La Dame de Pique

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La musique instrumentale de Tchaikovsky est d’une grande puissance dramatique et émotionnelle, et ce même dans ses compositions de nature « légère » comme ses ballets et pièces de divertissement. La production de son opéra La Dame de Pique cet hiver 2012 à l’Opéra Bastille n’a pas été sans beaucoup d’anticipation de la part de mélomanes et curieux confondus. Cet opéra, l’avant-dernier du compositeur, est un des deux à être fréquemment mis en scène dans le monde occidental (avec Eugène Onéguine également d’après Pouchkine). Pourtant Tchaikovsky en a composé 11 au total.

En créant La Dame de Pique en 1890 Tchaikovsky a voulu donner un sens de proximité et chaleur sentimentale au texte de Pouchkine, fantastique, détaché et cynique. En collaboration avec son frère ils ont refait l’oeuvre pour qu’elle devienne une sorte de tragédie amoureuse avec un commentaire sociale déguisé en costume du XVIIIe siècle. Le ténor Russe Vladimir Galouzine joue Hermann, officier aliéné et troublé par son amour pour Lisa (soprano Olga Guryakova), petite fille d’une Comtesse impériale (mezzo-soprano Larissa Diadkova) qui avait perdu et regagné sa fortune aux cartes selon la légende; ainsi que pour son désir obsessionnel d’apprendre ce secret. Dans cette production Lev Dodin, metteur en scène, a voulu, quant à lui, donner un peu plus de structure dramatique et de cohérence présentant le spectacle comme un long-flashback psychiatrique imaginaire et précaire qui se dénoue en tragédie romantique, suicidaire et réelle. L’aliénation et la maladie sociale d’Hermann sont mises en avant habilement avec sa présence quasi exclusive dans un plan hospitalier et détaché du contexte (l’autre plan sur scène). Pleine de bonnes astuces scéniques comme celle-ci, cette production réussi, plus ou moins, à masquer les faiblesses structurelles du livret de Modeste Tchaikovsky. Ne voulant pas insister sur le fantastique ni l’excès romantique, la mise en scène dépouillée peut devenir monotone. Les décors de David Borovsky sont de nature minimaliste sans être vraiment contemporains. Il fait, au contraire, un clin d’œil au Néo-Classicisme de la fin du XVIIIe siècle, avec des colonnes grecques et des sculptures antiques. Les costumes d’époque de Chloé Obolensky prévoyaient plutôt les ténèbres du XIXe siècle que la grandeur du XVIIIe, donnant discrètement un peu plus de fidélité psychologique à l’œuvre, malgré l’apparente incohérence.

Dimitri Jurowsky a une maîtrise totale de l’orchestre, et celui-ci joue avec beaucoup de pathos romantique, notamment dans l’ouverture exécutée de façon magistrale et dans les morceaux caractéristiques comme l’orage du premier acte. Il est plein de vitalité et de brio sans pour autant être insensible aux nuances morales de l’opéra. Le choix de tempo est efficace pour la plupart. Le pastiche mozartien et la scène estivale ont été dans ce point divertissants et vivaces plus que déplacés et ennuyeux. La direction du chœur a été moins réussie du point de vue de la diction et du phrasé, sans perdre, heureusement, sa pertinence et son rôle dramatique; tendre et plein de grâce dans quelques passages, sombre et solennel dans d’autres.

