BiT

Danse | Théâtre du Rond-Point | Learn More


Le 7 février 2017, le Théâtre de la Ville, fermé pour travaux de rénovation, programmait au Théâtre du Rond-Point le spectacle BiT. Celui-ci, créé par Maguy Marin, se présentait comme un portrait de la société contemporaine, à travers une recherche sur le rythme. Six danseurs, trois hommes et trois femmes, se déplaçaient sur la scène. Le but avoué par la créatrice était de faire violence au spectateur.

Et effectivement, j’ai bien ressenti la violence. Tout d’abord, celle de la musique composée par Charlie Aubry, beaucoup trop forte, composée d’un mélange de percussions et de bruits tirés du quotidien, tels le décollage d’un avion ou des pleurs d’enfants. Le tout donnant une impression de cacophonie agressive et absurde.

Ensuite, celle de la chorégraphie, incompréhensible. Les tableaux se succèdent: les six danseurs, se tenant par la main, comme formant une longue chaîne, répètent inlassablement le même mouvement. Puis, à moitié nus, ils simulent des rapports sexuels. Ou alors, habillés en prêtre, ils transportent un corps, qu’ils violent ensuite un à un, peut-être dans une tentative de symbolisation du temps qui passe et de la mort. On peut reconnaître aux danseurs qu’ils paraissent croire en ce qu’ils font. Malheureusement, cela ne suffit pas à donner vie à cette chorégraphie.

Mais tout cela n’aurait pas pu avoir une telle portée sans ce décor morne et sinistre. Les danseurs entretiennent avec de grandes plaques grises un rapport étrange: ils montent dessus, glissent, se roulent, passent derrière…Et cette utilisation de l’espace n’a rien de concluant ni de significatif.

Violence finalement de l’éclairage. Des stroboscopes agressifs, ou une obscurité trop profonde empêchent une bonne vision.

Bref, rien ne m’a convaincu dans cette représentation. D’ailleurs, une bonne vingtaine de spectateurs est partie avant la fin, alors que le spectacle ne durait qu’une heure. Mais pour ceux qui ont eu le courage de rester, il semble que la plupart ont trouvé cette production à leur goût. Pour ma part, je n’avais qu’une seule envie, c’était que tout cela se finisse le plus vite possible.

Aurore Campagne

BiT est un spectacle de danse contemporaine présenté au Théâtre du Rond Point. La chorégraphe est une femme, Maguy Martin, et  à la direction, c’est un homme, Jean-Michel Ribes. N’oublions pas le musicien et sound designer, Charlie Aubry. Le spectacle se découpe en quatre grands moments avec plusieurs tableaux. Si le synopsis du spectacle donne à penser que la pièce aurait quelque chose de festif (le mot « humour » est même mentionné), j’ai pour ma part trouvé ça assez obscure. Le décor est minimaliste, cinq grandes structures en métal  disposées en arc de cercle, à la manière d’un skate parc avec des rampes. L’éclairage est froid, voire aseptisé. La musique électronique fait parti intégrante du décor, et si parfois on l’oubli, elle contribue certainement à créer une atmosphère pesante.

L’élément phare de ce spectacle est sans aucun doute la farandole. Mot à connotation festive qui décrit bien cette chaine humaine de six danseurs qui ouvrent et ferment le spectacle. Ils se tiennent tous par la main, ensembles ils hochent la tête, lancent leurs jambes et penchent le buste. Ensembles ils évoluent dans l’espace de la scène, montant, descendant, passant devant ou derrière les planches en métal. Cette farandole à des airs de repas de famille ou de fête de mariage un peu trop arrosés.  Pourtant la musique sourde et répétitive ne colle pas avec la chorégraphie des danseurs. Elle est là en fond, comme une menace latente, et parfois des sons plus stridents semblent annoncer une catastrophe à venir.  Cela sans compter les quelques bruits parasites de type radio qui  fonctionne mal et la voix d’un homme qui prie en italien sur un ton exalté. Sur cette musique, la chorégraphie répétitive des danseurs prend un tournant sinistre.

