Dom Juan

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Le spectacle du mardi 18 octobre 2016 est Dom Juan, une pièce de Molière datant de 1665. La pièce est mise en scène par François Sivadier, avec Marc Arnaud, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Vincent Guédon, Lucie Valon et Marie Vialle.

Dom Juan, un noble coureur de jupons, adore séduire les femmes. Il est toujours accompagné de son valet Sganarelle. De retour en ville après avoir abandonné Done Elvire, qu’il a fait sortir d’un couvent, il rencontre une jeune fiancée dans un village. Il veut l’enlever à son amant, mais il échoue. Pendant ce temps, les beaux-frères de Dome Elvire, Dom Carlos et Dom Alonse, recherchent le séducteur pour se venger de l’affront fait à leur famille. Sur le chemin, Dom Juan visite le tombeau du Commandeur, un seigneur qu’il a tué l’année précédente.

Le parti pris de la pièce est résolument de moderniser de façon originale une pièce mythique vue et revue. Les décors, l’interprétation du texte et le jeu des acteurs surprennent le spectateur pour finalement le séduire.

Les décors sont l’objet d’un important investissement. Un écran à affichage digital est suspendu au plafond, il affiche des chiffres et des informations sur l’action qui se déroule. Au-dessus de la scène, des sous-titres en français sont projetés. J’ai beaucoup aimé le décor de l’acte II. Quand Dom Juan essaye d’enlever la jeune fiancée du village, il souhaite la kidnapper durant une escapade en bateau. Mais le vaisseau du seigneur coule. Le naufrage du bateau est majestueusement représenté sur scène. Des canons à neige font tomber de la neige du plafond pour simuler l’écume. Ensuite, une grande bâche transparente est soulevée par des machines dans des mouvements ondulatoires à la façon des vagues. Quand la bâche retombe, à l’arrière de la scène, un mât de bateau recouvert d’un drap figure le bateau naufragé.

La surprise se poursuit dans les partis pris d’interprétation du texte original. Le mélange des genres rafraîchit l’interprétation. Nous pouvons notamment évoquer la scène hilarante entre les villageois Pierrot et Charlotte. Elle est jouée à la façon d’une scène de clown. L’autre genre présent est celui de la comédie musicale. A deux reprises, les acteurs chantent et dansent en groupe en accord avec l’intrigue. La représentation du corps est traitée librement au cours de la pièce. L’aspect moralisateur du texte, représenté notamment par le personnage de Dome Elvire, est rompu. Dans la scène VI de l’acte IV, où elle dit se consacrer à Dieu, elle exprime son repentir vêtue d’une robe rose légère. Quand elle parle de faire tout ce dont elle est capable pour le salut de l’âme de Dom Juan, elle se colle lascivement à lui. Par la suite, entre l’acte IV et l’acte V, Marc Arnaud, l’acteur incarnant Don Juan, se déshabille entièrement sur scène.

Marc Arnaud, que ce soit dans cette scène ou dans la pièce, est un acteur exceptionnellement brillant. Sa voix profonde et nette remplit la salle avec une clarté admirable. Il en joue beaucoup, changeant de tonalité de voix pour incarner le Dom Juan manipulateur, le tyrannique, le menaçant, le séducteur. Nicolas Bourchaud est magnifiquement brillant dans son rôle de Sganarelle. Il en fait une interprétation toute particulière. Les discours où il soutient la position de Dom Juan sont ceux où il parle sous son regard menaçant, et non pas de sa propre initiative. Il est terrifié par son maître. Il joue le valet servile, mais qui garde son opinion pour lui dans son intérêt.

Sarra Boussen

Du 14 septembre au 04 novembre, au théâtre de l’Odéon, le metteur en scène Jean-François Sivadier présente sa mise en scène de Dom Juan de Molière. Jean-François Sivadier est un artiste associé au Théâtre National de Bretagne-Rennes qui a produit le spectacle. Sivadier a pris le parti de conserver le texte original de Molière, c’est donc dans un français du 17è siècle que Nicolas Bouchaud a interprété Dom Juan Tenorio, Vicent Guédon Sganarelle, Stephen Butel Pierrot, Dom Alonse et Monsieur Dimanche, Marc Arnaud Gusman, Dom Carlos et Dom Louis, Lucie Valon Charlotte, Le Pauvre et la Violette et enfin Marie Vialle Elvire et Mathurine. La comédie dessine avec fidélité le caractère sans foi ni loi de Dom Juan qui est au delà du personnage : un mythe.

 Ce qui marque le plus dans ce spectacle c’est la scénographie que je qualifierais d’astrale. Les différents globes formaient de toute évidence une galaxie qui nous rappelait le coté intemporel du mythe de Dom Juan. Il est rapidement devenu évident que dans sa mise en scène, Sivadier jouait avec le temps. Plusieurs éléments montraient une vision très moderne de la pièce de Molière. Les costumes rappelaient la manière de se vêtir au XVIIè siècle mais ce n’était qu’un rappel. Tantôt un chevalier entrait en scène avec des cuissardes de cowboy, tantôt Charlotte portait un imperméable tout droit sorti du XXIè siècle. De plus, Sivadier ne cherchait pas à conserver le 4è mur ce qui montre bien sa volonté de traiter la pièce avec modernité. Effectivement, les lumières de la salle ne sont pas éteintes lorsque la pièce commence et plusieurs fois Dom Juan se permet de faire la cour à une spectatrice. Aussi on peut voir que certains changements de costumes et la plus part des changements de décor sont fait à vue, ce qui est aussi un procédé moderne de mise en scène. Ainsi le spectateur peut apprécier toute la modernité de Dom Juan.

