La Muette de Portici

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Dans cette version de La Muette de Portici, Patrick Davin s’est chargé de la direction musicale et Emma Dante, de la mise en scène. Cet opéra en cinq actes composé par Daniel-François-Esprit Auber sur un livret de Germain Delavigne et Eugène Scribe, se présente comme un opéra révolutionnaire. Créé le 29 février 1828 à l’Opéra de Paris, il s’inspire d’un fait historique, l’indépendance de la Belgique.
L’histoire de l’opéra se déroule en 1647 dans le royaume de Naples, alors gouverné par un vice-roi espagnol. Une jeune fille du peuple, muette, nommée Fenella, a été séduite par un noble espagnol, Alphonse d’Arcos. Mais il doit épouser la princesse Elvire, arrivée d’Espagne. L’opéra débute le jour des noces. Le peuple se réjouit du mariage mais Alphonse, désespéré, se lamente sur son sort. Le frère de Fenella, Masaniello, un pêcheur de Portici, apprenant que sa sœur a été séduite et emprisonnée pour éviter un scandale, jure de la venger et organise une révolte contre le pouvoir royal. A partir de là, les motifs tragiques s’enchaînent, entraînant les personnage dans des situations complexes et inextricables.

La mise en scène de La Muette de Portici apparaît plutôt contemporaine notamment grâce à l’originalité des décors (portes en bois coulissent sur scène), la particularité des costumes (robes amples des femmes prennent la forme de lanternes éclairées de couleurs vives), la présence de mannequins féminins sur scène avec lesquelles les invités dansent, la vivacité des couleurs et des contrastes, les chorégraphies effectuées par les danseurs au rythme de la musique et la forte expressivité de la Muette à travers son corps, ses mouvements, sa danse.
Dans cette mise en scène, les bouleversements, les moments de tension et de relâchement correspondent à la musique de l’opéra. Un personnage, Elvire par exemple, effectue sur scène son chant solitaire et lyrique. Elle exprime l’amour qu’elle porte à Alphonse d’Arcos, fils de l’autoritaire Vice-roi qu’elle s’apprête à épouser, Son chant, accompagné de musique suscite une vive émotion chez le spectateur. A ces moments de relâchement, d’expression personnelle, suivent des moments de tension où les personnages se rassemblent ; par exemple, quand le peuple se révolte contre les soldats et le pouvoir du roi (la musique s’accélère, devient plus intense à mesure que les affrontements se multiplient et que les blessées s’accumulent).
La progression de l’action est bouleversée par des moments de surprise, de suspens, de tensions, de précipitations des événements et de conflits. Ainsi, à l’Acte I, lors du mariage entre Elvire et Alphonse, Fenella reconnaît le marié, qui l’a autrefois séduite. Puis, à l’Acte III, le peuple affronte les soldats, tente de les empêcher de capturer Fenella, et pour sauver sa sœur, Masaniello furieux poignarde un soldat. L’Acte IV marque un moment de suspens, où Elvire et Alphonse tentent d’échapper  au peuple révolté mené par Pietro, Ils sont dans l’incertitude, implorent la clémence et l’hospitalité de Masaniello, qui accepte. Et l’Acte V est marqué par des moments de tensions, d’affrontements où Alphonse a réunit ses partisans et s’apprête à combattre Pietro et le peuple ayant renversé la tyrannie.

Les personnages occupent la scène dans sa totalité. Ils s’imposent sur scène, imposent leurs corps, ont une présence grâce à leurs chants, leurs mouvements, leurs actions et leurs chorégraphies. Fenella se jette à terre, en proie à de fortes émotions, danseurs effectuent des chorégraphies. Ils sont soit dans un mouvement collectif, synchronisé (scène de danses, de chorégraphie), soit dans un mouvement unique et singulier (Fenella en proie à des sentiments de désespérance). L’on peut relever des moments de complicité (amour entre Elvire et Alphonse, fraternité de Masaniello envers sa sœur), et de rivalité, de duels (Fenella contre les gardes qui tentent de l’arrêter, les pêcheurs contre les gardes, Pietro et ses partisans contre les gardes du roi,…).
La chanteuse interprétant Elvire a fait preuve d’une véritable performance. Le public était bouleversé par ses chants lyriques et émouvants, son talent dans l’expression de ses sentiments amoureux. Le chanteur interprétant le rôle de Masaniello, a fait également grande impression. L’expression de son attachement sincère et profond envers sa sœur Fenella a particulièrement touché le public. Et le personnage de la Muette nous a impressionné par ses danses, ses chorégraphies, la violence et la rapidité de ses mouvements, l’expression de ses sentiments qui ne passent pas par la parole mais par le corps. Elle est le seul personnage sur scène qui ne chante pas. 

