La chose commune

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Le 28 Avril dernier, La chose commune était représentée à l’espace Pierre Cardin à Paris. Mise en scène par David Lescot, cette pièce se proposait de raconter la Commune de Paris.

La scénographie était la suivante : trois micros disposés au milieu du plateau, un néon représentant une fréquence installé au dessus de la scène, un batteur et un pianiste installés au fond de la scène.

Le spectacle commence par une déclamation d’un texte façon slam par un comédien qui raconte les débuts de la commune. Entre le poème et la chanson, son texte est doté d’un rythme  et d’une mélodie et précis mais rimes et mètres comme dans un poème. Cette première prestation est très impressionnante : il s’agit de respecter parfaitement une technicité de l’articulation tout en restituant le sens et le rythme du texte.

Puis vient Élise Caron, chanteuse de renom. Sa voix très douce mais pas moins énergique pour autant donne une dimension plus lyrique au chant révolutionnaire. Finis les airs entraînants et violents, il s’agit de chanter la révolte dans la douceur. De Louise Michel à Élisabeth Dmitrieff, tous les grands noms de la commune sont cités et leur histoire est racontée. La présence d’Élise caron a quelque chose d’éminemment poétique  : elle impose par sa douceur même une force assez impressionnante.

A de nombreuses reprises pendant le spectacle, un chanteur de jazz intervient et chante en anglais. Ses paroles sont traduites instantanément par projection sur le mur du fond de la scène. Si au début on peut s’interroger sur les raisons de ce choix (faire chanter un américain pour raconter la commune de Paris), on est rapidement saisi et convaincu par l’énergie qu’il transmet et qui nourrit le spectacle. Sa voix, souvent accompagnée par le saxophone, emprunte clairement à l’univers du jazz et apporte une dimension plus mélancolique à la représentation.

On ne manquera pas non plus de saluer la performance brillante des musiciens du spectacle, et plus particulièrement celle de la saxophoniste qui  impressionné par sa virtuosité.

Raconter la commune c’est aussi donner une voix aux anonymes qui ont fait l’histoire de Paris et l’art est sans doute le meilleur moyen, du moins le plus pacifique, pour que le souvenir d’inconnus perdure et ne passe pas aux oubliettes de l ‘histoire.

En bref La chose commune était un spectacle total, une adaptation contemporaine de la commune mêlant chant musique, théâtre et poésie dans une mise en scène hors du commun !

Linda Beddiar

Combiner les forts moments historiques, inscrits dans la mémoire commune du public, avec la fraîcheur et l’attirance qu’offre une performance musicale de bon niveau est souvent une recette magique. C’est exactement autour de ce schéma-là que s’est construit le spectacle La Chose Commune, production présentée à l’espace Cardin du Théâtre de la Ville du 19 au 29 avril 2017.

Dans ce concert conçu par Emmanuel Bex et David Lescot, il s’agissait, comme eux-même expliquent, de « raconter l’histoire de la Commune (1871) par la musique improvisée… parce que c’est une affaire de résistance, de révolution et d’improvisation : comme le jazz ». Ainsi les mélodies et les rythmes jazz improvisés se sont plongés dans l’histoire française, pour y repérer les personnages et les événements de leur récit.

C’était un spectacle parfaitement réussi, non seulement grâce à la rencontre fertile de la représentation musicale avec son sujet historique, mais aussi parce que chacun de ces deux aspects était vraiment bien travaillé en soi. Les musiciens, dont certains sont des figures du jazz internationalement reconnues, étaient bien sûr d’un niveau excellent, et l’organisation du programme de façon à alterner les styles, les rythmes et les musiciens sur scène, ne donnait aucune possibilité de se fatiguer. L’ensemble des musiciens et des morceaux joués ayant été excellents, on en a distingué la performance expressive et émouvante de la chanteuse et comédienne Élise Caronet  ainsi que le dynamisme du slameur Mike Ladd. Quant à l’approche du sujet, à savoir l’histoire de la Commune de Paris en 1871, on a beaucoup estimé la façon dynamique, questionneuse et pas du tout scolaire dont cette production a traité les événements d’une époque certes éloignée, mais dont on a toujours beaucoup à tirer.