Parallèlement, Sivadier nous rappelle que Dom Juan traversera toutes les époques. La manière dont le décor se fait et se défait autour des personnages montre bien la machine infernale qui est en marche. Ce mouvement du décor montre en permanence que Dom Juan ne pourra pas échapper à son destin et que parce qu’il suit ses désirs, il ne décide pas vraiment de sa vie. De plus, à la fin de la pièce on retrouve l’antique procédé du  « deus ex machina » incarné par le Commandeur. C’est le « fatum » que les grecs de l’antiquité avaient déjà théorisé et que nous observons aujourd’hui encore : personne ne peut échapper à son destin, pas même Dom Juan.

La scénographie jouait donc un véritable rôle dans la mise en scène. Et comme tout personnage elle avait des accessoires. On peut noter des éléments dans la scénographie qui sont purement esthétiques tel que la « neige » qui tombe sur le plateau et qui recouvre le sol. Pour terminer sur la scénographie, il faut souligner qu’une machine parfaitement huilée peut produire autant d’effet que les effets-spéciaux les plus performants. Le tombeau du Commandeur pouvait rivaliser avec les prouesses des fonds verts et des ordinateurs.

Les libertés prises par Sivadier au travers de la pièce étaient tout à fait pertinentes. On peut noter des ajouts tel que l’extrait de Philosophie dans le Boudoir de Sade, permettait d’approfondir le personnage de Dom Juan. Mais aussi des ajouts qui semblaient faciliter des problèmes techniques. Par exemple, la comédienne Lucie Valon fait un petit show clownesque (dans le personnage de La Violette) qui permet au prochain décor de se mettre en place. Les ajouts étaient toujours pertinents parce que drôle ou instructif, ce qui rejoint la devise « castigat ridendo mores » souvent appliquée à Molière.

Enfin, Sivadier avait pris le partis de conserver le texte original du XVIIè siècle ce qui contraste avec sa volonté de donner un aspect moderne à cette pièce et qui met le spectateur en difficulté. La première scène est de ce fait difficile à apprécier. Vincent Guédon dans le personnage de Sgnarelle semblait scander les alexandrins de Molière ce qui n’était pas très agréable à l’oreille. Il laisse s’installer un rythme trop régulier et cela combiné aux gesticulations du personnage, on ne comprenait pas grand chose à ce qu’il racontait. Heureusement lors de l’arrivée de Dom Juan (Nicolas Bouchaud), ce rythme étrange est abandonné et tout de suite on peut apprécier tout le talent du comédien. Le duo Sganarelle/Dom Juan est ce qui donne du volume, des reliefs à la pièce. Leurs caractères opposés permettent de montrer deux visions de la situation (bonne/mauvaise). De plus, on apprécie assez vite le caractère exceptionnel de Dom Juan grâce au talent de Nicolas Bouchaud. Celui-ci, a su montrer tous les reliefs du personnage. Sans se cantonner à l’aspect « séducteur », il montre l’intelligence, la fourberie, la droiture (Dom Juan est honnête mais qu’avec lui même et son valet) et enfin le comique du personnage. Parce que si la pièce est drôle c’est en grande partie parce que Dom Juan se joue en permanence du monde qui l’entoure. Bien que Nicolas Bouchaud hypnotise, on remarque beaucoup Stephen Butel et Lucie Valon. Stephen Butel dans la peau de Pierrot semble précurseur du rap tant sa manière de s’approprier les vers de Molière est moderne. Il leur donne un rythme et un relief qui ont l’air d’être une parodie d’une chanson de rap français. Cette diction ne sera pas aussi marquée dans ses autres rôles (Dom Alonse et Monsieur Dimanche) mais on appréciera à chaque fois son verbe. Il faut aussi relever sa performance dans le rôle de Monsieur Dimanche à qui il donne des accents de clown un peu pathétique. Lucie Valon est sûrement le personnage le plus drôle de la pièce tant ses personnages sont clownesques, Le Pauvre mis à part. Cet aspect clownesque était maîtrisé à la perfection et s’intégrait très bien au reste de la pièce.

On a moins remarqué les comédiens Marie Vialle et Marc Arnaud qui maîtrisaient très bien leurs personnages mais le dynamisme et l’originalité des 4 autres comédiens les effaçaient.

Globalement, conserver le texte du XVIIè siècle rendait un certain hommage à la langue de Molière que le talent des acteurs a permit d’apprécier.

Jean-François Sivadier et ses comédiens parviennent à faire traverser le temps au mythe de Dom Juan et à le rendre intelligible à notre époque. Mais il ne fait pas qu’un travail d’interprétation, car ce qui saute aux yeux c’est l’esthétique qu’il déploie et qui enchante véritablement le spectateur.

Nora Calderon

S’emparer d’une œuvre classique, devenue monument du théâtre français, est toujours un exercice périlleux, d’autant plus quand ladite œuvre s’inscrit elle-même dans la lignée d’un mythe européen vieux de plusieurs siècles. J’éprouvais donc une certaine appréhension en me rendant à l’Odéon pour assister au Dom Juan de Jean-François Sivadier : après des mises en scène d’anthologie, comment ce spectacle parviendrait-il encore à nous passionner et à nous surprendre ?

Après une tirade d’ouverture plutôt décevante – le fameux « éloge du tabac » l’aurait-il intimidé ? – Vincent Guédon se révèle être un Sganarelle tout à fait savoureux, jouant avec art du langage corporel et dévoilant la richesse et la complexité de ce personnage tout bonnement inutile du point de vue de l’intrigue, dont le seul rôle, finalement, est d’éclairer, en creux, la personnalité et les convictions de son maître. Nicolas Bouchaud, Dom Juan charismatique, peut alors incarner avec panache les provocations de son personnage épris de liberté.