La représentation de La Muette de Portici a permis de nous faire redécouvrir cet opéra à travers un orchestre et une mise en scène en parfait accord, harmonie. Les chanteurs et acteurs/danseurs ont révélé leur performance, leur talent. Cet opéra mélange des thèmes opposés : l’amour et la mort, l’union et la confrontation, le calme et la violence. Deux mondes s’affrontent, celui de la richesse et celui de la pauvreté. L’on assiste à des bouleversements à la fois, sur le plan personnel/ amoureux et collectif/ politique. La volonté d’acquérir le pouvoir, de dominer, peut rendre fou et monter les personnages les uns contre les autres, aboutissant au désordre et à la mort. – Samantha Couillec
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C’est avec un certain scepticisme teinté de curiosité que l’on assiste à la représentation de La Muette de Portici, opéra qui malgré son immense succès au XIXe siècle n’a pas résisté aux affres de l’oubli. Scepticisme, car il existe sans doute de bonnes raisons au fait que cet opéra n’ait plus été joué depuis près d’un siècle et demi -désuétude du sujet et de la partition ?- , et curiosité, car malgré toute son audace, l’Opéra Comique ne prendrait pas le risque de mettre en scène une œuvre ne correspondant pas aux attentes d’un public contemporain.

En effet, alors qu’une énième tragédie amoureuse en cinq actes était à craindre, Auber et Eugène Scribe, auteur du livret, prennent les spectateurs d’hier et d’aujourd’hui à contre-pied, en faisant d’une révolte politique le cœur de cette œuvre. La deuxième originalité de cet opéra est d’avoir confié à une danseuse, muette qui plus est, le rôle principal. Figure transgressive, elle  bouscule non seulement les conventions de l’opéra mais aussi l’ordre établi d’une société bipartite, avec d’un côté la Cour et de l’autre le petit peuple, représenté par les pêcheurs de Portici.
Pour une œuvre finalement peu conventionnelle, il était légitime d’attendre une mise en scène tout aussi audacieuse. Emma Dante a la lourde et enthousiasmante tâche d’avoir à tout réinventer, en ayant pour seule contrainte de correspondre aux attentes du public d’aujourd’hui, qui veut de la création et de la modernité, sans pour autant trahir l’esprit du compositeur. Deux choix s’offraient à Emma Dante : extraire la dimension universelle et atemporelle de cette insurrection populaire en offrant un spectacle foncièrement contemporain, ou plonger le spectateur dans le Naples du XVIIe siècle. De manière consensuelle, elle opte pour un entre-deux, le faste et le détail des costumes d’époque, parfois fantaisistes, contrastant avec un décor assez abstrait, fait de portes mouvantes,  de tableaux massifs descendant du plafond, de tapis rouge, et surtout de vide. Emma Dante joue alors sur des jeux de lumière, pour suggérer l’intérieur étouffant des palais napolitains et les extérieurs très lumineux du port de Portici.

Le spectacle est ponctué de trouvailles intéressantes, par exemple, ces mannequins de courtisanes agités par des prétendants anonymes, dévoilant un monde d’apparat que bouleverse la vive et spontanée Fenella. Emma Dante sait aussi nous surprendre par des choix étonnants qui prêtent à sourire, notamment le brusque déshabillement des gardes pour suggérer leur immolation suite à des affrontements avec le peuple. Ce qui est censé être un point culminant de la révolution se transforme en striptease grotesque.  Si les scènes de foule parfaitement chorégraphiées emportent l’adhésion, les  passages plus intimistes manquent quelque peu d’émotion, le seul talent des chanteurs ne pouvant combler le vide de la mise en scène. A force de jouer en des eaux trop tièdes, Emma Dante ne prend pas un parti suffisamment radical et ne  souligne pas assez toute la variété et la puissance d’une partition colorée, parfaitement exécutée par le chef d’orchestre Patrick Davin, qui convainc le public dès la remarquable ouverture.  

