La règle du jeu

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La règle du jeu : jeux d’amour et de hasard, et enjeu théâtral entre modernité et filiation

Je ne savais absolument pas ce qui m’attendait avant d’entrer dans ce lieu mythique qu’est la Comédie-Française. Je connaissais seulement la trame du film de Renoir ainsi que son statut quasi mythique, ayant été élevé au rang des films à voir au moins une fois dans sa vie par les férus de cinéma. Je ne fus absolument pas déçue par l’expérience.

Robert est l’hôte d’une fête décadente organisée dans son théâtre (la Comédie-Française elle-même) en l’honneur du retour d’André Jurieux, navigateur héroïque ayant survécu à un naufrage en Méditerranée et qui a sauvé par la même occasion des vies humaines. Lors de cette folle soirée déguisée, les masques vont petit à petit tomber. Les langues et les passions vont ainsi se déchaîner. Rivalités amoureuses et conflits existentiels atteignent leur point d’orgue avec l’assassinat d’André.

Ce bel hommage à la Comédie-Française et au théâtre français classique est toutefois résolument moderne. La mise en scène de Christiane Jatahy est extrêmement fine et percutante. J’étais en effet loin de me douter que j’allais vivre une expérience théâtrale digne d’un épisode de la série d’anticipation Black Mirror. À bien y réfléchir, c’est aussi une expérience théâtrale telle que le public d’une pièce de Shakespeare pouvait la vivre : troublante, excitante, dérangeante. Le public est en effet sollicité par les comédiens sur scène : nous participons au spectacle. Les technologies de pointe (vidéoprojection, utilisation d’une caméra en direct façon téléreportage, drone) participent pleinement à la pièce en faisant ressortir le côté sombre et inquiétant du drame qui se noue. L’alternance des moments filmés et joués en direct, ainsi que l’apparition des comédiens hors de la scène, au plus près des spectateurs, renforce notre fascination pour ce spectacle. Ce que l’on voit d’ailleurs est à la fois divertissant et horrifiant (la traque des lapins et les coups de feu sur scène sont particulièrement choquants et dérangeants).

Ce qui m’a pourtant empêché de passer une excellente soirée se résume à quelques points. J’ai en effet eu l’impression par moments d’assister à un épisode de soap opéra français racontant les amours contrariées de leurs personnages principaux. Ce jeu d’acteurs sonnait résolument français : tout en soupirs, alanguissements et baisers peu inspirés. De plus, la façon dont l’intrigue mêle les domestiques aux personnages principaux est selon moi particulièrement bâclée, voire ridicule. Le jeu de Jérémy Lopez et Didier Sandre sauvaient les faiblesses de certains de leurs camarades, peut-être dues à un texte parfois peu convainquant.

Hélène Chaland

Tout commence avec le nouveau jouet de Robert, sa caméra. Elle a du succès. Elle attire les regards mais elle sait aussi les capter. Pour l’inaugurer, Robert organise une soirée chez lui, dont lui seul et ses convives ont le secret. Pourtant celle-ci ne va pas se dérouler comme il l’aurait imaginée.

Cette soirée à huis clos est exposée en réalité aux yeux de tous. La caméra n’est plus seulement un accessoire mais aussi un personnage. Elle s’immisce dans les secrets, elle révèle les passions inavouées et provoque le chaos chez les convives.

Pour commencer, Robert se retrouve confronté à son ancien amour, Geneviève dont il ne se décroche pas complètement. Son épouse, Christine l’apprend et la rage l’envahit. Mais n’est-ce pas en réalité la peur d’être seule qui la fait perdre pied au point de se jeter dans les bras d’André Jurieux, héros malgré lui, qui l’aime éperdument ?

Le mariage, l’amour, la confiance n’est-elle qu’une illusion, un mythe ? Comment ne pas en douter, face au désarroi de Saint Aubin qui découvre que sa femme, Lisette, le trompe ? Ou encore celui d’Octave, ami d’enfance de Christine, confident d’André mais aussi secrètement amoureux, prêt à prendre soin d’elle malgré ses caprices ?