Complétée par un décor et des costumes très simples mais bien élégants, qui laissent certains  traits rouges raconter leurs propres histoires dans la neutralité du noir qui y dominait, cette  rencontre merveilleuse de la vivacité du jazz avec un des mouvements les plus dynamiques de l’histoire moderne a  offert un spectacle aussi bon pour l’oreille que pour le cœur. Et puis, des pistes de réflexion, sur tout ce qui peut être que de « défendre certaines utopies »…

Les représentations sont terminées, le CD vient de sortir…

Maria Constantinou

Emmanuel Bex en collaboration avec David Lescot proposent La Chose commune au Théâtre de la Ville de Paris du 19 au 29 avril 2017. L’espace Cardin prend des allures de concert-révolutionnaire. L’évocation chronologique des événements de la Commune prête à confusion. Le concert débute par le récit de la journée d’un militant qui se balade dans les rues de Paris. Cette première immersion datant du 18 mars 1871, accompagnée par la batterie de Simon Goubert et l’orgue Hammond d’Emmanuel Bex, est perturbée par une seconde. Intervient un jazzman américain à la voix grave et cassée. Bien qu’il nous entraîne avec lui dans sa performance où le saxophone de Géraldine Laurent se laisse aller, on est perdu. Que se passe-t-il ? Pourquoi du jazz en pleine insurrection parisienne ? Le public un peu dérouté par ce passage anecdotique, se laisse séduire par Elise Caron sensuelle dans sa robe rouge moulante. Un a capella légèrement suivi par la batterie. Elle interprète Elisabeth Dmitrieff avec une douceur fragile parfois ponctuée par des notes plus appuyées. Elle est rejointe par David Lescot et sa trompette pour le morceau suivant: La Canaille. Cet air presque parlé voire crié nous replonge dans cet épisode révolutionnaire que l’on avait presque oublié. Pourtant, lorsque la totalité des instruments présents sur scène s’en mêlent, c’est une véritable cacophonie. Un bruit désordonné et sans la moindre harmonie confond révolution et saccage auditif. On ne peut dissocier le saxophone de l’orgue Hammond, tous deux dominés par la batterie. De même, la flûte traversière perdue dans ce vacarme sonore. On salue la mise à l’honneur des femmes qui tiennent une part importante des thèmes évoquées : notamment  dans la Ballade en l’honneur de Louise Michel, Duo des femmes, Manifeste à l’Union des femmes.

Un thème sur la Commune qui portait mon intérêt, mais qui s’avère décevant quand elle a la manière de son interprétation. Un concert qui promettait de mettre en lumière un événement que les Parisiens avaient oublié. Pourtant ce (r)appel à la révolution a du mal à être pleinement vécu par un public passif, installé dans les sièges rembourrés. On assiste à une volonté de soulèvement mais qui ne mène à rien.

Pauline Fantou

Comment ne pas penser, dès notre installation dans l’Espace Pierre Cardin au Théâtre de la Ville, à la proximité entre ce spectacle, cette Chose commune et ce qu’on a toujours appelé depuis l’antiquité notre « chose publique », aujourd’hui, notre République ? Ce spectacle-concert, mis-en-scène par Emmanuel Bex, éminente figure du jazz et David Lescot, auteur, penseur critique et metteur en scène, permet ainsi de faire un lien entre les deux par la musique et évidemment la parole.

Le jazz, genre de la révolte par excellence – une révolte par les notes et les instruments davantage que par le sang – est ici illustratif dans ses propositions dysharmoniques et déconcertantes (au sens propre comme au figuré : qui sort du concert des voix) en ce que la Commune a été cet épisode déconcertant d’un Paris s’étant évertué seul au milieu de tous « Vive la République ! ». C’est ce que représente La Chose Commune, cette parole distribuée entre voix, chant, slam, saxophone, orgue et batterie. Quelquefois ensemble cherchant la vibration chorale d’un tout, quelquefois seul, visant le paroxysme surprenant de quelques effets, quelques virtuosités.