L’Opéra Comique a réussi son pari en faisant salle comble avec cet opéra méconnu, inégal rival de l’indémodable Don Giovanni actuellement joué à Paris. C’est avec un certain panache que les chanteurs et musiciens nous ont fait découvrir cet opéra, même si tous les interprètes sont loin d’avoir  reçu à l’unanimité les faveurs des publics. Si Michael Spyres, le frère vengeur de Fenella, et Laurent Alvara, l’un des chefs de la révolte, ont bénéficié à raison des acclamations des spectateurs, Eglise Gutierrez, interprète d’Elvire, a quant à elle eu droit à des applaudissements moins nourris. Mais celle qui a remporté tous les suffrages est incontestablement Enela Borgogni, interprète de la muette, qui par sa fraîcheur et son énergie ébouriffante, a su attiser toutes les passions sur scène et dans la majestueuse salle Favart de l’Opéra Comique. – François Giraud


La Muette de Portici opéra en 5 actes, musique de Daniel Auber, livret de Scribe et Delavigne, sous la direction de Patrick Davin avec l’Orchestre et Chœur du Théâtre Royale de la Monnaie / De Munt et mise en scène par Emma Dante à l’Opéra Comique.

Daniel François Esprit Auber (1782 – 1871) fut élève de Cherubini et successivement directeur des concerts de la cour sous Louis-Philippe, du Conservatoire et de la Chapelle impériale sous Napoléon III. Compositeur de musique de chambre et surtout des ouvrages lyriques, il fut à la fois un des derniers grands représentants de l’opéra comique et le père du grand opéra romantique français. Si sa musique évoque plutôt le souvenir d’Haydn plus que le trouble romantique d’un Schumann passionné, l’importance et pertinence de son œuvre lyrique au XIXe siècle est incontestable. Son premier grand opéra La Muette de Portici (1828) a profondément marqué le jeune Wagner et a également inspiré l’indépendance de la Belgique ; en 1882 l’œuvre a sa 400e représentation en France!
Pourtant, le genre (oublié) du grand opéra et les spécificités de sa musique, trouvent des difficultés a rebondir et émouvoir le public contemporain. Heureusement, l’Opéra Comique, en coproduction avec le fabuleux Théâtre Royale de la Monnaie / De Munt, a eu l’idée visionnaire de faire une reprise de cet opéra après un hiatus de plus de 100 ans, et ainsi montrer l’originalité de sa conception, la beauté de ses pages, la profondeur de son drame et l’honnêteté tragique de son histoire qui est toujours d’actualité presque 200 après sa création.

Le drame s’inspire d’un sujet révolutionnaire, le moment de l’histoire de Naples (en 1647) où le peuple s’était insurgé contre les oppresseurs espagnols, mais il se concentre sur les passions romantiques de ses personnages, y compris (et surtout!) le peuple même. Ici, Fenella, sœur muette de Masaniello, est séduite et lâchée par Alphonse, fils du vice-roi espagnol de Naples, puis mise en prison pour être finalement protégée par Elvire, Princesse Espagnole et nouvelle femme d’Alphonse. Masaniello libère Naples éventuellement mais il est empoisonné, devient fou, et meurt essayant de sauver Elvire de la fureur populaire. Alphonse écrase la révolte et Fenella se tue en se jetant dans la lave du Vésuve. Si Masaniello est le héros de la pièce, les véritables protagonistes sont Fenella (rôle dansé) et le chœur (dans ses différentes expressions du peuple). Le très dynamique livret des plumes de Scribe et de Delavigne, réussi à créer et maintenir une haute tension dramatique au cours des cinq actes. La mise en scène d’Emma Dante est d’une ingéniosité éclatante très efficace. Elle réussi avec astuce et avec humour à transformer les difficultés techniques inhérentes aux grands opéras du XIXe siècle (la place du ballet, les effets scéniques spectaculaires, etc.) en morceaux de force caractéristiques et pertinents, et hausse subtilement le niveau d’intensité de cet œuvre dont la musique est élégante et claire mais pas très profonde. Les décors et costumes de Vanessa Sannino sont d’inspiration historique avec une touche moderne très originale. Elle réussi à mettre en valeur certains aspects narratifs et dramatiques avec habileté, malgré l’économie des moyens (en comparaison avec les somptueuses productions d’antan), et ce sans compromettre sa sincérité et respect vis-à-vis au phénomène historique représenté.