La scène, c’est le théâtre entier. Nous sommes nous-mêmes pris à parti dans le feu de l’action, dans les décisions, nous voyons tout et nous savons tout mais pouvons-nous réellement juger la situation ?

Je ne tiens pas à raconter la fin, non pas parce qu’elle ne pas plu mais parce qu’il faut la vivre pour la comprendre. Mais je vous conseille de retenir ce nom, Didier Sandre, qui m’a transportée durant tout le spectacle.

Rejoignez donc Cécile Brune, Eric Génovèse, Alain Lenglet, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Gilles David, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Laurent Lafitte, Didier Sandre, Pauline Clément et encore plein d’autre, dans ce drame où 6ème et 7ème art se mêle comme une évidence.

Inès Inserra

Ceci n’est pas une pièce de théâtre… Ceci n’est pas un film… Mais qu’est-ce donc ? C’est un drame. Le drame de personnages tourmentés par des sentiments inavouables. Complexe, sensible, passionnel, irrationnel.

Mêlant habilement les 6ème et 7ème arts, Christiane Jatahy ose mettre en scène le scénario de Jean Renoir, retravaillé à la manière « de la Comédie ». Autant sur le plan scénique que sur le plan scénaristique, l’absence de cadre, la disparition de toute limite permet aux personnages de prendre à parti le public. Ce dernier se voit donc contraint – mais avec grand plaisir – de plonger dans l’ivresse d’une fête où chaque invité tente de contenir un fardeau depuis trop longtemps enfoui. Mais aucun n’y arrive. Chacun se livre peu à peu à la caméra, volontairement ou non.

Malheureusement, ces confessions, ces vérités dévoilées ont pour effet une surenchère qui pousse inéluctablement au drame : la mort. Seule cette dernière permet à tous de recouvrer leur raison. Mais pour combien de temps ?

La caméra joue un rôle central dans cette oeuvre car c’est elle qui montre, qui met en lumière les sentiments amoureux cachés des uns et des autres. La caméra sème le chaos dans les relations officielles établies entre les personnages. Elle les pousse à choisir : aimer ou haïr, sauver ou quitter, rester ou partir. Les personnages les plus fiables eux-mêmes se laissent submerger par ce flot de vérités. Mais qui tient la caméra ? Un personnage – Robert – joue avec. Elle se retournera finalement contre lui.

Une mise en scène dynamique, rythmée, où s’alternent épisodes dramatiques – à la limite du tragique – et brins d’humour apaisants. On note la performance remarquable de Suliane Brahim, torturée comme à son habitude (cf. Roméo & Juliette, dans le rôle de Juliette). À voir absolument.

Mathieu Chaput

Parmi les nombreux comédiens de la Troupe on retrouve Jérôme Pouly, Elsa Lepoivre, Suliane Brahim, Jérémy Lopez,et Laurent Lafitte. L’histoire est la suivante : Robert et Christine organisent une fête en l’honneur d’André, devenu célèbre après avoir traversé la Méditerranée. La chose serait classique si ne venait s’y mêler diverses histoires de cœur… En effet, André ne peut contenir les sentiments qu’il éprouve pour Christine, la femme de Robert. Cette dernière n’y est d’ailleurs pas indifférente, mais ne se résout pas à y céder, jusqu’à ce qu’elle découvre la relation adultèreque son mari entretient avec Geneviève. A ce joli quatuor vient se mêler Octave, ami d’enfance de Christine et confident d’André, dont les sentiments envers la jeune femme ne sont pas tout à fait amicaux. Au fil de la soirée se mêleront rencontres, aveux, déclarations.

