La fresque

Danse | Théâtre national de la danse Chaillot | Learn More


Ce ballet contemporain mis en scène par Angelin Preljocaj, directeur du CCN d’Aix-en-Provence, est tiré d’un conte traditionnel chinois du XIIIe siècle, La Peinture sur le Mur. Voulant “échapper au répertoire Grimm et Perrault, souvent mis en scène en France” Angelin nous dévoile, à travers ce ballet contemporain, l’histoire d’un homme qui tombe amoureux d’une femme peinte sur une fresque. Il parvient alors à traverser la toile et à pénétrer ce monde onirique où il va connaitre avec la jeune femme les émois d’un amour impossible.

Le rideau se lève sur un décor épuré, deux hommes en redingote se trainent au sol tels des araignées, leurs membres semblent désarticulés tandis qu’ils rampent au centre de la scène. Première entrée saisissante, d’autant plus que la musique, ici, joue un rôle très important. Inquiétante, elle est ponctuée de violons et de modulations sonores électroniques. La dissonance devient alors harmonieuse. Cette qualité musicale s’installe tout au long du ballet. Pourtant ce sont bien les mouvements et la technique des danseurs qui transcendent le thème musical. Un jeu de lumière est particulièrement recherchée dans la mise en scène. C’est un réel clair-obscur digne d’un Caravage qu’Angelin Preljocaj nous offre. Et pour cause notre héros en redingote tombe amoureux d’une des figures du tableau, qui nous est dévoilée à travers une sorte de rideau transparent agissant comme un filtre grossissant. L’effet recherché tout au long du ballet via cet artifice scénique : montrer deux mondes, l’un réel, celui des deux protagonistes du début, l’autre, onirique, celui du tableau. Cinq jeunes femmes en nuisette sont ainsi amassées sur un bloc rectangulaire. Leur danse est entrecoupée de pauses qui donnent l’illusion d’un tableau prenant vie dès que la musique se fait plus rapide et plus intense. Leurs attitudes sont presque dignes d’un Delacroix tant on perçoit une tension dans les jambes et les bras des danseuses. Nos nymphes (car elles ressemblent bien à des créatures mystiques et envoutantes) jouent avec leur chevelure particulièrement longue. Il semble que ce soit encore un des partis pris de la mise en scène. De cette dernière émane, en effet, une forte charge symbolique. Elle évoque la féminité, les liens du mariage mais aussi les chaines, les entraves qui enferment chaque être humain dans des mondes et des conceptions différentes. Ainsi lorsque leurs cheveux sont entremêlés à des fils tombant du plafond et créant ainsi comme une sorte de ruban permettant maintes acrobaties, nos nymphes semblent prisonnières de leur condition, prisonnières d’un monde onirique auquel le héros en redingote n’appartient pas, monde qu’il a pénétré par mégarde mais qu’il devra quitter, rejeté par trois hommes cornés, directement sortis de la mythologie grecque.  Tout cela sur fond d’ombres chinoises, de clair obscur et de décor épuré, où seules, lumière et obscurité, danse et musique s’allient pour transporter le spectateur dans une dimension lyrique et imaginaire où rêve et réalité se confondent.

Charlotte Chomard

« Existe-t-il un passage secret qui permette d’accéder à l’essence d’une image qui nous fascine ? »

Angelin Prejlocaj, dans son spectacle de danse contemporaine La Fresque, tente de répondre à cette question que tout amateur d’art est susceptible de se poser un jour. Peut-on être transporté par l’oeuvre au point de s’imaginer y pénétrer, rencontrer les personnages dansants de ce tableau de Matisse, errer dans les champs de Monet ? Danseur et chorégraphe né en France de parents albanais, cet artiste accompli est aujourd’hui directeur artistique du Ballet Prejlocaj qui a élu domicile au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence. A partir d’un conte chinois, nommé « La peinture sur le mur », Prejlocaj nous raconte, par une chorégraphie onirique à la fois brutale et flottante, l’histoire de deux voyageurs échoués dans un temple. Abrités de la tempête qui fait rage, ils découvrent alors une fresque chamarrée et mélancolique, représentant un groupe de jeunes femmes, telles des muses inaccessibles. Un des voyageurs se laisse charmer par l’une d’elles et décide de traverser le tableau pour la rejoindre et l’épouser. Ce spectacle dévoile le côté toujours surnaturel de l’art qui fascine le commun des mortels.