Si la musique était virtuose, David Lescot, Elise Caron, Mike Ladd font de leurs mots un véritable spectacle. En effet, chaque morceau de cette longue rhapsodie nous emmène voir de plus près cette révolution qu’était la Commune. A travers cette superbe hypotypose de la reprise de Paris par les « Versaillais » notamment, David Lescot nous entraîne tremper nos bottes dans les tristes rues d’un Paris teinté du sang républicain versé pour notre République.

Il faut cependant remarquer plusieurs choses. Si la force de la parole devient certes performative, c’est déjà moins le cas pour le chant. En effet, la voix d’Élise Caron –  dont la force, la beauté et la justesse n’ont pas à être remis en cause – semble soudain vidée de tout sens dès lors qu’une mélodie lui donne la marche à suivre. Il est étonnant alors de réfléchir à ce statut de la parole, à cette force qu’elle revêt au moment même de ce spectacle et de sa portée éminemment politique sous sa forme parlée, et cette douceur, cette sympathie sous sa forme chantée. On peut alors songer qu’il s’agirait simplement de deux faces d’une même médaille : l’esthétique repose toujours sur la sensibilité comme elle repose sur le plaisir de l’intellection. C’est parce que la voix chantée est stylisée que nous pouvons entendre et prendre plaisir à suivre les chemins de cette voix parlée, celle qui nous conte les pas de ce voyage historique, celle qui clame « Soyons juste », celle qui sonne « La liberté de conscience est la première des libertés. »

C’est cette voix là, cette voix politique, cette voix forte résonnant dans la salle et dans l’actualité qui sait nous toucher. Comment ne pas rester songeur face au récit d’une élite riche et armée qui allant assassiner les vieillards, les hommes, les femmes, ce paradis de culture et de plaisir qu’était devenu Paris, ce monde socialiste (reconnaissance du droit politique des femmes, première commission du Travail…) vient détruire le monde républicain si semblable au nôtre ? Comment ne pas voir quelques traits similaires dans un assassinat des valeurs républicaines quand ce qui fait aujourd’hui la « chose commune », la vie politique, la vie en commun passe aux mains d’une élite intellectuelle, riche et armée ? Comment dès lors juste regarder ? C’est la question finale de ce spectacle.

Tristan Gauberti

Le Théâtre de la Ville fait peau neuve et nous permet de découvrir des salles pas toujours ouvertes ! L’espace Cardin s’élève dans une belle bâtisse du XIXe siècle. On y entre par un jardin et on se retrouve dans un espace moderne au couloir circulaire et des créations. Nous descendons les escaliers pour nous retrouver au parterre. Les sièges sont très confortables, d’un rouge pétant et la régis est avec nous mais dans un local bien isolé qui est très bien intégré à la salle. Le rythme me séduit immédiatement. Simon Goubert à la batterie fait des miracles ! Et sa batterie est impressionnante ! Elle lui permet une grande variété de sons et une vaste expressivité. Visuellement c’est vraiment une batterie qui en jette ! Les timbales sont si nombreuses qu’elles semblent être des arbustes qui cachent le batteur.

La saxophoniste Géraldine Laurent nous cadence en mélodie berçante d’abord pour mieux nous impressionner plus tard. La folie de l’improvisation musicale est entrainante ; le jazz est en fête. Et les doigts de David Lescot nous parlent, racontent des histoires en tapotant les touches du piano à deux claviers qui en sort de merveilleux accords. C’est alors qu’Elise Caron présente deux personnages qui rendent plus vivant cette période et qui sont sensés nous émouvoir : Louise Michel et Elisabeth Dmitrieff. Mais voilà. Mon oreille se froisse, ça crisse, ça fait mal ! La voix grimpe dans un aigüe qui n’est pas de son timbre. Elise Caron a une belle voix plutôt grave mais elle cherche le son du cristal. Erreur fatidique!! Elle semble plus se casser les cordes vocales et nous casser les oreilles par la même occasion.