La direction de l’orchestre de Patrick Davin a été impeccable. Son bâton fut sensible et nuancé. L’orchestre a joué avec une maîtrise tonique des contrastes, parfois héroïque et coloré, parfois passionné et élégiaque. Un heureux mélange de sensibilité et ténacité. Le talent mélodique d’Auber est mis en évidence dès l’ouverture aux allures mozartiennes et rossiniennes (les percussions et le piccolo rappellent légèrement l’Enlèvement au Sérail de Mozart). Les vents en particulier, surtout la flute, ont eu une candeur d’une légèreté et vivacité rossinienne. Le chœur s’est marié parfaitement avec l’orchestre , et celui-ci a accompagné le ballet de façon animée et précise. Elena Borgogni dans le rôle de Fenella fut une véritable étoile. Toutes ses interventions ont eu un fort impact dramatique, et ce même aux moments comiques. Le ballet qui intervenait autant que Fenella, voir plus, fut l’autre protagoniste de l’opéra (avec le chœur). Il est très présent depuis très tôt et les chorégraphies contemporaines ont été tout-à-fait divertissantes et agréables, cependant pendant longtemps au premier acte le ballet semblait un peu déplacé et décoratif, jusqu’à ce que son importance fut intégré organiquement au sein du drame. Comme l’orchestre, les danseurs ont représenté en mouvements une grande diversité des sentiments avec la plus grande sensibilité. Le ballet des soldats d’une grande virtuosité athlétique, le ballets des pêcheurs d’une sensualité rustique et décontractée, les échanges entre Fenella et le ballet toujours d’une intensité écrasante et irrésistible. La massacre des soldats au IIIe acte fut, dans tous les sens, un des moments les plus touchants de la soirée; en ce qui concerne les danseurs et acteurs, la vulnérabilité et la mort même ont été représentées avec leur nudité transcendante et un ingénieux jeux de lumières.

Quant au chœur, il est prépondérant et il a une palette des sentiments même plus large que celle du ballet (chœur du marché, de la révolte, de la prière, etc.). Si la prosodie ne semble pas toujours naturelle, l’écriture vocale et orchestrale des passages du chœur est la meilleure de la part d’Auber. Même quand il accompagne un duo lyrique (souvent le cas), il garde son caractère très spécial. L’harmonie en est toujours sobre et soignée, l’effet sonore et brillant, l’unisson raréfié. Le chœur des pêcheurs à la fin du IIe acte a été magnifique dans toute son expression et en parfaite harmonie avec la couleur orchestrale et ses timbres astucieux. Le chœur du peuple suite à la massacre des soldats (le seul moment a capella de l’opéra) fut une réussite totale du point de vue du drame humain, les voix seules dans leur chant tragique ont percé les cœurs du public.
La soprano Eglise Gutiérrez dans le rôle d’Elvire a transporté l’audience avec sa virtuose colorature. Au premier acte elle montre à quel point elle maîtrise son instrument avec l’air « Plaisir du rang suprême » qui n’est pas sans rappelerair « Di tanti palpiti » de l’opéra Tancrède de Rossini (il s’agît ici d’une adaptation plus que d’une citation). Sa musique est toujours virtuose. Au quatrième acte elle achève un sommet d’équilibre et sensibilité très émouvant. Ses duos avec le Prince Alphonse (joué par le ténor Maxim Mironov) sont parmi les pages les plus belles de l’opéra.
Le ténor Michael Spyres dans le rôle de Masaniello fut très présent en scène tout au long de la soirée. Le moment plus mémorable de son excellente interprétation fut certainement au quatrième acte avec son air plaintif et passionné « Spectacle affreux! », la clarté de sa diction s’est harmonisé sensiblement avec une orchestre élégiaque et romantique. Il a montré avec verve son sens du drame et sa performance fut très agréable et profonde, même si la musique d’Auber n’arrivait pas toujours au même niveau de profondeur. Il a été tout-à-fait correcte pendant le célèbre duo du deuxième acte « Amour sacré de la patrie » (celui-ci étant le chant choisi des insurgés à Bruxelles en 1830 pour réclamer leur indépendance) avec le baryton Laurent Alvaro dans le rôle de Pietro. L’interprétation de ce dernier a été tout simplement exquise. Sa musique pleine de brio et de caractère, sa voix de baryton forte et séduisante,  sa performance claire et sincère ; malgré son rôle secondaire il envahissait la salle avec chacune de ses interventions. Plein d’humour et camaraderie au deuxième acte, profond au quatrième, inclassable au cinquième, il ne cessa jamais de convaincre le public de la véracité de ses propos.