Dès le début, Prejlocaj nous plonge dans son monde, les deux voyageurs nous entraînent dans leur danse envoûtante, les percussions hypnotisent, le rythme est saccadé, brut. La musique semble sauvage, un mélange hétéroclite de tous les genres, dénué de paroles et qui porte les danseurs comme un souffle intérieur.

La mise en scène, faite simplement mais efficacement, joue sur le contraste obscurité/lumière, qui rappelle la technique du clair-obscur en peinture, et les effets de nuées et de vapeurs sur grand écran installent l’ambiance imaginaire.

Le spectateur est manipulé tel un pantin ; les tableaux de violence, gestes saccadés, masques tribaux, répétitions frénétiques des mouvements comme une transe infinie, et entre eux des moments de poésie visuelle, des portés au ralenti, des robes légères, des duos intimes.

Le chorégraphe va même jusqu’à intégrer une séquence avec des drapés d’acrobate, les danseurs s’enroulent et se balancent dans ces tissus suspendus, entre rêve du ciel et réalité du sol. En effet cette chorégraphie interroge constamment la frontière entre l’imagination et le réel, prouvant que l’esprit ne peut se limiter uniquement à ce qu’il voit mais est capable de transcender les contraintes matérielles pour découvrir un univers magique. Les danseurs sont à la fois en symbiose, avec de magnifiques tableaux de groupes où les mouvements sont repris en cascade successive, et pourtant s’affrontant corps à corps entre les panneaux divisant l’espace de la scène et de l’histoire.

Cette pièce est une superbe ode à l’art, à l’imagination, à la rêverie, tous ces domaines assez délaissés par le matérialisme actuel. Prejlocaj se sert des contes traditionnels, source intemporelle de récits merveilleux, pour créer une danse hors de la réalité. A la fin de l’hypnose du spectacle, le public ne peut que porter un regard nouveau et créatif sur les oeuvres qu’il connaît par coeur.

Elodie Leroux

Angelin Prejolcaj, chorégraphe que l’on ne présente plus, a récemment proposé sa nouvelle création La Fresque. Artiste à l’origine d’oeuvres désormais classiques dans le répertoire contemporain  comme « Le Parc », cette passionnée a cette fois-ci décidé se s’éloigner de nos classiques mythes européens, qui ont inspiré la plupart des grandes oeuvres de ballets classiques, pour se diriger vers le continent asiatique et ses nombreux contes mystérieux. Cela a donné naissance à « La Fresque » , conte chorégraphique relatant l’histoire de deux voyageurs en Chine qui, perdus lors d’une tempête, se réfugient dans un temple et se retrouvent face à une splendide fresque représentant un groupe de jeunes filles. L’un d’eux tombe amoureux, et décide de casser la porte entre les deux mondes en traversant le tableau.

Nous sommes immédiatement plongés dans cette ambiance fantastique au début de la pièce, avec tout d’abord un sublime jeu de lumière,  projeté sur des panneaux coulissants qui seront utilisés tout au long du spectacle, nous suggérant l’entrée vers un un monde surnaturel. Cette frontière se retrouve dans la chorégraphie, avec au départ des interprètes masculins à la danse très ancrée dans le sol, symbolisant en quelque sorte leur présence dans le mondée des humains. Puis tout bascule quand les jeunes femmes de la Fresque entrent en scène, créature aux cheveux longs détachés et au mouvements fluide. Elles apportent une danse plus légère, presque fantomatique, semblant symboliser les limbes qui les séparent de ces voyageurs perdus, venus admirer le tableau qui les représente.

La pièce se concentre sur Chu, un des voyageurs, et son amour envers une des jeunes femmes du tableau. Leur histoire d’amour est représenté dans divers tableaux, comme avec à un moment un très beau duo où les deux amoureux célèbrent leur union. Toutefois la chorégraphie pêche parfois par sa simplicité ou ses choix musicaux. La musique, signée Nicolas Godin, alterne entre lents morceaux lancinants qui donnent à la pièce une tension particulière, ou une électro-pop déroutante, qui, elle, vient parfois malheureusement nuire à la chorégraphie. Les scènes de groupes sont une des faiblesses de cette pièce également. Elles nous donnent la sensation de voir des tableaux chorégraphiques s’enchaîner, en n’ayant aucun lien entre eux. Prejolcaj nous donne l’impression d’avoir préféré l’esthétique plutôt qu’une narration correcte de l’histoire.