Le dernier moment du spectacle reprend ce même schéma  geste pour geste, et sur la même musique. Mais cette fois-ci la lumière éclaire leur visage par en dessous, faisant ressortir l’ossature effrayante de leur visage. Puis soudain l’éclairage se fractionne, il devient une suite de flashs qui transforme la scène en discothèque infernale. Les mouvements des danseurs se disloquent, les mains ne se tiennent plus : chacun est comme possédé par une frénésie épileptique. Lorsque la lumière cesse ses caprices, ils se dirigent vers les planches métalliques mises cotes à cotes, formant comme un grand mur penché. Ils grimpent dessus avec difficultés et une fois le sommet atteint, un à un, ils se laissent tomber dans le vide derrière, sans bruit, disparaissant des yeux du spectateur dans un élan de folie suicidaire collective.  Le dernier homme à sauter s’élance les bras et jambes écartés. La lumière s’éteint et le son se coupe, plongeant la salle dans le noir : c’est la fin du spectacle.

Autre scène choc du spectacle, le deuxième moment. Un drap rouge en velours est lancé du haut de la planche métallique centrale et la recouvre. La couleur frappe le regard du spectateur. Quelque chose apparait tout en haut, qu’est-ce que c’est ? On distingue une main, un bras, une chevelure bouclée, puis un torse dénudé. Une femme commence à apparaitre, elle est immobile et se laissent tout doucement glissée sur le tissu. Surgissent ensuite d’autres corps à sa suite. C’est alors une masse informe et grouillante de bras et de jambes emmêlées qui se déverse. Une construction monstrueuse où se soulèvent des poitrines lascives et où les membres se plient et se déplient comme les pattes d’un insecte agonisant. C’est un véritable tableau vivant de corps enchevêtrés. L’éclaire souligne les muscles et les courbes des corps et la masse humaine glisse lentement vers le sol. Un à un, les corps sont déposés au sol et roulent lentement, comme emprunts d’une fatigue immense. S’en suit alors une scène d’orgie qui fait quitter la salle à plus d’une personne.  Enfin, les corps se dénouent, épuisés, et disparaissent à l’aide de leurs pieds et de leur bras derrière planches comme de grands reptiles. Deux silhouettes encapuchonnées viennent enlever le drap rouge, ce sont des moines ; serait-ce le temps de la pénitence ?

Anaïs Fiault

BiT est une conception de Maguy Marin, hébergée en ce début du mois de février par le Théâtre du Rond-Point après avoir d’abord été jouée au Théâtre de la Ville. Marin, danseuse et chorégraphe toulousaine, s’est fait une place de choix dans le monde du spectacle contemporain depuis les années 1980 et plusieurs de ses pièces répondent déjà au doux nom de « cultes ». BiT est alors ce genre d’œuvre qui ne peut laisser indifférent. Surtout pour un spectateur qui, comme moi, n’était pas familier avec le travail de Maguy Marin, et qui l’était encore moins avec la danse contemporaine. Je suis en effet venu avec très peu de bagages et ait dû accepter de m’y abandonner.

Six danseurs commencent par rentrer dans un décor au minimalisme assuré, constitué de six plateformes inclinées. Le groupe est composé de trois femmes et trois hommes, d’âges et de corps différents, vêtus fort classiquement (chapeau pour les hommes, jupes et gilets pour les femmes). Ils se tiennent tous la main et avancent progressivement sur la scène au rythme d’une musique électronique atmosphérique. Ils font les mêmes gestes et témoignent d’une certaine communion. Puis, à mesure que le rythme musical s’intensifie les corps se délient, se regroupent, sautent, font des pirouettes, disparaissent et réapparaissent. Les gestes sont de plus en plus fous, spontanés, imprévisibles. A partir de là, le pire peut arriver.