Car la mise en scène de Sivadier s’attache à chaque instant à nous rappeler la nature profondément politique de la pièce, maintes fois censurée et adoucie par des dramaturges après la mort de Molière, car le texte ne fut jamais imprimé de son vivant. Politique d’abord, car la forme de la pièce elle-même se joue des contraintes du théâtre classique en mélangeant les genres et les registres, en oscillant sans cesse entre la farce et le picaresque, entre la dignité des personnages tragiques et la bouffonnerie des scènes comiques. Mais c’est bien la façon dont Molière se joue ici avec art de la religion – contournant la censure grâce à cet incroyable dernier acte où l’on voit Dom Juan subir la punition divine en réponse à ses innombrables péchés, sans pouvoir y croire tout à fait tant le dénouement se fait incongru et grotesque – qui a valu à cette pièce de faire tant de bruit à son époque.

Pour illustrer cela, Sivadier a choisi un décor pour le moins « céleste », où planètes, soleil, étoiles et autres sources lumineuses se trouvent en suspension. Les différentes toiles translucides et écrans de fumée qui se hissent et se dissipent progressivement au fil du spectacle, illustrant les jeux de masque et de faux-semblants échafaudés par Dom Juan, achèvent ce tableau très esthétique, éminemment mystérieux, propice à la fois à l’ambiance fantastique inquiétante incarnée par la statue du commandeur et la menace divine, et à l’atmosphère tamisée d’une scène de séduction.

Mais si ce « Ciel », dont chaque occurrence dans le texte est signalée par un compte à rebours sur un écran en fond de scène (le mot est prononcé une soixantaine de fois par les personnages), est ici matérialisé sous la forme d’un gigantesque système solaire, c’est peut-être surtout pour rappeler la seule foi que Dom Juan accepte de reconnaître : la science et les vérités absolues que celle-ci permet d’atteindre (« Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. »), bien loin des dogmes religieux et des superstitions populaires que Sganarelle défend maladroitement.

Si l’on retrouve avec ce décor l’essence originelle de cette « pièce à machines », c’est bien un Dom Juan modernisé que nous propose la troupe, qui parvient à nous rappeler la complexité des enjeux de cette œuvre, tout en nous entraînant dans un souffle comique bien maîtrisé, au rythme d’une bande son éclectique qui illustre tout à fait l’esprit de la pièce. En faisant lire à son personnage un extrait de la Philosophie dans le boudoir de Sade, Sivadier en fait le prédécesseur de cet autre provocateur, plus libre penseur encore que libertin. Il nous rappelle aussi à quel point les combats des deux écrivains contre le fanatisme religieux restent d’actualité, en assenant avec gravité, brisant sans en avoir l’air le quatrième mur pour se projeter dans la société contemporaine : « Non, nous ne voulons plus d’un dieu qui dérange la nature, qui est le père de la confusion, qui meut l’homme au moment où l’homme se livre à des horreurs. »

Manon Guilbaud

Le Théâtre de l’Odéon donnait une représentation du Dom Juan de Molière. Dom Juan, comme chacun sait, est un séducteur que rien n’arrête. Arrogant, volontiers cruel et dépourvu de tous scrupules, il est continuellement en quête de nouvelles femmes à charmer, épouser, et délaisser aussitôt, une fois la conquête accomplie. Se jouant des femmes, telle Elvire (sa dernière victime en date au début de la pièce), Dom Juan a cependant le malheur de se jouer de la morale et plus grave, de la religion. Accompagné tout au long de la pièce par son valet Sganarelle, c’est sous le regard de ce dernier qu’il trouve sa fin aux Enfers. La comédie se voyait ici rafraichie par la mise en scène contemporaine de Jean-François Sivadier, avec comme distribution Nicolas Bouchaud en Dom Juan, Vincent Guédon en Sganarelle, Stephen Butel en Pierrot, Dom Alonse et Mr Dimanche, Marc Arnaud en Gusman, Dom Carlos et Dom Louis, Lucie Valon en Charlotte, Le Pauvre et la Violette et Marie Vialle en Elvire et Mathurine. C’est d’ailleurs la perspective d’un classique revu de façon complètement nouvelle et moderne qui m’a poussée à choisir ce spectacle. Ceci, et …. Le fait que je n’apprécie pas beaucoup Molière. Propos un peu étonnant: pourquoi dans ce cas, vouloir assister à l’une de ces pièces me dira-t-on ? On ne m’y a nullement obligée, je pouvais très bien aller voir autre chose. Soyons donc plus précis : j’aime le génie provocateur de Molière, plein de défi, qui s’exprime à travers ses œuvres, j’aime percevoir les intentions de l’auteur qui se cachent derrière le texte, par rapport à son époque; mais ces pièces en elles-mêmes ne me font pas rire. En fait, elles sont souvent cruelles. C’est pour cela que je décrète de façon plutôt abrupte que je n’aime pas Molière. Pourtant, j’ai eu la chance de pouvoir assister à plusieurs représentations, par exemple Tartuffe, l’Avare, le Médecin malgré lui, Gorges Dandin … rien n’y fait, ces pièces, qu’elles soient jouées ou lues, font seulement naître en moi quelques sourires, un rire par ci par là, et très vite, l’ennui s’installe. En comparaison, je me beaucoup plus ris lors d’une représentation de Roméo et Juliette de Shakespeare, qui dans sa première partie détient de bons éléments de comédie; et cette pièce est censée être une tragédie.