Mais il faut aussi relever les points forts de cet ensemble, avec une scène impressionnante où les danseuses se livrent à un véritable jeu d’acrobaties, se suspendant au dessus du sol à l’aide longues cordes de tissus. Le jeu de lumières et la musique qui accompagnent cette scène nous permette d’être émerveillés et stupéfaits à la fois par la vision de ces femmes qui apparaissent comme de simples poupées suspendues au dessus du sol.

La Fresque est donc une pièce avec ses points forts et ses points faibles. Sa scénographie, signée Constance Guisset impressionne particulièrement, et les interprètes ont à coeur de retransmettre la sensibilité de l’histoire jouée. Mais des choix musicaux ou de mise en scène viennent desservir cette bonne volonté.

Alice Guenole

 Au Théâtre National de la danse, salle Jean Villar, Angelin Preliocai chorégraphie La Fresque, d’après la peinture sur le mur, qui est un conte chinois datant du XII siècle. Le programme nous explique que le chorégraphe Angelin Preliocai veut changer du répertoire plus classique des contes, souvent mis en scène (tel que les contes de Grimm ou de Perrault).

Les danseurs nous présentent en une heure vingt, une histoire dans laquelle un jeune homme tombe amoureux d’une femme, représentée à l’intérieur d’une fresque composée d’un groupe de jeunes femmes. Cet homme va traverser la fresque, dans le but de rejoindre la jeune femme, dont il est tombé amoureux. On assiste au voyage dans un autre univers de cet homme. L’utilisation de jeux de lumières par Eric Soyer, musiques par Nicolas Godin et de jeux avec des drapés, plongent les spectateurs dans une autre dimension entre réalité et représentation. Ce qui peut sensibiliser, interroger, sur la place de la réalité virtuelle dans notre monde. Enfin ce fut un vrai plaisir d’avoir pu assister à cette représentation.

Axelle Birot

« La Fresque » est un ballet du chorégraphe Preljocaj, inspiré d’un conte chinois, qui raconte la rencontre de deux voyageurs égarés avec les personnages d’une fresque. Un de ces voyageurs tombe d’admiration et d’amour pour une jeune fille de la fresque. Il la rejoint dans son monde pictural.

L’ambition du chorégraphe, celle de rendre à la danse, la forme, le mouvement et le mystère enivrant de la peinture, se réalise parfaitement sur la scène du Théâtre Chaillot, si bien que le spectateur, comme devant un tableau de maître, est transporté par le jeu du clair-obscur, le flottement lent et gracieux d’une fumée, le corps phosphorescent des danseurs, dans un univers tantôt endormi tantôt en éveil. C’est un rêve. Est-ce deux heures d’un spectacle ou mille ans du désir humain transfiguré en un geste, à quoi nous avons assisté ?

Ces danseurs, habillés parfois comme un printemps (des robes vertes, rouges, jaunes), parfois comme un orage (armure de samouraï), sont moins des hommes que des âmes. Comme si le contour de leurs corps brillait non des projecteurs, mais d’une lumière qui émane de leurs os, une lumière floue et diffuse, ils sont la pure expression, la substance arrachée à la pierre. Ils sont objets, et objets en mouvement, tel que celui-ci qui reproduit avec ses bras les aiguilles d’une horloge. Ils sont symboles, et font symboles, tels que ceux-là qui dessinent avec leurs jambes la virilité ou la féminité.

Quelques moyens techniques sont utilisés, autant de techniques sans moyen : un voile, une corde, une ombre. Les tableaux se construisent avec une rigueur géométrique : un rectangle, et voilà un cadre, une porte, une chambre ; deux lignes droites, et voici un couloir, une fêlure, une destinée. C’est par cette géométrie et ces musiques entraînantes que se resserrent, avec une indicible intimité, le désir, l’amour, l’angoisse. Si l’intrigue s’oublie parfois, la scène ne disparaît pas dans l’ennui du spectateur, car elle se révèle doucement, par petits coins, par petits espaces, ces coins où les amants se retrouvent, dansent, et en dansant, se cherchent et s’interrogent.

Pour toutes ces beautés, et d’autres encore, il serait dommage de manquer le ballet de Preljocaj, dont la création surprend, émeut, transporte. Ici, au plus près de l’essentiel, la danse inspire un même souffle aux spectateurs ; un souffle comme un silence, c’est le souffle des douleurs et des appétits, c’est le souffle premier.

Marvin Adoul
Photo : Jean-Claude Carbonne