La Muette de Portici d’Auber avec son évidente facilité mélodique, ses airs brillants, la diversité et l’entrain de ses scènes a ouvert d’une certaine façon une nouvelle voie qu’emprunteront aussitôt Rossini et Meyerbeer, surtout le dernier, véritable icône du Grand Opéra. L’élégance, la mesure, la clarté et l’esprit de sa musique qui peut sembler superflue et pas très originale à nos oreilles du XXIe siècle, s’est vue ressuscitée comme elle le mérite dans cette production et mise en scène de l’Opéra Comique et Emma Dante. Faisons un écho reconnaissant espérant que les prochaines productions de cette salle historique soient à la hauteur de leur Muette 2012 ; Bravo! Bravissimo! – Sabino Pena


La Muette de Portici s’est fait entendre vendredi 13 avril à l’opéra Comique de Paris par une salle à bien des égards comblée. C’est un opéra d’une richesse et d’une énergie qui repaissent : épaisseur du scénario (autrement dit livret), multitude de figurants, dix solistes chanteurs, autant d’acteurs-danseurs, et ceux-là mus par la puissance de passions révulsées – un opéra romantique, par ailleurs créé en 1828. L’intrigue se noue à Naples : Elvire, aristocrate, se prend de compassion pour une autre jeune femme, Fenella, muette, qui tout juste échappée des geôles royales fait irruption lors de ses noces et implore sa protection. Or à ce moment Fenella reconnaît et dénonce publiquement le marié, Alphonse, qui autrefois l’avait séduite et abandonnée. La jeune femme s’enfuit. Son frère Masaniello la retrouve, et encourage le peuple à se mobiliser contre cet abus de pouvoir. Mais le peuple, que le feu de la révolte embrase comme un tas de fétus, s’emporte et mené par Pietro se retourne contre Masaniello, qui est puni par ses frères pour avoir fait preuve de clémence et aidé le couple princier à s’échapper. Masaniello et Fenella tombent dans la bataille finale sous la fureur populaire qui se repend comme toujours, trop tard. 

Les créateurs de ce spectacle sont parvenus à mettre en scène cette histoire luxuriante en un ensemble à la fois très lisible, où l’unité visuelle prévalait toujours, et stimulant sur le plan esthétique autant qu’émotionnel : deux qualités nécessaires à une pièce de trois heures donnée face à un public certes non captif, mais prompt à l’inattention et à l’ennui (quoique nous ne l’avouions pas toujours), comme tout bon public amateur de classiques. Cet opéra était différent de tous ceux que j’ai pu voir, car animé par la danse. Le programme appelait “acteurs” ceux que tout spectateur aurait spontanément nommés “danseurs”. On retient pourtant le nom d’un “chorégraphe” : Sandro Maria Campagna.