Dom Juan est pourtant l’une des rares œuvres de Molière que j’ai pris plaisir à lire et qui m’a réellement amusée. Quand j’ai appris qu’elle était jouée à l’Odéon, de surcroit avec une mise en scène non classique comme j’en avais l’habitude jusqu’alors, j’ai donc eu un espoir: peut-être ce Dom Juan moderne me réconcilierait-il avec Molière, peut-être allais-je franchement rire pour une fois en assistant à une de ces comédies.

Malheureusement, mon espoir a été déçu: si j’ai apprécié le regard complètement neuf porté sur la pièce, et qu’elle a réussi ainsi que le metteur en scène le voulait, à faire perdre les repères du spectateur et à le rendre perplexe, elle n’a pas réussi à tenir les autres promesses qu’elle avançait: à savoir, provoquer “le rire et l’effroi”.

La première image qui s’offrait à mes yeux était le décor: au premier acte, des meubles, des chaines sont disposés sur la scène, et surtout des lampes de différentes tailles et de différentes couleurs, à différents niveaux, pendent du plafond, suspendues par des fils. Placées ainsi, elles évoquent astucieusement les planètes du notre système solaire : mais quelle était leur intérêt sur le plan scénographique ? Qu’apportaient-elles vraiment à la pièce ? Je me serais attendue à ce que les acteurs jouent avec ces petits astres flottants, tournent autour, les désignent du doigt …. La tirade de Dom Juan qui fait l’apologie de son « libertinage » me semblait être l’occasion idéale d’une interaction avec ces planètes, ce qui aurait permis de donner sens au décor : Dom Juan ne se suffit pas d’une femme, il les veut toutes, celles de la terre entière, à tel point qu’ il voudrait élargir son territoire à l’univers même, tel Alexandre qui désirait « qu’il y eût d’autres mondes » à conquérir … Mais non. Ici, les acteurs débitaient leurs répliques en restant fixes et en utilisant peu l’espace.

Peut-être était-ce alors au spectateur de conjecturer sur la signification possible, si elles en avaient une, de ces planètes. C’était là d’ailleurs je crois, l’une des intentions du metteur en scène Jean-François Sivadier: laisser place « à toutes les interprétations possibles ». Ainsi, ces planètes étaient-elles là pour évoquer le « Ciel » (comme le mot est si souvent utilisé), Dieu, duquel Dom Juan fait fi complètement ?  Dom Juan, qui en comparaison voué aux châtiments éternels, reste collé en bas sur le plateau, bien au dessous des astres, et fait son entrée en un niveau encore plus bas que la scène, dans les gradins, qui pour un temps ferait office symbolique d’Enfers ? A l’inverse ces astres étaient-ils là dans un cadre purement scientifique, terre à terre : le ciel n’est rien d’autre que des planètes pour Dom Juan, aussi sûr qu’il croit que « deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit » ? Ou bien étaient-ils là pour rappeler, lorsque une boule tombe de temps à autre pour marquer les moments forts (et dans la foulée, faire sursauter l’assistance), l’ordre que bouleverse Dom Juan et le chaos qu’il apporte ? A moins que ce ne ce soit tout cela à la fois et plus encore.

Des interrogations similaires se sont présentées avec les sculptures. Pendant la grande majeure partie du spectacle, plusieurs statues en effet se trouvaient sur le plateau. Elles trouvaient leur pleine signification dans la tombe du Commander, participant à créer un décor funèbre. Mais le reste du temps, une fois de plus, à quoi servaient-elles ? Elles paraissaient avoir une fonction symbolique : on pouvait imaginer que ces statues se dressaient là, en constants rappels des victimes de Dom Juan, de toutes ces femmes séduites et trompées, tels des fantômes qu’on discerne à peine … Toutefois, en regardant la pièce, je voyais juste un décor qu’on aurait oublié et délaissé sur place, en arrière plan, faute de pouvoir le changer.  D’autant plus que ces statues s’inscrivaient dans un décor d’échafaudages, qui  me faisaient penser à des coulisses … ce que j’ai tendance à ne pas apprécier, car cela me donne l’impression d’un spectacle négligé qui n’a pas été fini d’être préparé.

Ce qui est certain, c’est que la mise en scène a très bien su retranscrire le sentiment d’un univers chaotique, d’un monde qui se défait, à l’image du monde décadent de Dom Juan, qui ne suit d’autre loi que celle de son plaisir… Cependant, si tous ces éléments ainsi combinés, astres, statues, plancher qui se déconstruit mais aussi poussière, fumée, jeux de lumières, sonorisation et musique, créaient bien un effet de désordre, j’ai trouvé qu’ils en faisaient parfois trop; si pris un par un, ils avaient du sens, associés tous ensemble, ils le perdaient instantanément. En tant que spectatrice, je me senti noyée, perdue par tous ces moyens déployés, par cette surcharge d’informations. De ce fait, on peut que le metteur en scène a atteint son but (faire s’interroger le public) à la perfection: mais parfois, le trouble dans lequel le spectateur était jeté, le perdait purement et simplement, plus qu’il ne l’invitait à interpréter et à s’interroger. Je suis restée dans un état de perplexité et d’incompréhension assez désagréable que ne s’est dissipé que lorsque j’ai commencé à écrire la critique de cette pièce. Je pense donc à ce titre que celui qui aime Molière et qui vient pour se divertir devant une comédie doit passer ici son chemin. Il risquerait d’être plus confus qu’amusé.

