Artaud-Barrault

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Artaud/Barrault, lettres et souvenirs croisés entre Antonin Artaud et Jean-Louis Barrault, conception et mise en scène de Denis Guenoun au Théâtre national de Chaillot.

Jeudi 11 Octobre, 19 heures. C’est dans une salle intimiste du théâtre Chaillot que commence la représentation de la pièce Artaud/Barrault, mise en scène par Denis Guénoun.  Après la diffusion d’un  montage d’images intitulé Jean-Louis Barrault, une vie sur scène, réalisé à partir des archives de l’Ina et des Grands films classiques et monté par Marie Deroudille, la pièce commence. Très vite, notre attention toute entière est accaparée par la personnalité captivante d’Antonin Artaud, acteur et théoricien du théâtre français au génie tourmenté et à l’extravagance extrême. Portée par la performance impressionnante de Stanislas Roquette, seul sur scène pendant toute la représentation, la pièce laisse entrevoir les rapports paradoxaux d’amitié entretenus par les deux hommes, mais c’est surtout l’angoisse prégnante d’Antonin Artaud qui contamine le spectateur en premier lieu. A travers la lecture des lettres dans lesquelles Artaud s’adresse à Barrault, Stanislas Roquette nous donne à voir la toute puissance d’une personnalité complexe et inquiète, marquée par la peur de l’abandon et les signes de l’aliénation, de plus en plus vivaces. Au fur et à mesure, le spectateur se laisse envahir par la détresse d’Antonin Artaud, par sa souffrance asservissante, qui sont autant de marques d’un génie tourmenté.

Pourtant, en sortant de la salle, c’est peut-être  la personnalité apaisée et mystérieuse de Jean-Louis Barrault, plus encore que le caractère complexe d’Antonin Artaud, qui hante le spectateur ; une personnalité à peine entrevue mais que l’on devine, entre les lignes des lettres enflammées de son maître, à la fois lucide et affectueuse, pénétrante et bienveillante, empreinte d’un génie serein.


Au Théâtre de Chaillot se joue Artaud-Barrault. Ce soir fête l’anniversaire de la première du spectacle, qui a eu lieu au Théâtre Marigny le 11 octobre 2010. Depuis cette date, Artaud-Barrault voyage de théâtre en théâtre et Festival en Festival, tout en gardant le même dispositif scénique.
Tel que le dit le metteur en scène Denis Guénoun, « Chaque représentation est une rencontre avec le public, un moment de partage, qui fait évoluer le spectacle  ». Au cours de cette soirée un vrai contact s’établit entre le public et le metteur en scène et le comédien Stanislas Rouquette. Un moment de communion théâtrale à travers un texte merveilleux établi à partir de la correspondance d’Antonin Artaud et Jean-Louis Barrault. Ces deux grands hommes de théâtre, qui ont marqué le vingtième siècle et continuent encore à influencer le monde du théâtre actuel.

La composition de la représentation est très bien pensée, en commençant par la projection d’images d’archives montée par Marie Deroudille et intitulée, Jean-Louis Barrault, une vie sur scène puis constitué par une séries d’entretiens et courts extraits de spectacles ou des moments de coulisses avant ou après le rite de la représentation. Les entretiens concernent principalement Jean-Louis Barrault, mais cela commence d’abord par Laurent Terzieff, le grand défenseur du Théâtre d’Art et d’Essai. Nous pouvons admirer de nouveau ou découvrir la diction et la voix exceptionnelle de Jean-Louis Barrault. Pour ensuite devenir les témoins de la complicité et les caractères complémentaires de Jean-Louis Barrault et de Madeleine Renaud dans un merveilleux extrait de leur performance du texte le plus court, qui n’a jamais été écrit pour le théâtre – d’une durée de 40 secondes, intitulé Souffle de Samuel Beckett. Bien entendu, il est difficile de présenter Jean-Louis Barrault sans parler de mime. Se trouvant en plein Manhattan, vêtu de son costume de Pierrot, tout comme dans Les Enfants du Paradis et le visage peint en blanc, ce Pierrot venu des traditions européennes découvre les gratte-ciels de New York et offre un bouquet de roses rouges à la statue de Benjamin Franklin, qui reste inanimée malgré tous ses efforts pour le faire agir. Ce montage prend l’allure d’un documentaire, qui permet d’entrer dans l’univers théâtral de Jean-Louis Barrault mettant le spectateur en condition de réceptivité pour la suite des événements.

Avant que le spectacle proprement dit commence, Denis Guénoun présente sa création et en même temps crée une ambiance chaleureuse et sympathique à travers la salle. Le spectacle commence avec un comédien hors scène, qui vient s’installer à une table sous un éclairage épuré. Il dévoile une première lettre de Jean-Louis Barrault, qui cite Antonin Artaud, Etienne Decroux et Charles Dullin comme les trois hommes de théâtre qui l’ont influencé le plus. Puis les correspondances s’alternent entre ces deux hommes habités par la passion du théâtre. Sur scène un comédien entièrement investi par son double rôle. Un texte très bien dit éclairant le sens et les nuances avec un vrai travail sur le phrasé et les silences. Le comédien est doté d’une très belle voix avec un souffle inouï, qui nous transporte et donne à voir un Jean-Louis Barrault exalté par son art et un Antonin Artaud, qui prend de plus en plus d’ampleur avec une montée en puissance lorsque peu à peu il se trouve enfermé. Acclamés avec enthousiasme, le comédien et le metteur en scène rejoignent le public pour un moment de partage. Un très grand moment de théâtre nous a été offert lors de cette soirée Artaud-Barrault. – Bernadette Plageman


Jeudi 11 octobre 2012, j’ai assisté au spectacle Artaud-Barrault, au Théâtre National de Chaillot, dans le studio. Ce spectacle, conçu et mis en scène par Denis Guénoun, est interprété par Stanislas Roquette. Il a été créé au Théâtre Marigny le 10 octobre 2010, dans le cadre du Centenaire de Jean-Louis Barrault, puis (a été) repris depuis le printemps 2012 (Paris-Pavillon de l’Arsenal, Festival d’Avignon, Théâtre National de Chaillot, Princeton, tournée).