Si la pièce donne d’abord peu de clés de compréhension, choisissant l’abstraction et l’absence de temporalité, il est clair qu’elle parle de l’humain. Par le biais des corps des danseurs ce sont toujours la communauté et l’individu qui se confrontent.  Le ton général est alors très sombre, laissant peu de place à la lumière. Le fil du spectacle est composé de plusieurs tableaux qui représentent les individus face à leurs comportements, leurs désirs et souvent leurs pires instincts. Plusieurs sujets sont abordés : la religion (avec des figures monacales qui traversent, vêtues de capes noires et de masques) ou encore la cupidité (grâce à des pièces qui sont déversées sur scène, rapidement enviées). Mais surtout la sexualité, avec plusieurs coïts, souvent animaux, où les corps s’attirent sans regard du sexe du partenaire. A partir du moment où le groupe initial se sépare, tout peut basculer à n’importe quel moment. Un viol et un suicide sont ainsi représentés.

En tant que spectateur il est difficile de faire face à toute cette cruauté et cette ambiance désespérée, mais cela est rendu possible grâce à une mise en scène qui magnifie à peu près tout. Celle-ci ne fait pas le choix de la lisibilité et met toujours le spectateur dans une zone un peu floue – il n’est pas toujours facile de faire le lien entre les différentes scènes -, pas toujours confortable mais toujours hypnotisante.

Je n’ai personnellement pas assez de connaissances pour pouvoir analyser les différents types de danse représentés, toutefois j’ai pu reconnaître des formes très traditionnelles et folkloriques comme la ronde. D’ailleurs, aucun mot ne se fait entendre, tout n’est que rythme et corps. Ces derniers sont des corps ordinaires, ne prenant pas le parti du beau, et les chorégraphies ne se veulent pas non plus esthétiquement parfaites ou spectaculaires. La danse apporte parfois des moments de communion joyeuse, mais vire régulièrement vers quelque chose d’incontrôlé, voire de macabre. La musique prend évidemment toute son importance, surtout que le nom du spectacle, BiT, peut renvoyer directement au terme anglais « beat ». Une ambiance faite de rythmes électroniques, parfois des basses, parfois des nappes sonores, traverse toute la pièce, de manière parfois envoûtante, parfois inquiétante. C’est aussi le décor qui est bien utilisé. Les danseurs jouent avec lui : ils montent sur les plateformes, ils y sautent, ou alors en descendent. Le décor permet souvent aux personnages d’apparaître ou de disparaître grâce à des rouages invisibles aux yeux des spectateurs. L’inclinaison des plateformes peut aussi bien représenter l’ascension que le vide vertigineux. Plusieurs fois l’on se demande si les danseurs qui les descendent – à tâtons – ne vont pas dégringoler.

La pièce est composée, à mon avis, d’au moins deux points d’orgue. Le premier arrive à mi-parcours, lorsqu’un drap rouge est déployé sur la plateforme au centre de la pièce et que les corps des six danseurs y glissent très lentement. Ils sont pratiquement nus, seulement vêtus d’une toge, des parties intimes du corps se dévoilent. Les corps forment presque une symbiose et l’on a du mal à les distinguer. J’ai personnellement été autant ébloui que bousculé par ce moment très organique et magnifiquement mis en scène. Le second arrive à la toute fin, lorsque les plateformes qui composent le décor ont été rassemblées les unes avec les autres pour n’en former qu’une seule. Les danseurs répètent quasi exactement leurs gestes du départ mais pour au final sauter dans le vide, un à un.

BiT est ainsi une œuvre qui bouscule et qui ne peut que diviser. Peuvent en témoigner les spectateurs qui sont sortis de la salle. C’est d’abord un spectacle qui se vit, puisque pas toujours lisible, et auquel j’ai surtout réfléchi a posteriori. Désorienté en sortant de la salle, je peux désormais me déclarer séduit. Il ne dure qu’une heure mais constitue une expérience visuelle et sonore assez unique, bien qu’il cherche constamment à nous sortir de notre zone de confort, nous mettant face aussi bien à des moments d’extase qu’aux violences de notre société.