Néanmoins, j’ai bien aimé les innovations que proposaient par petites touches ce spectacle. Faire chanter Dom Juan durant son temps libre une chanson des années 90, Sexual Healing, collait à merveille au cadre contemporain que proposait la mise en scène et lui donnait un vrai coup de neuf. Aussi, l’entrée de Dom Juan parmi les spectateurs, et son interaction avec la gente féminine qui y était présente, telle « Cécile de Paris » était très bien pensé. Le jeu avec l’énorme bouquet de fleurs, que le personnage donne à une première dame dans le public, pour le reprendre aussitôt lorsqu’il en aperçoit une seconde, constituait un petit ajout tout simple, mais pertinent et qui n’a pas manquait ici de me faire rire. Qui plus est cet acte résumait en lui seul tout le comique qu’il peut y avoir en Dom Juan.

Un Dom Juan que je trouvé très bien interprété par son acteur Nicolas Bouchaud: à la fois noir, cruel mais délicieux, qui revendique et assume pleinement ce qu’il fait, qui il est ; et ce, avec beaucoup d’allure. Mention spéciale à sa coupe de cheveux ébouriffés mi-blonds mi-bruns. Le comédien incarnait subtilement toutes les ambigüités du personnage, tout en sachant l’actualiser à mes yeux. J’ai particulièrement aimé le traitement dramaturgique de la dernière réplique de Dom Juan « Ô Ciel ! Que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent ! ». Dans le texte, ces phrases sous entendent que Dom Juan commence à sentir les flammes de l’Enfer (du moins, c’est ainsi que je l’ai compris au premier abord). Ici, le choix a été d’en faire une réplique remplie d’ironie : jusqu’au bout, Dom Juan se moque de ciel, de l’enfer, et des peurs et croyances qui leur sont liées; jusqu’au bout, Nicholas Bouchaud sait tenir ce caractère pétri d’orgueil, qui refuse de trembler, de se soumettre, même face à la promesse de l’Enfer qui l’attend.

Le duo maître/valet avec Sganarelle, interprété par Vincent Guédon, m’a paru tout aussi convaincant. Même si le rôle du valet n’est pas parvenu à me faire, il faut admettre qu’un bon dynamisme émanait de cette équipe. D’autres personnages m’ont en revanche beaucoup moins plu: je pense ici à Elvire. Si elle a réussi à tirer des larmes à Sganarelle ou ressusciter un feu éteint en Dom Juan, ils sont bien les seuls qui aient été un tant soit peu affectés par son œuvre. En effet, je n’ai pas trouvé le jeu de l’actrice Marie Vialle assez poussé: ni les larmes, ni la colère, ni l’incompréhension ne me paraissait assez fort chez elle. Le seul costume de ce personnage lui enlevait toute crédibilité et je n’ai absolument pas compris le choix de cet habit. Autant les bottes en caoutchouc et la salopette pour les paysans étaient cohérents avec l’aspect contemporain de la pièce, autant ici, avec son costume orange et noire, Elvire m’évoquait plus une citrouille d’Halloween se mouvant sur scène qu’autre chose (remarquez, ça tombait bien, Halloween approche).

À l’inverse, si le jeu de Marie Vialle m’a semblait trop peu poussé dans le cas d’Elvire, le jeu de Lucie Valon et Stephen Butel par rapport aux paysans qu’ils incarnaient m’a paru quant à lui, l’être de trop, au point que les personnages en devenaient lourds et plus que grotesques. Eux qui m’avaient amusée à la lecture de la pièce, m’ont ici horripilée. Une furieuse envie de « baffer » Charlotte et Pierrot, de les secouer pour qu’ils arrêtent d’avoir toujours la même intonation, m’a démangée lors de leur scène. L’effet comique qui était recherché n’a pas du tout opéré sur moi. A trop vouloir jouer l’abruti, ce qui devait être comique ne l’était plus. J’aurais apprécié, dans la perspective de mettre à neuf une pièce classique, que l’on fasse parler ces paysans avec un accent qui correspond à notre époque (type accent du nord ; attention, qu’on ne m’accuse pas de discrimination, je suis moi même du Nord de la France). Cela aurait mieux ancré la pièce dans l’aspect contemporain qu’elle mettait en avant.

Pour les mêmes raisons, la scène rajoutée se centrant autour de la Violette, l’un des domestiques de Don Juan (avant que Mr Dimanche ne soit introduit) m’a fortement irritée: en effet, l’actrice qui jouait ce rôle était la même qui jouait celui de Charlotte, la paysanne : voilà qu’on nous parle de planches moisies qu’il convient d’enlever. Ce passage ne m’a pas du tout amusé: je l’ai trouvé complètement hors de propos, comme si l’on avait casé ici des répliques au hasard, dans le but unique de meubler “un trou” dans la progression de l’action et son rythme. Il ne passait pour rien d’autre qu’une transition maladroite, à la façon des noirs abrupts qui faisaient davantage penser à une panne d’électricité qu’à un moyen de créer « l’effroi »: noir utilisé par exemple avant la scène où Dom Juan et Sganarelle entrent dans le tombeau du Commandeur.

Si ce noir comme moyen de transition était trop brutal, j’ai en revanche beaucoup aimé cette scène du tombeau, que ce soit au niveau du décor, des effets sonores, du jeu des acteurs, du rythme : le bruitage des gouttes, l’effet d’écho produit, Sganarelle impressionné, sa peur face à la statue, un Don Juan qui n’y croit pas et qui sur la fin semble en partant un poil troublé tout de même … Le rendu était très convaincant. Avec cette atmosphère de gravité, de solennité, on se serait réellement cru dans un tombeau. Malheureusement, je n’ai pas ressenti le rire ni l’effroi que souhaitait le metteur en scène : seulement une très grande fascination.