A la première apparition d’Elvire, le spectacle s’annonçait assez virtuose et ennuyeux. Classique. Elvire pompait bien ses vocalises par ailleurs techniquement périlleuses, et déroulant leurs mélismes au milieu de phrases dont la longueur aurait mis à l’épreuve le souffle de bien des professionnels. Aucun chanteur ne semblait vivre, à la remarquable exception de Laurent Alvaro dans le rôle de Pietro, dont la voix en trois dimensions emplit tous les volumes de vibrations chaudes en enveloppantes. J’entendais les prouesses d’Elvire menton au poing, la gorge serrée d’Alphonse, et plus tard le timbre sans velours de Masaniello, quand survint la danseuse muette : Elena Borgogni, ou Fenella. La muette, dont l’apparition fit soudain entendre aux nerfs cet adage de philosophe à la mode, le silence a l’éloquence de la vie même (!) – certainement pas quand tu l’ouvres, blablateur, mais certainement quand elle, Fenella, se débat en silence. Imaginez la silhouette très fine, tenue au poignets par un garde-danseur posté derrière elle, révulsée de tout son long comme une diagonale de nerfs au faciès agrandi par l’émotion de la peur furieuse : voici Fenella dans l’une de ses postures récurrentes et mémorables, symbole de romantisme et de révolte. Son irruption sur scène face à Elvire inaugure le véritable commencement de cet opéra, qui dès lors sera continuellement tendu entre classicisme et romantisme, deux contraires incarnés par les couples aristocratie/peuple, Elvire/Fenella, Alphonse/Masaniello à leurs tour symbolisés par des oppositions de couleur, bleu contre rouge, voire même de discipline artistique, car souvent le chant sobre et désincarné semble s’opposer à la danse puissamment expressive. Cette dernière opposition se ressent d’autant plus qu’elle est clairement concretisée en Fenella, tache rouge énergisée, emblème romantique de la danse, et Elvire, droite colonne d’air bleue ciel, emblème du chant lyrique.

L’attention de tous est captée par la danse. Nous sommes dans un théâtre italien, et les spectateurs privilégiés du quatrième balcon jouissent d’une vue aérienne sur la géométrie mise en flux par les danseurs. On retient comme images mémorables, les tentatives de fuite de Fenella ; la captive se déchaîne au milieu du ceinturon de danseurs, le fend ponctuellement comme la foudre, est repoussée à l’intérieur, se déchaîne sans relâche. Visuellement, ces scènes ne se déroulent pas sans évoquer la chorégraphie reconstituée du sacrifice par Nijinski (sur la musique du Sacre du Printemps de Stravinski[1]), dont l’esthétique très moderne et l’émotion semblent ici réactualisées. La gestuelle de Fenella, quoique redondante, est simple et convaincante et a le mérite de frapper la mémoire par son unité répétée au sein de la pièce, en plus de déployer une énergie presque sexuelle qui capte tous les regards. Elena Borgogna sera par ailleurs saluée avec un enthousiasme innacoutumé. A ses cotés, la troupe de gardes-danseurs est excellente :  on croirait voir une bande de gars ameutée pour le plaisir du spectacle, formant un groupe plein de connivence et d’humour complice.

Aux costumes, les robes lumineuses égayent l’ensemble comme de plaisantes anecdotes mais l’accessoire ne distrait pas de l’essentiel. On remarque un jeu simple et efficace sur les couleurs : bleu, rouge, jaune dominent, le rouge s’opposant traditionnellement au bleu et envahissant peu à peu le bain visuel au fur et a mesure des scènes, mais apparaissant aussi  infiltré aux cotés du pouvoir traditionnel, sous forme de tapis nuptial par exemple. Quelques scènes à dominante jaune marquent un répit dans l’intrigue : scènes de marché populaire et de chœurs joyeux.
Enfin, la disposition des chœurs sur scène est toujours confortable à l’œil : groupes denses et dinstincts, qui structurent la scène sans jamais parasiter la vision par ce caractère trop souvent fourmillant des choristes épars ou récalcitrants au touche-touche. Emma Dante à la mise en scène, et Sandro Maria Campagna sont parvenus à produire un de ces spectacles purs qui confèrent au spectateur l’aisance d’une perception riche et canalisée, et ainsi prompte à sentir pleinement les passions sur scène, sans pourtant perdre le nord pour la compréhension des enjeux de la pièce. Une pièce un peu redondante donc, mais pour le moins efficace, et qui a le mérite enfin de nous faire savoir qui se cache derrière le nom de la station de métro AUBER : Daniel-François-Esprit Auber ! (entre autres compositeur de La Muette de Portici). – Léa Tirard


[1] Disponible sur youtube

 

 

 

 

 

 

 

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