La pièce est donc adaptée du film de Jean Renoir, sorti en 1939. Une fois installés, les spectateurs découvrent, pour leur plus grande surprise, un écran géant à la place du plateau. Un film de 26 minutes est projeté sur l’écran, au cours duquel le public assiste à la mise en place de la situation. Filmé en caméra épaule, nous apprenons à reconnaître les différents protagonistes et cernons les différentes relations. Le premier plan est assez long et présente la situation, puis plusieurs plans séquences nous entraînent à travers l’envers du décor, ce Français que nous ne connaissions pas, à savoir les loges des comédiens qui représentent les différentes chambres et pièces du manoir. Dans le dernier plan, la caméra poursuit les différents domestiques, déguisés en lapins, simulant ainsi une traque entre les invités et les subalternes. La transition caméra – plateau est brutale mais néanmoins réussie : la fiction rejoint la réalité, l’image s’efface progressivement tandis que les comédiens envahissent la salle.

Le quatrième mur, cette frontière invisible entre le plateau et le public, est alors brisé. Les comédiens jouent avec le public : ils font monter sur scène un spectateur pour une chanson, prennent les gens à parti, vont même jusqu’à escalader les sièges occupés et proposer des gâteaux à l’assemblée. C’est une pièce au rythme enivrant où tout est orchestré d’une main de maître par les comédiens. Le spectateur devient alors un acteur à part entière, un invité parmi les autres invités, témoin actif du drame cynique qui se déroule sous ses yeux. Le 27, toute la salle était conquise, les rires étaient francs et à la fin, nombreux furent ceux qui se levèrent pour saluer la prestation de la Troupe. Pour ma part, habituée des lieux, c’est l’une des pièces les plus réussies que j’ai vue depuis le début de l’année, qui participe activement à la démocratisation du théâtre, balayant les préjugés qui cataloguent la Comédie-Française comme un lieu archaïque où l’on ne joue qu’en vers des spectacles interminables.

Mathilde Flament

La Régle du jeu est une adaptation du film français de Jean Renoir (sorti en 1939) revu par Christiane Jatahy, metteure en scène. Cette création, qui allie ambiance cinématographique et théâtre, se donne à « la fantaisie dramatique », tel que le définissait ainsi Jean Renoir dans son film, et par la même occasion met au défi la Comédie-Française de s’exprimer sous un nouveau jour. Le rôle des personnages du film original est adapté à notre époque, les statuts sont différents, le lieu de l’action également. L’histoire se déroule au sein la Comédie-Française. Le spectateur découvre, assis confortablement dans les fauteuils flamboyants de la merveilleuse salle Richelieu, les premières minutes du spectacle, et se retrouve curieusement nez à nez avec un écran. Vingt-six minutes sont alors consacrées à cette introduction cinématographique tournée caméra à l’épaule, qui nous donne le mal de mer et nous parait interminable. Enfin, les comédiens apparaissent parmi les rangs dans la salle, puis montent sur les planches. Effet de surprise réussi et soulagement : il n’y a pas d’erreur, nous sommes bien à la Comédie-Française.

Scénographie, musique au piano et acteurs talentueux équilibrent une mise en scène un peu superficielle aux accents vaudevillesques. On chante, on rit, on s’amuse. Ambiance comedy club or stand-up, les maladresses de genres s’entremêlent et le drame sous-jacent du spectacle originel perd, en tout état de cause, sa crédibilité. Et puis la toile redescend une fois encore, et le théâtre se fait à nouveau un film qu’il peut exister avec la caméra. L’effet d’interaction très abouti jusqu’alors entre le spectateur et les artistes se brise sur les planches et laisse ce dernier sur sa fin parce que oui, c’est effectivement la Fin. Alors, quelle était donc cette règle du jeu ? J’ai vu le jeu, mais je n’en ai pas saisi les règles. A suivre…

Marie-Amance Schwartz

La Règle du jeu, pièce écrite par Jean Renoir et mise en scène par Christiane Jatahy, se donne à voir à la Comédie-Française de Paris. Cela, dans la fameuse salle Richelieu dont la scène ressemble le temps d’une soirée à un théâtre particulier.

C’est plongés dans les années trente que nous nous retrouvons au commencement de la pièce : un petit groupe de la bourgeoisie parisienne se réunit à l’occasion du véritable exploit réalisé par leur nouvellement célèbre ami, André Jurieux. Les invités, domestiques et hôtes sont en effervescence à l’occasion de ces retrouvailles et tout le monde semble fréquenter tout le monde, sans distinction.