C’est là en fin de compte que repose ma déception de la pièce. Je pensais vraiment que ce Dom Juan pouvait changer sur regard sur Molière, et pour une fois, me faire rire. La pièce était prometteuse, notamment avec ses idées de mises en scène; malgré tout, elle n’a pas su susciter en moi le rire et l’effroi et j’ai là encore, fini par regarder l’heure sur ma montre ; elle aura néanmoins réussi à tenir un autre de ses paris: susciter l’interrogation et la perplexité chez la spectatrice que j’étais et m’amener à interpréter ce que je voyais, même si parfois, c’était dans le flou et l’incompréhension désagréable où je retrouvais plongée.

Anne-Lise Jamier

L’hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour vertus.

C’est en dépeignant la société dans laquelle il vit, que Molière s’attaque aux moeurs du XVIIe siècle. Dom Juan or Le Festin de pierre se joue actuellement au théâtre de l’Odéon, sous la direction de Jean-François Sivadier dans une représentation très contemporaine mais qui reste néanmoins fidèle à l’esprit d’antan.

Seigneur sans scrupules, Dom Juan est un homme dont la frivolité amoureuse le mènera à des situations cocasses dont les spectateurs suivront avec humour les affronts.

Jean-François Sivadier nous offre une mise en scène riche par la simplicité qu’elle renvoie. Prise au piège d’un texte déjà lu, d’un jeu déjà connu, et d’une histoire banalisée me dis-je, que nenni, je redécouvre Dom Juan ce soir : me voilà conquise !

Le décor astral fait de sphères, de planètes et de lumière nous amène dans un non-lieu. En ne pouvant saisir où nous sommes spatialement et temporellement, notre subconscient se raccroche seulement à ce qu’on a sous les yeux.

La lumière qui elle se joue de nous à coup de fuite et d’artifices, nous amenant d’un bout à l’autre de la scène, nous dévoile tout sans omission, et c’est en cela que réside le sublime.

L’utilisation d’objets multimédias étaient un risque de moderniser la pièce, péjorativement j’entends, ne réussissent pas cependant à prendre le dessus sur les comédiens.

Eux, qui ont ces personnages qui leurs colles à la peau ! On peut se demander si Jean-François Sivadier n’aurait pas put pousser la scénographie encore plus loin en laissant de côté les costumes aux signes distinctifs pour de simples tissus aux teintes neutres.

Car, c’est bien le jeu des comédiens qui domine sur le cadre général, les déguisements et autres subterfuges. Les voix et les gestes animent l’espace et font échos aux installations : l’occupation de la scène est totale. La parole est théâtralisée, accentuée, gonflée, morcelée, dictée, écorchée, dédoublée, disloquée. Elle nous emporte d’émotions, et nous révèle le texte à la critique limpide.

Intemporelle, voilà comment il faudrait décrire cette oeuvre. Si le but de la représentation était de divertir, il n’en était pas moins de dévoiler « croire ou ne pas croire en la religion ? ». Le spectateur est pris à partie et s’interroge : puis-je rigoler de la situation ? Comprendre sa pensée fais t’il de moi un complice de ses frasques ? A travers Dom Juan, on relit Molière, comique et critique, que fait revivre avec brio la troupe de Sivadier.

Emma Jouet

Le metteur en scène Jean-François Sivadier, après avoir présenté Le Misanthrope en 2013, se saisit à nouveau d’une des œuvres de Molière avec cette fois, Dom Juan dans une mise en scène audacieuse et survoltée. Ce spectacle, créé au Théâtre national de Bretagne à Rennes, est actuellement en tournée dans toute la France. J’ai eu l’occasion de le voir au Théâtre de l’Odéon dans le 6ème arrondissement dans lequel il sera joué jusqu’au 4 novembre.

La pièce Dom Juan de Molière, créée en 1665, met en scène, en cinq actes, les aventures de Dom Juan, séducteur invétéré, n’ayant que faire des bonnes mœurs et de la morale religieuse dont il se moque ouvertement. Provocateur, il se plait à clamer haut et fort son amour pour le libertinage, son athéisme, se confrontant ainsi à son entourage proche qui réclame de lui son retour sur le chemin de la moralité, le menaçant de l’imminence des foudres divines.

6 acteurs étaient présents sur scène pour jouer près d’une vingtaine de rôle dans la pièce. Seuls Nicolas Bouchaud et Vincent Guédon s’en tiennent, respectivement, à leur personnage de Dom Juan et Sganarelle qu’ils interprètent avec maestria.

Dès le début de la pièce, pour sa toute première apparition, Dom Juan, fidèle à sa réputation de séducteur, ne peut s’empêcher de parader devant une jeune fille, assise dans les premiers rangs du public, lui offrant un bouquet de fleurs des plus garnis tout en sourire avant de vite lui retirer pour le, finalement, donner à une autre future conquête qu’il vient d’apercevoir quelques sièges plus loin. Le jeu de Vincent Guédon, interprétant Sganarelle, construit un valet mielleux et docile, tout en ayant, dans le dos de son maître, les mimiques et malices d’un Scapin, avant de se réfugier dans son cocon moral et protecteur, donnant encore plus d’épaisseur au personnage. Les quatre autres acteurs, Marie Vialle, Stephen Butel, Lucie Valon et Marc Arnaud jouent avec brio les autres personnages, se les réappropriant, leur donnant une certaine vitalité et originalité de par leur costume, leur jeu et leur intonation. Un rythme effréné pour ces acteurs et actrices qui va de pair avec celui de la pièce, entrainée par un décor qui ne cesse de changer.

