateurs de théâtre, de danse, de littérature, apprécieront sans doute la performance des acteurs et l’originalité du projet. Quant aux novices, peut-être pourront-ils découvrir un nouvel usage des mots et un univers burlesque détonant.
Pour ma part, je retiendrai l’humour ravageur de ces acteurs, qui, sur scène, créent un monde à la fois fascinant et discrépant… – Marie Sydney