I’ve never done this before

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Présentée comme une performance plus que comme une pièce de théâtre, ce spectacle offre un retour sur les vidéos qui ont inondé le web, et notamment via Youtube. L’angle d’accroche : les nouvelles technologies et les personnes éclairées qui sont autant des génies de la science que des passionnés de science-fiction.

L’actrice est seule sur scène. Un écran sur la gauche de la scène sert d’explication, traduction des faits et gestes, et vision des différentes caméras. Un texte apparait à chaque fois à l’écran, comme sur une vidéo explicative youtube. Un grand tableau occupe l’espace droit de la scène, elle est couverte d’objets en tous genres : câbles, guirlandes, jouets, pot de Nutella ouvert, etc.

Du tutorial des ondes reliées au cerveau au tutorial “comment faire une jolie plaie” en passant par l’homme qui voue un culte au “monstre vert” : l’actrice reprend et met en exergue les étrangetés et monstruosités que l’on regarde sur la toile. Il y a un côté fascinant dans ces pratiques et repoussant à la fois. Le spectateur reste relativement tendu toute la durée du spectacle même si il ne peut s’empêcher de rire de la cupidité humaine et de trouver, dans la folie de certaines, une part incontestable de génie.

L’un des moments les plus intéressants du spectacle se trouve dans les expériences métaphysiques que certains mènent et partagent sur le web. On comprend à ce moment pourquoi on est face à une performance.
L’actrice se met un carton sur la tête et explique que sur cette boîte, trois caméras sont disposées : une devant, au niveau du nez, une dans le dos, et une qui est en fait sur le grand bâton qu’elle tient à la main et qui rappelle un peu les perches à selfie. Les trois caméras sont reliées à un émetteur, un transmetteur, à l’écran que le spectateur voit, et à un moniteur à l’intérieur de la boîte qui permet à la comédienne de voir à travers les différentes caméras. Cette expérience anodine révèle en fait tous les ressorts de la prise vidéo. La première caméra offre une vue un peu biaisée mais usuelle à l’artiste, la deuxième lui permet d’avoir “les yeux derrière la tête” et la troisième lui permet d’être à la troisième personne.
Mais comment évolue-t-on à la troisième personne ? C’est sur cette question qu’elle essaie, avec beaucoup de difficultés, de monter un escabeau. L’expérience est assez difficile, et à la comédienne d’en conclure qu’il n’est pas facile “d’être à la troisième personne”. De cette expérience des nouvelles technologies et surtout de leurs utilisations de plus en plus répandues et diverses, le spectateur est amené à s’interroger sur les ressorts qui le poussent à utiliser les réseaux sociaux comme YouTube, à regarder des vidéos et à en partager.

Le support vidéo permettrait en fait, d’aller plus loin dans les recherches en tout genre sur l’être et le faire, mais aussi sur la superficialité comme pour les tutoriels “make-up”. Par le prisme de la vidéo, ce sont les limites de l’appréhension humaine qui sont touchées : représentation dans l’espace, représentation de son corps, représentation du “je” et du “il/elle”. Le “Je est un autre”. Le support vidéo, partagé avec le monde entier sur internet est une source d’expérimentation en tout genre et qui explique aussi la volonté d’expression de beaucoup de personnes qui affirment devant le monde entier “I’ve never done this before“, qui sonne comme une justification de cette entrée dans le monde virtuel.

Suzon Léger

J’ai eu l’opportunité d’aller assister à la pièce de théâtre I’ve never done this before; un concept de Guiseppe Chico et Barbara Matijevic, interprété par cette dernière et avec la supervision technique d’Ivan Marusić Klif. Cette pièce de théâtre faisait partie de l’ensemble de représentations, intitulé New Settings #5, un programme de la Fondation d’entreprise Hermès mêlant art de la scène et arts plastiques.

Une fois assis dans les fauteuils du Théâtre de la cité internationale, on peut admirer sur la scène un encombrement de câbles électriques, jouets pour enfants, échelles et au centres cette grande table engloutie sous un monticule d’objet en tout genre comme un pot de Nutella à côté d’un engin ressemblant à un casque couvert de fils électriques multicolores. Le résumé de la brochure distribuée à l’entrée n’indique en rien un fil conducteur ou une histoire racontée mais seulement que cette pièce cherche à représenter « l’exploration de la culture amateur à travers le site d’hébergement de vidéo YouTube. »

Dans le noir le plus complet, sans musique, avec la projection sur un fond noir de phrases écrites en blanc, on nous explique la situation de départ : une personne communique avec nous via cette projection; elle a découvert des tutoriels sur YouTube et compte partager son expérience avec nous.

Même si le début de la pièce nous laisse perplexe, on se sent toutefois vite embarqué dans cette aventure dès l’entrée de Barbara Matijević sur scène. Elle ne dit pas un mot mais la projection de ce qu’on peut imaginer être ses pensées nous guide tout au long de la découverte d’un appareil farfelu visant à sonder les ondes de notre esprit. Toute la mise en scène, et le travail artistique de la construction dans l’espace où évolue l’interprète, nous permettent de croire en l’histoire qui au fond relève de l’absurde. C’est d’ailleurs en cela que la pièce s’inscrit dans un registre plutôt comique. En effet, s’en suivent des tutoriels ayant pour but de créer une cicatrice « de tous les jours » avec du maquillage professionnel ou d’autres qui nous présentent, comme si nous faisions partie d’une grande communauté, des inventions toutes plus improbables et inutiles les unes que les autres.

La scénographie très impressionnante est appréciable et le travail artistique du plasticien est représenté tout au long de la pièce. Au fur et à mesure, des inventions réelles donnent un effet visuel très intéressant surpassant un texte assez peu présent dans cette pièce.

Tous les projecteurs de la salle effectuent un jeu de lumière comme répondant à une télécommande intelligente. Aussi, un très bel effet visuel est créé à la fin du spectacle avec l’ultime invention de notre internaute qui représente des formes lumineuses répondant à un « little green monster » produisant les ondes nécessaires au déclenchement électrique de ces œuvres (l’interprète porte notamment sur elle un costume en LED multicolore la transformant en un bonhomme à la tête carré et au long bras flageolant de couleur verte).

Bien que la deuxième partie de la pièce soit en anglais, l’effet visuel l’emporte sur le texte, n’excluant en aucun cas les éclats de rire des spectateurs devant l’absurdité des tutoriels qu’ils ont sous les yeux. Je terminerais donc sur la note positive d’un public conquis par une mise en scène marquante et très visuelle, d’une interprétation originale et d’un message qui fait sens dans notre société connectée laissant un champ de possibilités infini au support de notre imagination. Les tutoriels sur YouTube sont en effet en plusieurs langues, ils regroupent des sujets utiles ou absurdes, complexes ou évidents qui nous font nous perdre dans un flot de fantaisie et d’imagination.

Zoé Marty
Photo : Jonas Maes/Kaartheater