En effet, la mise en scène de Sivadier joue beaucoup sur les décors, aussi explosifs que la personnalité de Dom Juan. Rien n’est stable, rien ne reste, les planches volent, le tapis de sol est tiré pour devenir un fond, des planètes et des étoiles bougent, éclairent, envoient des accessoires aux personnages. Tout bouillonne dans ce décor pour donner une certaine frénésie à la pièce, donnant l’impression d’une sorte de course, une course contre le temps, voire d’une course (avant le jugement dernier de Dom Juan ?), la musique du film La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock (que je vous recommande vivement, en passant) portant l’ensemble.

Ce que j’ai particulièrement apprécié dans cette mise en scène, c’est l’habileté avec laquelle Jean-François Sivadier parvient à intégrer des éléments anachroniques dans la pièce de Dom Juan. Ainsi, lors de la scène IV de l’acte IV, c’est plongé dans la lecture de Philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade, publié en 1795, que Dom Juan reçoit son père, Dom Louis, venu le sermonner sur sa vie décadente et l’enjoindre de se repentir et adopter une certaine moralité. Par ailleurs, pas d’entracte lors de la représentation. Non, cela aurait été beaucoup trop consensuel pour Sivadier et son Dom Juan qui ont préféré nous offrir un moment musical durant lequel, Dom Juan, dans sa robe d’intérieur, se saisit d’un micro de crooner, et entame avec sensualité le titre Sexual Healing du chanteur soul Marvin Gaye. Son valet, Sganarelle nous démontre aussi ses talents musicaux en chantant crescendo Les Passantes de Georges Brassens offrant ainsi à la fin de la scène toute une mélancolie qui ne peut que nous émouvoir.

L’impression qu’il m’est restée à la fin de cette pièce fut la redécouverte. Une redécouverte des plus agréables même, grâce à cette sensation mêlant une excitation et une curiosité insatiables comme on les ressent lors de la toute première lecture d’une pièce. Car bien que l’œuvre de ne m’était pas inconnue, pour l’avoir lue et étudiée au lycée, cette mise en scène très contemporaine, novatrice et pleine d’énergie apporte un regard neuf sur l’œuvre, la revisite et nous donne envie de nous replonger dans le texte original.

Astrid Marabet

La comédie Dom Juan, mise en scène par Jean-François Sivadier et représentée au Théâtre de l’Odéon le 18 octobre 2016, s’appuie sur la comédie éponyme de Molière qui donne des représentations triomphales en 1665 au Palais-Royal à Paris. Alors que les paroles sont très fidèles au texte original, les effets, décors et techniques modernes utilisés au cours du spectacle attirent un public majoritairement jeune, ce qui illustre l’actualité du sujet humoristique et fait réfléchir sur les effets d’un comportement indélicat comme celui de Dom Juan.

Dom Juan (Nicolas Bouchaud) est un véritable coureur des jupons : après à peine deux mois de mariage avec Elvire (Marie Vialle), il s’enfuit du foyer domestique et est sur le point de rompre à nouveau un de ses nombreux vœux matrimoniaux, comme le spectateur apprend de l’entretien entre Sganarelle, son valet (Vincent Guédon) et Gusman (Marc Arnaud), l’écuyer d’Elvire. Son infidélité entraîne Elvire, furieuse, à suivre son mari et à demander une explication pour son comportement, qu’elle ne reçoit pas.

La véritable obsession de Dom Juan pour chaque créature féminine, raison sous-jacente pour rompre les liens qui le nouent à Elvire, se manifeste dans le deuxième acte, où ses promesses en mariage de deux paysannes, Charlotte (Lucie Valon) et Mathurine (Marie Vialle), cause un quiproquo humoristique et montrent les difficultés qu’entraîne sa vie hypocrite.

Obligé de fuir ses persécuteurs opposés à son style de vie, Dom Juan et Sganarelle se cachent dans la forêt, où le premier, sans le savoir, sauve la vie de Dom Carlos (Marc Arnaud), le frère d’Elvire; hasard qui s’avérera de lui permettre d’échapper les vengeances de l’autre frère, Dom Alonse (Stephen Butel). Une excursion spontanée dans le mausolée du Commandeur, jadis tué des mains de Dom Juan, constitue la première rencontre avec une statue parlante qui scellera son destin comme pécheur contre le Ciel.

Sa loquacité et rouerie qu’il démontre lors d’une visite d’un marchand (Stephen Butel) accumule ses transgressions, et bien que la rencontre avec son père Dom Louis (Marc Arnaud) dans l’Acte IV semble d’abord peine perdue, Dom Juan, dans l’Acte V, se montre converti, juste pour contredire cette impression simulée. Finalement, son train de vie est puni du Ciel ; la statue parlante emmène le pécheur.

Dans différents aspects de la scénographie, la représentation met l’accent sur l’actualité du sujet. Cette impression se manifeste d’abord dans le choix de costumes contemporains – les frères d’Elvire portent des pantalons moulants en cuir rouge, symbole de leur fureur ; Charlotte et Mathurine, les deux rivales pour Dom Juan, sont unies au niveau de la couleur verte de leurs jupes légères, expression de leur (vain) espoir. Seul le protagoniste, avec sa chemise noire et son manteau violet sombre se fond dans le décor ; d’un point de vue extérieur, rien n’indique sa culpabilité. Lors de son aveu envers son père d’avoir changé de mode de vie, il est même tout nu sur la scène et arrosé d’eau pour symboliser un nouveau baptême, chance qu’il ne saisit pas.