L’orchestre pour Tchaikovsky est certainement un des protagonistes de l’opéra, cependant il l’est discrètement et avec beaucoup d’intellect; un accompagnant impressionnant des moments de grande  puissance sentimentale. Les personnages secondaires dans cette soirée à Bastille ont eu pourtant une grande importance et un grand impact. Evgeny Nikitin en Comte Tomski a fait preuve d’une grande et forte voix de baryton avec une immense présence musicale et compétence dramatique Le Prince Eletski du baryton français Ludovic Tézier a été une délice sonore sans pareil chez les hommes de La Dame de Pique. Sa performance a été brillante et sensible sans avoir recours aux feux d’artifices vocaux. Il a montré dans son interprétation que ses passions sont nobles et qu’il les maîtrise avec honneur et élégance.
La mezzo-soprano Arménienne Varduhi Abrahamyan dans le rôle de Paulina, amie et confidente de Lisa, l’héroïne, a émerveillé le public avec son énorme sensibilité musicale et sa diction claire et nette. Chanteuse d’une grande musicalité et présence scénique, son interprétation a été sincère dans les limites du livret. Elle a nuancé brillamment les contours sombres et éclairés de son duo idyllique avec Lisa et de son solo nostalgique également.
Le personnage de la Comtesse est rempli de mystère. Dans ce rôle la mezzo-soprano Russe Larissa Diadkova a eu une performance tout-à-fait correcte du point de vue technique, de la diction et du drame. Cependant l’interprétation manquait parfois d’équilibre. Sa rêverie à la Française fut plutôt un cauchemar ; ce qui paraît être fait exprès tenant en compte le destin immédiat du personnage. L’élan mélancolique et l’impulse plaintif a été montré avec une superbe habileté et sensibilité, mais le choc qui a causé la mort fut sans couleur et sans saveur faisant d’une scène importante et profonde un tableau léger et superficiel.
La soprano Russe Olga Guryakova dans le rôle de Lisa a eu une magnifique maîtrise vocale mais son interprétation a été déséquilibrée. Ceci est un fait intéressant si l’on considère le dualité implicite de La Comtesse/Lisa dans l’œuvre et dans leur rapport avec Hermann. Elle arrive à transmettre avec ingénuité et sincérité son chagrin d’amour. Néanmoins, son suicide, l’accumulation de passion romantique des plumes jointes des frères Tchaikovsky, a été d’une pâleur insupportable et beaucoup trop contrastant avec le drame.
Hermann, l’anti-héros d’inspiration mozartienne a été interprété passionnément par le très talentueux ténor Russe Vladimir Galouzine. Sa voix, veloutée et puissante, est beaucoup plus attirante que la psychologie de son personnage. En fait, Hermann souffre mieux de ce qu’il séduit. Ceci est un aspect d’intérêt, qui montre les parallélismes et contrastes entre le romantisme musical et les Lumières ; Hermann l’anti-héros perturbé et délirant et Don Juan l’anti-héros troublant et irrésistible. Le pathos monumental suite à la mort de La Comtesse a été un moment touchant et bouleversant sans comparaison. Au final, Galouzine arrive a créer un portrait exquis d’un assoiffé de l’argent.

L’évidente inspiration mozartienne peut paraître superficielle. Un peu de réflexion et d’analyse de l’argument nous montrent cependant qu’il s’agît d’une partie déterminante du drame. Plusieurs fois dans l’opéra on fait référence à la grandeur, la classe et la beauté d’auparavant et d’ailleurs. Le rejet à l’actualité et à la culture locale ainsi que le regard nostalgique et admiratif envers le passé et à la richesse associé à ce passé, sont l’axe autour duquel orbitent les passions et les malheurs d’Hermann et de La Comtesse. Il n’est pas tiré des cheveux d’y voir le compositeur se représentant dans son œuvre, puisque sa correspondance et son opus montrent à quel point il adorait Mozart et l’Art du XVIIIe siècle, et comment il se sentait à l’écart de ses compatriotes malgré son esprit russe indélébile et inconditionnel. Ironiquement, Tchaikovsky, le compositeur Russe et romantique par excellence n’a pas fait partie du « Groupe des Cinq », défenseurs de la musique russe détachée de l’influence occidentale. La Dame de Pique demeure en fin de compte, malgré sa nature cosmopolite et anachronique, un des meilleurs et plus beaux exemples de l’opéra russe du XIXe siècle. – Sabino Pena Arcia

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