Heureusement que les passages en duo avec Emmanuel Bex sont rodés et supers (d’ailleurs à ce moment-là Elise reprend sa voix plus basse). Si les musiciens tiennent la scène du début à la fin, les chanteurs font leurs apparitions selon leurs textes. Et quand Elise Caron refait son entrée je prie pour qu’elle ne reprenne pas sa « fausse » voix, j’en viens à la fin du spectacle à maudire le metteur en scène qui a permis un tel carnage !!!!! Qui n’est autre que David Lescot.. Sinon, Mike Ladd a une voix à la Tom Wait qui répare mes oreilles et c’est un vrai moment de plaisir quand il commence son premier solo. Mais là encore quelque chose me gêne. Cette fois ci ce n’est pas la voix. Cette voix puissante, modulable qui vous envoie une émotion directement dans le ventre, en somme une voix de caractère. Non ce n’est certainement pas cela. Mais plutôt je me demande pourquoi le seul homme « qui est un sidérant improvisateur » -d’après la brochure du spectacle- chante en anglais ? J’avais lu le synopsis qui parlait d’un spectacle où les textes sont improvisés mais j’aurais dû m’arrêter plus attentivement sur l’absence de l’adjectif indéfini « tous » car il n’y avait que le « rappeur slammer » américain qui s’est prêté au jeu avec un sur-titrage très approximatif voir totalement inapproprié qui rendait incompréhensible pour un français moyen ne pratiquant pas l’anglais et qui vient découvrir ou revivre un événement important de l’histoire de France.

En somme un spectacle-concert qui aurait pu être bien…

Chloé Hoarau

Un vent de fraîcheur et de liberté a soufflé sur l’espace Pierre Cardin pendant la représentation de la Chose commune, spectacle conçu par Emmanuel Bex et David Lescot. En pleine période d’élections, de doutes, de déceptions, où l’on sent gronder le fort sentiment du “à quoi bon?”, les artistes nous redonnent l’espoir, nous rappelant que des citoyens se sont battus pour leurs idées, confiants dans la capacité de la politique à assurer au pays un futur plus libre et plus égalitaire.

The Chose commune fait à la fois référence à la “chose publique”, notre res publica, et à l’épisode de la Commune de Paris, insurrection inattendue et instinctive des Parisiens en 1870. Ils s’opposèrent au gouvernement de Versailles mis en place à la suite de la défaite contre la Prusse. Face à Thiers, la ville de Paris refuse d’être prise par les Prussiens: se créé alors un Etat dans l’Etat, l’occasion de rêver, d’espérer mettre en place de nouvelles solutions pour un nouvel avenir. Le titre nous rappelle que la Commune de Paris fut un événement fondateur dans l’histoire de la République, sorte de parenthèse d’espoir politique de quelques mois, qui a débuté par une paix et se finira dans le sang.

C’est ce souffle d’espoir aussi bien que les doutes et la misère de l’époque que nous propose de nous faire revivre ce spectacle, tout entier placé sous le signe du mélange: le jeu théâtral se mêle au chant, la musique se mêle au texte. Les mots sont chantés, dits, criés. Ils sont accompagnés d’un son tantôt mélancolique, tantôt groove, tantôt presque électronique. Tous les musiciens ne sont jamais sur scène au même moment, mais l’ensemble est là encore disparate: une saxophoniste, un batteur, un claviériste et trois chanteurs-diseurs-crieurs qui peuvent à l’occasion jouer de la flûte traversière ou de la trompette.

La première chanson nous emporte: à la première personne, sur une sorte de slam, un jeune homme nous raconte sa traversée de Paris au moment de la montée des barricades, son étonnement, ses interrogations. Lui aussi est surpris de cette révolte imprévue. Le rythme est ultra rapide, saccadé. Nous faisons le tour de Paris, presque étourdis par ces noms de rues, de places, de monuments qui nous rappellent que cela pourrait être nous, les révoltés, que finalement les murs sont toujours là dans leur proximité, muets en apparence mais charriant tant de souvenirs.

