Les damnés de la terre

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A la sortie de la salle, j’ai le ventre noué, la gorge sèche, la mâchoire crispée. Les mots de Franz Fanon sont forts et nous blessent. Ils nous ramènent notre culpabilité, notre culpabilité de blanc et plus encore notre culpabilité d’être humain. Tout est pourtant connu : l’abomination de l’esclavage, l’insupportable torture, l’horreur de la guerre d’Algérie. Mais la mise en scène audacieuse et hautement symbolique renouvelle ce thème. Le ton souvent impassible des acteurs ne rend que plus tranchantes leurs paroles et les faits plus cruels. Ce n’est pourtant pas un événement historique qui nous est présenté. La guerre d’Algérie devient le recueil de nos angoisses, de notre incompréhension. La mise en scène utilise abondamment le jeu des couleurs : corps blancs peints en noir puis nettoyés, visages noirs peints de blanc. Le metteur en scène, Jacques Allaire, souligne et dénonce la perte d’identité induite par la colonisation européenne. Les « Noirs », les « Arabes », déracinés, évangélisés et « civilisés » ne sont plus ni noirs ni blancs. Plus largement, il interroge le regard que l’on porte sur l’autre et par là, celui que l’on porte sur soi. Le rouge vient s’ajouter à la palette : c’est évidemment le rouge de la haine et du sang. Mais, la grande force de ce spectacle réside dans le choix et l’association des passages tirés de quatre romans de Frantz Fanon et de leur transposition dans l’univers théâtral. Le texte de Frantz Fanon prend une valeur supplémentaire et un intérêt particulier à être prononcé à voix haute voire même crié. Malgré quelques longueurs, l’énergie déployée par les acteurs est véritablement impressionnante et s’impose au spectateur, l’empêchant de rester indifférent. Les interactions des acteurs avec le décor, qu’ils installent et modifient tout au long de la pièce, témoignent aussi d’une réflexion sur le théâtre contemporain. Toutefois, la scénographie et sa symbolique, trop complexes et surement trop riches, gênent parfois la pleine compréhension. La fin de la pièce est assez décevante. Pourtant un final poignant, presque pictural s’était annoncé par un personnage ensanglanté allongé sur une table, comme un martyr moderne, placé au sein d’une composition pyramidale formée par les autres acteurs qui l’entourent. Le texte prononcé est alors des plus saisissants et aurait fait une conclusion idéale. Mais la pièce continue pour finir dans un silence énigmatique et frustrant.

Parois Betty
Categories: Le Tarmac, Théâtre