Ce spectacle n’est qu’une version théâtrale des lettres adressées par Antonin Artaud à Jean-Louis Barrault. La pièce est conçue avec des lettres qu’Artaud a adressées à Barrault durant sa vie, alternées avec des textes de Barrault lui-même. Ces dix lettres d’Artaud correspondent à trois situations différentes. Denis Guénoun, metteur en scène insiste dans sa présentation sur le fait  qu’elles ne sont pas modifiées ou inventées, et qu’il n’y a aucune modification sur l’écriture des lettres. Parmi les lettres il y a celles du tout début des années 1930 qui correspondent à la période parisienne où Artaud et Barault se sont rencontrés. Les autres ont été écrites au moment du voyage d’Artaud au Mexique ; et les plus tardives sont datées des dernières années de sa vie. En guise d’introduction, un film de 30 minutes sur Jean-Louis Barrault est projeté. C’est un montage d’images réalisé à partir des archives INA et des grands films classiques à propos de sa vie sur scène. Celui-ci a rencontré Antonin Artaud à l’occasion d’une première mise en scène du spectacle Autour d’une mère tiré du roman de Willame Faulkner  qui a eu lieu en 1935. Artaud s’est enflammé pour ce spectacle.

Le spectacle est un travail du comédien Stanislas Roquette et du régisseur Denis Guénoun. Il n’est qu’un monologue, joué par ce comédien. Au début du spectacle il était intéressant d’écouter le texte et regarder le jeu de Stanislas Roquette. On voyait bien qu’il maitrisait sa voix, il a essayé de montrer de façon démonstrative comment jouer avec le public. Mais malgré ses efforts, celui-ci restait  froid, de marbre dans la salle. Toute de suite j’ai compris qu’il s’agissait d’une œuvre compliquée qui m’a rappelé certains livres de Dostoevscy comme le Manuscrit du souterrain ou les souffrances de Rodion dans le livre Crime et Châtimen ; cela  m’a mis mal à l’aise. Je ne voulais pas suivre ces sentiments et ces pensées. Au point culminant de la pièce, le jeu d’acteur m’a semblé hystérique, délirant et agaçant. A cause de cela je n’ai pas pu apprécier la langue parfaite de l’auteur. Et je n’ai pensé qu’à ce que peut faire la maladie, la drogue et la vie malheureuse à une personne même talentueuse.

Après, j’ai été obligé de chercher des précisions pour mieux comprendre ce qu’il s’était passé : qui sont exactement Artaud et Barrault et quelle place ont-ils occupé dans la culture française ?J’ai lu que la langue française d’Artaud est aussi belle et forte que classique, qu’il était un philosophe et même dans son délire la logique de sa pensée se manifestait  dans sa droiture. Ce qui a touché le régisseur (metteur en scène) dans le délire d’Artaud c’est qu’il s’agit d’un délire de protestation, de souffrance. Au final je dois avouer que cette pièce est assez compliquée psychologiquement et elle nécessite une connaissance complémentaire de la biographie d’Artaud. – Gennady Samouilov


La soirée commence par un bref commentaire du metteur en scène, Denis Guénoun, qui explique au public que son projet s’inscrit dans le cadre de la commémoration du centenaire de Jean-Louis Barrault. Nous est ensuite projeté un documentaire sur la vie du penseur, qui nous familiarise avec sa pensée et ses relations avec les intellectuels littéraires  de son temps ; sa femme Madeleine Renaud, Paul Claudel mais aussi Maurice Blanchot et bien sûr Antonin Artaud. Le court-métrage composé d’archives nous dévoile peu à peu sa passion pour le théâtre et sa volonté de créer la même complexité sur scène que dans le réel. 

Dans une seconde partie, Stanislas Roquette entre en scène et commence les lectures théâtrales des lettres que se sont envoyées les deux auteurs. L’association de la lecture de termes véridiques et de la gestuelle de l’acteur est intéressante car elle vient renforcer la résonnance des mots. Au départ les deux intellectuels se côtoient à Paris et vite ils délimitent leurs différences : Barrault comprend qu’Artaud peut être excessif, Artaud comprend que Barrault ne partage pas son mal-être. Progressivement, la pièce se concentre sur le caractère d’Artaud et sur sa dérive progressive vers la folie. Possédé d’une immense culpabilité ses mots frappent par la force de leur négativité. Malgré la pertinence du sujet et la qualité du jeu, la violence verbale finit par peser sur le spectateur.

La représentation est une réflexion intéressante sur les différentes sources, les différents caractères du génie. Artaud et Barrault ont tous deux travaillé sur un même sujet, la “métaphysique du théâtre”, mais chacun à sa manière. Artaud en développant toute une recherche sur la mystique chrétienne et sur la symbolique du geste, Barrault par son exigence de perfection du jeu et sa connaissance des mécanismes du théâtre. – Hugo Vilarelle