Tandis que Dom Juan n’arrive pas à changer de vie, l’espace dans Dom Juan, comme les amours changeantes, se trouve constamment en transformation, ce qui attire l’attention du spectateur. Des voiles sont dévoilés pour être de nouveau rétablis ; une scène amovible (visualisant le naufrage que Dom Juan subit lors de la poursuite de son plan de séduire une fiancée) est, au cours du spectacle, progressivement détruite et démontée. L’usage de jeux de lumière qui accompagnent la transformation de scènes, le décor de la scène avec, semble-t-il, des boules à miroirs représentant des corps célestes, pointant au Ciel que Dom Juan insulte répétitivement, donnent l’impression d’un spectacle éblouissant et plein de dynamique. Cet effet est renforcé par une plaque énigmatique qui, dans des intervalles irréguliers, décompte jusqu’à zéro. Ce n’est que dans les dernières scènes, où le mot “Ciel” est prononcé répétitivement, que le spectateur se rend compte que la plaque compte les usages du mot, ce qui visualise l’insolence de Dom Juan envers le Ciel auquel il ne croit pas, comme il affirme lors de l’entretien avec Sganarelle dans la première scène du Acte III. Cette énigme occupant le spectateur jusqu’à la fin, ainsi que le fait que les acteurs traversent l’espace des spectateurs et commencent même des entretiens avec eux (ainsi Dom Juan à sa première entrée en scène, quand il demande aux filles assises au premier rang leurs noms pour illustrer sa quête continuelle pour les jolies filles), noue un lien étroit entre la représentation et le spectateur. L’actualité de la thématique de Dom Juan, la représentation humoristique et les effets impressionnants font donc du spectacle une expérience qui alimente des discussions sur la signification de détails ainsi que de l’aspect psychologique des personnages, dont l’humour est un moyen d’exprimer l’injustice et rendre palpable le heurt de valeurs opposées.

Andrea Possmayer

Croyant venir assister à une simple représentation théâtrale, le spectateur installé en ce 18 octobre 2016 sur son siège au théâtre de l’Odéon, se retrouve dans une position semblable à celle du courtisan qui, en ce 15 février 1865, pensait se distraire au moyen du Dom Juan de monsieur Molière. Le parfum sulfureux de cette figure volage saisit ceux qui croyaient pourtant le connaître et les entraîne dans une intrigue où la simple évocation du ciel semble plonger une scène, pourtant largement déstructurée, dans le chaos. Jean-François Sivadier reprend ici l’œuvre qu’il s’est efforcé de mener à son terme vingt ans plus tôt à la suite de Didier-Georges Gabily. Ce qui aurait pu être un tableau vivant se fait véritable machine à l’aspect éblouissant et au vacarme récurrent, broyant inutilement les décombres d’un quatrième mur inexistant.

Prêtant ses traits à la figure mythique de « l’épouseur à toutes main », Nicolas Bouchaud donne vie à un Don Juan glaçant, se jouant des temporalités comme des mœurs de ses  contemporains. Brun serti d’une mèche blanche au centre du crâne, il est le séducteur expérimenté que les âges ne peuvent entièrement ravager. Au T-shirt qu’il porte succède la veste ouvragé puis le peignoir et enfin la chemise ; faisant fi des canons vestimentaires spécifiques à une classe sociale ou une époque, Dom Juan offre des fleurs aux spectatrices de 2016 tout comme il offre sa main aux femmes de l’univers moliéresque. Etait-il néanmoins nécessaire d’en faire un lecteur de Sade prêt à s’exposer nu dans un sursaut hypocrite, lui qui ne se laisse pourtant jamais découvrir et qui écarte toute pensée englobante ?

 Si le fils de Don Louis resplendit au sein d’un décor symbolique foisonnant et bruyant, il est dommage  que ce cadre tende parfois à l’excès. La musique marque l’entrée de nombre de personnages, qu’il s’agisse de celle du chœur grégorien pour Elvire ou  de celle du film d’action pour Don Calos. Chacun possède son propre timbre, du ton commercial de monsieur Dimanche aux accents aigus de Sganarelle. Mais le rap entonné par Pierrot sonne comme une mascarade cachant un jeu simplet dont on peine à saisir le sens. Si le chant de Marvin Gaye, « Sexual Healing », est assez sensé dans la bouche de Dom Juan, on peine à saisir le motif poussant Sganarelle, à chanter à la manière d’un amant nostalgique « Les passantes » de Georges Brassens.

Inclus dans une intrigue dont il se croyait seulement le voyeur, le spectateur se découvre partie prenante de l’intrigue. La reprise fréquente de noms de spectatrices invite le public à ne pas rester passif, comme s’il s’agissait d’un spectacle forain construit au gré de son auditoire. La scène elle-même semble abolie lorsque Dom Juan en descend pour cheminer au travers du public jusqu’au tombeau du Commandeur. Cette « sono » qui jalonne la scène et dont Charlotte constate la défaillance, s’expose aux yeux de tous, ébauchant un univers en manque de repères où seul semble survivre celui qui refuse la moindre limite. Emporté sans un cri vers les cintres, Dom Juan disparaît en nous prenant à témoin, clamant son indépendance d’esprit par son cynisme.

Imminente pièce à machine, l’interprétation surprenante de vérité que nous livre Silvadier pêche néanmoins par un décor surchargé en astres et machines dont il n’est paradoxalement pas fait grand usage. Le jeu des acteurs permet néanmoins d’entendre autrement un mythe qu’une mise en scène par trop brechtienne peut desservir.

Thérèse Rey
Photo : Brigitte Enguerrand