La deuxième chanson, “together we are strong” est tout un programme, appelle à la réunion, à la révolte dans un anglais qui nous est surtitré. Nous voilà enfiévrés, prêts à en découdre. Puis tout change brutalement : au chanteur succède une chanteuse, dont la robe d’un rouge vif répond aux petites touches rouges répandues sur scène -les baskets de la saxophoniste, les épaulettes des musiciens. Il n’est pas besoin de nous rappeler à quel point la gauche communiste s’attachera à la mémoire de la Commune. La voix se fait plaintive tandis qu’elle décline son identité: Elisabeth Dmitrieff, insurgée, et qu’elle nous narre des épisodes de sa vie sur un ton parfois révolté.

La musique et les textes nous font revivre la chronologie de la Commune, ses personnages et ses revendications, l’Union des femmes, Louise Michel, la Semaine sanglante. Nous ne sommes jamais laissés en place, toujours surpris par une nouvelle tonalité, un nouveau rythme.

Parfois le texte disparaît, la scène est laissée libre aux instrumentistes et baigne dans le jazz, dans le groove. La musique est sans carcan, en partie improvisée: des solos s’y insèrent, pendant lesquels les autres instrumentistes, devenus spectateurs, se font discrets, accompagnent doucement, toujours attentifs. Alors passe dans les regards ce mélange d’admiration et de complicité que l’on trouve dans les groupes de jazz. Car ils ne peuvent pas ne pas s’écouter: la porte est ouverte pour un éclat, un instrument s’y engouffre mais les autres sont toujours là, tentant d’anticiper pour mieux accompagner, guettant le moment opportun pour réapparaître.

L’improvisation de la musique rappelle celle de la révolte, elle a un côté instinctif et animal. Tout le spectacle est une incarnation de cette période, et nous devenons, par empathie, ces êtres révoltés qui avaient l’espoir d’un monde meilleur, qui pouvaient se battre pour leurs idées. La liberté et l’espoir, voilà une belle réponse à faire au sentiment d’impuissance qui nous étreint parfois. Rappelons-nous que la République est chose commune, elle nous appartient et c’est à nous de nous battre pour elle.

Marlène Lafont

Les instruments disposés sur la scène de l’Espace Pierre Cardin baignent dans la lueur d’un néon rouge. La douce lumière n’est pas un clin d’œil à la couleur des sièges confortables dans lesquels les spectateurs viennent de s’installer. Ce rouge est celui, emblématique, de la Commune. C’est le rouge du drapeau adopté par la Commune, celui du mouvement ouvrier et des luttes sociales. C’est le rouge du sang versé lors des combats entre Versaillais et Communards lors de la Semaine Sanglante du 21 au 28 mai 1871.

Les six artistes s’installent. Ils n’échappent pas à cette démonstration du rouge, allant d’un simple liserai sur la boutonnière des vestons du pianiste et du batteur au doux rouge de la robe en velours de la chanteuse Elise Caron. Faire vivre – ou refaire vivre ? – l’espace d’un spectacle l’espoir porté par la Commune est l’objectif des musiciens et metteurs en scène Emmanuel Bex et David Lescot. Les cymbales ouvrent cette faille spatio-temporelle. Pendant une heure et demie s’enchaîneront hommages en musique à la Commune et à ses figures historiques, dans un judicieux mélange entre créations originales et chants révolutionnaires authentiques. Au fil des morceaux se détachent la vie de deux figures principales de la Commune : Elisabeth Dmitrieff et Louise Michel, depuis leur engagement dans la Commune jusqu’à leurs déportations respectives en Sibérie et en Nouvelle-Calédonie. La fureur des mots de ces chansons, interprétées à la fois par Elise Caron et Emmanuel Bex, se diffuse et fait vibrer les spectateurs. Cette vibration des textes est renforcée par la précision et la passion des autres musiciens, virtuoses. Les deux solos de la pièce, l’un de saxophone par Géraldine Laurent, l’autre de batterie par Simon Goubert, ont été particulièrement extatiques. Le chanteur jazz anglais Mike Ladd clôt cette boucle de virtuosité en saupoudrant aux chants révolutionnaires une touche de groove. En anglais, celui-ci restitue parfaitement l’émotion et la puissance du  « Temps des Cerises ». Les trois voix se mêlent et se démêlent au fil des morceaux, dotant ceux-ci d’un caractère successivement mélancolique, furieux ou passionné.