Alexandre Lachiver

En entrant au Théâtre du Rond-Point pour y voir Bits, une pièce chorégraphique de Maguy Martin, je ne savais pas à quoi m’attendre. J’avais lu sur le site du théâtre une qualification de « chef-d’œuvre artistique », un mélange de danses sur une musique électronique. Bon. Cela paraît assez prometteur, pour quelqu’un aimant les contrastes, les oppositions entre les cultures, comme cela est mon cas. Une fois installée, un décor énigmatique et minimaliste s’impose à moi : six plans inclinés, d’une hauteur d’un homme et demi environ, installées symétriquement sur la scène. Ces pentes seront le théâtre et le témoin des scènes étranges et parfois morbides qui arriveront sur le plateau.

Une fois la lumière éteinte, les danseurs, au nombre de six, font leur entrée. Ils dansent la farandole en se tenant la main, d’un air enjoué, autour et sur les pentes de métal. Déjà, le contraste entre danse « villageoise » et musique électronique, presque de boîte de nuit, est lancinant. Mais la danse évolue : les danseurs se séparent, se retrouvent, des couples se forment, la peur survient, femme traquée entre les plans. Tentative de viol, les autres reviennent. Changement de costume, escalade des pentes, en talons hauts. Dégringolade de pièces, rampement pour les récupérer, ou pour poursuivre celui qui est devant. Scène de viol collectif, brutalité, toujours avec cette musique lancinante. Des gens partent, des habitués du théâtre sont choqués (méprisant « Au revoir, le Rond-Point », entendu au sortir du spectacle). Mais malgré tout, le mouvement continue son cours ; et finalement les six danseurs se retrouvent et reprennent la même danse qu’au début, se tenant la main, comme si rien ne s’était passé. On se croit au sortir d’un rêve. Puis, quand les lumières se rallument et que (malgré tout) les artistes sont applaudis, je me suis quand même demandé : Qu’est-ce que je viens de voir ? Je ne pense pas être la seule, loin de là, à me poser cette question ; la réponse est sûrement enfouie quelque part, et peut-être qu’il suffirait de réécouter les beats percussifs de Chantal Aubry ? Laissez-moi un peu de temps, mais vous pouvez tenter l’expérience.

Lola Niedermayer

Le 7 février au Théâtre du Rond Point s’est déroulée la première de BiT, une création chorégraphique conçue par Manguy Marin et interprétée par Ulises Álvarez et Laura Frigato comme principales figures en alternance avec Françoise Leick, Daphné Koutsafti, Cathy Polo, Ennio Sammarco et Marcelo Sepúlveda. Cette création veut symboliser l’histoire de l’humanité comme le détachement de notre rusticité primitive passant par la sophistication de nos habitudes et de nos mœurs  en arrivant finalement à notre chute, un élément reste commun à toutes ces périodes de déracinement, la culture du viol.

Ce qui semblait être une idée intéressante s’est transformé en une construction symbolique prétentieuse et très peu subtile. Les danseurs sont mis en scène de forme chorale, insérés dans une chaîne humaine qui visait probablement à symboliser la dérive d’homogénéisation imposée par la modernité. Ceci constitue déjà un manque d’originalité très évident et même une prétention créative très anachronique  qui ne tient pas en considération notre réalité matérielle contemporaine et notre ancrage dans la postmodernité.

Par ailleurs, un aspect à souligner dans cette œuvre est l’utilisation remarquable de l’espace scénique et l’absence totale de décors superflus, le scénographe veut faire cibler au spectateur cette idée de chute et de mort et vidant la scène de toute extériorité et de toute matérialité, à l’exception des corps humains qui se corrompent et qui subissent les changements propres à l’abandon de la rusticité et du primitivisme. De plus, la présence inquiétante et parfois perturbante de la musique (musque électronique) nous fait plonger dans cette tendance dérisoire vers la fin de l’humanité.

La pièce fût très applaudie par la grande partie des spectateurs, cependant certains membres du public ont abandonné la salle avant la fin de la représentation ce qui est symptomatique de l’ambiance de dissension crée par les artistes, en générale sa prétention moralisatrice introduite sous des formes très banales, lui rapproche plus de la messe que d’une création d’avant-garde.

Antonio Rodriguez Cruz
Photo : Grappe