La pièce commence par une projection réalisée par Robert, propriétaire de la maison dans laquelle se situe la réception, grâce à sa nouvelle caméra : c’est d’abord dans ce film, à peine monté, que se dévoile l’enchevêtrement des relations qui unissent chacun des personnages, bourgeois et servants confondus.

Peu à peu, la pièce autant que la soirée prend une autre tournure : tout le monde présent à la réception est invité à prétendre être un personnage de théâtre. Ainsi, déguisements, jeux de rôles, et alcool sont un prétexte pour, le temps d’un soir, devenir quelqu’un d’autre.

Si la fête est placée sous le signe de la célébration et de l’amitié, les chansons et surprises réservées tant aux invités qu’aux spectateurs ne suffisent pas à voiler les divers drames qui se produisent tout au long de la nuit.

En effet, certains se couvrent de costumes quand d’autres voudraient les enlever, et, de la même manière, tout le monde a ses raisons de cacher la vérité, jusqu’à ce qu’elle explose au visage de tous. Chacun a ses secrets, ses incertitudes, ses tourments profonds, et pourtant participe au spectacle : l’on alors se perd entre le désir de célébrer, et celui de se révéler au grand jour. Dans la pièce, chaque personnage a donc son moment de gloire et le spectateur peut donc cerner les comédiens, voire s’identifier à eux.

Car, en effet, dans La Règle du Jeu, il ne s’agit pas seulement d’émettre un jugement sur l’aristocratie de l’époque : il s’agit d’y voir les tracas qui touchent tant les bourgeois que leurs domestiques. Il s’agit, somme toute, d’y voir les vrais tracas des hommes.

Ainsi, l’on comprend que vouloir devenir quelqu’un d’autre, ne serait-ce que pour un soir, comporte des dangers : cela revient à prendre une autre place que la nôtre dans la vie, cela revient à briser la Règle du Jeu.

Louise Vallat

Lundi 27 novembre, 20h30, 1 place Colette, le carton d’invitation en main nous nous rendons tous à la petite fête déguisée donnée par les La Chesnaye, dans la salle Richelieu. Ils nous ont promis du spectacle, mais se doutaient-ils que cette réception ferait tout un cinéma?

Dans son film La règle du jeu, sorti en 1939, Jean Renoir dressait le tableau de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie des années 1930. Il y présentait leurs moeurs, leurs faiblesses et leurs failles. Le pari de Christine Jahaty, la metteur en scène, est alors audacieux : réadapter au théâtre et au XIXe siècle cette peinture sociale d’une élite où tout se joue sur les apparences.

Grâce à un subtil mélange entre cinéma et théâtre, Christine Jahaty invite le spectateur à côtoyer au plus près cette aristocratie qui semble remarquable en tout point. Trônant sur le devant de la scène, la caméra est un voyeur : elle nous montre tout ce qui se passe dans les recoins sombres, dans les coulisses, elle nous montre tout ce qu’on ne devrait pas voir. Elle perce à jour les personnages, elle fait tomber les masques de cette grande bourgeoisie, elle expose aux yeux de tous les travers, les amours inavoués et cachés de chacun.

A la fois drôle, relevant presque du vaudeville entre chansons et histoire d’adultères, et tragique, cette pièce plonge le spectateur au coeur même de l’intrigue. Nous sommes des convives, les acteurs interagissent directement avec nous en nous demandant de chanter avec eux les « paroles, paroles » de Dalida, en nous apostrophant pour répondre à leurs questions. Le public rit, enivré par la folie de cette fête, s’émeut pour ces amours impossibles, se lamente sur le destin funeste qui se profile.

La soirée battant son plein, les pots ayant tous été cassés, le rideau se baisse, chacun rentre chez soi, comme si de rien n’était. De toute façon, ce qui s’est passé chez les La Chesnaye reste chez les La Chesnaye.

Salomé Remond
Photo : Pascal Victor