L’on ressort de ce spectacle désireux d’en apprendre toujours plus sur ces personnages rayés des manuels scolaires, ainsi qu’empli d’une force nouvelle, celle de la lutte pour un idéal. L’on ne résiste pas à l’envie de reprendre à tue-tête cette phrase, le leitmotiv du spectacle : « C’est la canaille ! Eh bien j’en suis ! ».

Valentine Lanoix

Un concert de jazz sur la Commune. Voilà qui a de quoi surprendre ! Et c’est bien ce que compte faire Emmanuel Bex et David Lescot. L’un est organiste et pianiste de jazz, l’autre est dramaturge, musicien et metteur en scène, et à deux ils ont monté La Chose commune. Du 19 au 29 avril, à l’espace Cardin, on peut aller les voir incarner le peuple révolutionnaire du Paris de la Commune. Orgue, batterie, saxophone constituent la partie musicale principale, à laquelle s’ajoutent parfois trompette et flûte traversière, et trois chanteurs. La Commune, comme toute révolution, est en effet une affaire de groupe et aussi d’improvisation, comme le jazz. Au fur et à mesure des treize chansons qui composent le spectacle, les musiciens et chanteurs nous racontent l’histoire de ces quelques mois pendant lesquels le peuple de Paris s’est soulevé contre l’Empire pour établir une république. Mais ils ne nous la racontent pas à la manière chronologique, détaillée, scientifique des historiens. Non, ici il s’agit plutôt de faire sentir au public l’air révolutionnaire qui a soufflé à Paris en 1871.

Dès le début du concert, David Lescot (chanteur, trompettiste et auteur des textes) nous plonge au cœur des événements. En habits modernes mais avec une casquette qui rappelle celle des soldats du XIXe siècle, bordée d’un liseré rouge, il parle plus qu’il ne chante, sa voix accompagnant l’orgue (Emmanuel Bex), la batterie (Simon Goubert) et le saxophone (Géraldine Laurent) sur un rythme qui est celui d’une marche. Il nous raconte alors la journée du « 18 mars » (c’est le titre de la chanson et la date du début de l’insurrection populaire) depuis le point de vue d’un garde national qui, au réveil, découvre ce qu’il se passe dans la ville et qui en parcoure les rues, comprenant peu à peu l’ampleur de l’événement. Il finit par dire « On a fait une révolution et on n’a même pas fait exprès ».  Le récit se met en place, ce que montre la deuxième chanson, « Together we are strong ». Le rappeur slammeur Mike Ladd intervient et proclame le fondement de cette révolution dans les valeurs de partage et d’union du communisme. Les musiciens et chanteurs nous font entendre, au fur et à mesure du spectacle, les différents points de vue, les différentes volontés qui, soudain réunies dans un même idéal de partage, ont fait la Commune : voix de soldat, du peuple, des femmes – la célèbre Louise Michel, mais aussi Elisabeth Dmitrieff magnifiquement incarnée par la voix d’Élise Caron qui est et qui incarne une « femme en robe rouge le poing levé ».

Ce que l’on retient avant tout de ce concert, c’est les voix. Tantôt chantant, tantôt parlant, seule, en chœur ou en canon, elles montrent la puissance révolutionnaire que possède l’oralité. Les textes sont, pour la plupart, écrits par David Lescot, mais certains sont empruntés à des poètes, à des chansons populaires de l’époque, ou même au Second Manifeste du Comité central de l’Union des femmes qui est mis en musique et en chanson de manière remarquable. On l’a compris, ce concert n’a rien de conformiste, on ne s’étonne plus alors que dans le morceau qui, entre tous, pourrait être chanté, L’Hymne, la voix laisse place à un magistrale solo de batterie : Simon Goubert, avec une énergie et un sens du rythme époustouflant, semble danser autour de sa batterie et nous fait sentir que le jazz, comme la Commune, est affaire de révolution et source de beauté.

Océane Le Bourhis
Photo : Christophe Raynaud de Lage