Angels in America / Tony Kushner (texte), Arnaud Desplechin / Comédie Française / Février 2020

Image d’entête : galerie de la Comédie Française, (c) Christophe Raynaud de Lage

La question de l’héritage, de ses propres racines culturelles, la question de l’amour, aussi, au sens moral ; la question de la justice, au sens éthique, la question de dieu, de la mort. Tout est dedans, dans Angels in America. Une véritable et touchante épopée américaine en deux volets (le Millenium approche and Peretroïka), écrite par Tony Kushner entre 1987 et 1989, remaniée et raccourcie par Arnaud Desplechin à la Comédie Française.

Sur fond de société républicaine et puritaine à l’ère reaganienne, une fresque de huit personnages montre la chute du rêve américain et l’émergence d’une société de la peur. Le point de départ de ce sentiment, c’est le sida – qui déclenche une série de pérégrinations urbaines, où les personnages se cherchent sans jamais retrouver un vrai confort dans la présence de l’autre. Sidérés face à cette veine mortifère qui envahit soudainement leurs existences, une question s’impose avec urgence : que faire ? « Restez immobiles » répond un deus ex machina, en forme d’ange, au début du deuxième acte. Réponse insatisfaisante dans une société où le transcendant et le métaphysique ont depuis longtemps quitté la scène. Ce qui compte c’est l’action, pratique et politique, pour prouver que la réponse n’est pas providentielle et que le sida n’est pas une punition divine.

A la fin de la pièce, une grande oeuvre est annoncée, au sens politique et humain, inaugurée par la métamorphose des personnages en anges, autrement dit par l’émergence d’une conscience nouvelle, forgée par ces années tragiques. Mais malgré l’idée de victoire sur le réel, le constat reste : « on ne peut pas vivre sans une conception du monde » et le vide de la question existentielle demeure, au-delà de l’action, sur scène comme chez le spectateur.

— Beatrice LATINI

Cette saison, la Comédie Française voit son répertoire contemporain s’élargir à la pièce Angels in America (1991) de Tony Kushner, mise en scène par Arnaud Desplechin. Grand succès outre-Atlantique, cette « fantaisie gay » donne à voir les trajectoires individuelles des personnages avec, en toile de fond, l’Amérique de Reagan, de 1985 à 1990. C’est le début de l’épidémie du SIDA, trame noire de la pièce : la découverte de son ampleur, l’incompréhension des médecins, son assimilation à une maladie « d’homosexuels » et le début des premiers traitements (l’AZT qui précède les premières trithérapies). Les protagonistes, pour la plupart homosexuels, doivent faire face à une Amérique conservatrice, en plein maccarthysme et à laquelle ils adhèrent plus ou moins. L’angoisse de la maladie et ce contexte politique placent les personnages face à leurs propres contradictions dans un monde toujours plus complexe et plus sombre que même Dieu semble avoir abandonné. A cette peinture socio-politique s’ajoute une narration sous forme d’un conte aussi tragique que merveilleux, bien qu’il soit difficile de savoir si les apparitions surnaturelles ne sont pas, au fond, le fruit des hallucinations des personnages.  

Le texte en anglais a été adapté par Pierre Laville – lequel sut bien rendre, je crois, tout l’humour et le mordant de la pièce originale, permettant de dédramatiser ces lourdes thématiques par des répliques cinglantes. Saluons au passage la performance époustouflante de Michel Vuillermoz dans le rôle de Roy Cohn, avocat sans scrupule hanté par le spectre d’Ethel Rosenberg, qu’il a fait en sorte de condamner à mort, et qui souffre jusqu’à la fin d’un « cancer du foie ». 

La mise en scène, sobre, est d’un réel dynamisme : l’action et les décors s’enchaînent avec fluidité. L’utilisation de la projection donne une ambiance particulière à la pièce, qui sied bien au sentiment de léger décalage qu’elle produit. On peut toutefois regretter qu’à certains moments, toute la scène soit montrée, avec seulement un personnage au centre – ce qui donne l’impression que l’espace est vide et inoccupé.

C’est une pièce qu’il faut aller voir, à la fois pour les thématiques qu’elle aborde et pour la qualité de son écriture et de sa mise en scène.

— Albane PUISSOCHET

Avec Angels in America, Arnaud Desplechin met en scène une dizaine de personnages vivant dans l’Amérique des années 1980. Ils incarnent tous les vices de la société reaganienne : homophobie, drogue et isolement, racisme et pédophilie. Cette société pernicieuse éclate avec l’omniprésence de la maladie et du spectre de la mort. La pièce s’ouvre en effet sur un enterrement et se termine avec le fantôme d’Ethel, qui hante Roy Cohn, l’avocat qui l’a fait condamner à mort. Celui-ci est homophobe mais atteint du sida, tout comme Prior, personnage ouvertement gay. Leur état s’aggrave tout au long de la pièce, ponctuée par des scènes de souffrance brutale. 

Tous les personnages sont représentatifs des minorités (LGBTQ, drogués, juifs, mormons, Noirs) et introduisent le thème de l’intersectionnalité voire, parfois, de l’incompatibilité de deux identités. C’est le cas de Roy, un avocat qui ne peut se permettre d’assumer sa sexualité et qui fera croire qu’il a un cancer du foie jusqu’à la fin de la pièce. Joe doit également refouler son orientation sexuelle, qui paraît incompatible avec sa religion. Pour autant, les personnages sont éclatants d’humour, et rendent la pièce plus légère. Cette dualité est exprimée par le décor : la scène, souvent, est coupée en deux, donnant à voir deux atmosphères différentes.

La pièce éponyme de Tony Kushner, Angels in America, créée en 1991, était déjà progressiste et engagée pour l’époque; d’autant plus qu’un acteur pouvait jouer des personnages de sexes différents. Pourtant, la pièce est avant tout une pièce sociale au sens premier, dans laquelle les relations humaines ne cessent de se construire et se démêler. 

— Elea MOREL

Angels in America fait vivre au spectateur la terrible expérience des débuts de l’épidémie du sida aux Etats-Unis. A travers l’histoire d’hommes et de femmes malades, atteints du sida, de dépression, de culpabilité ou de honte de soi, Tony Kushner donne l’image d’une société gangrenée avant tout par des luttes inter-communautaires et le manque de solidarité et de tolérance. Il pose cette terrible question : les anges qui siègent dans le ciel américain sont-ils cruels ?

Dans ce pays composite, dont l’histoire est sous-tendue par des rapports de force entre communautés, l’individu américain doit négocier sa place dans la société en fonction de son appartenance à différentes communautés, porteuses d’identités culturelles qui entrent souvent en contradiction – voire en lutte. Cette pièce bouleversante nous fait témoins du sort de ces premiers cas atteints du sida, maladie encore considérée, en 1985, comme le « cancer gay » et dont les stigmates, portés dans la chair, s’ajoutent à la solitude vécue par des individus dont la sexualité et l’amour ne peuvent se vivre au grand jour.

La mise en scène d’Arnaud Desplechin est particulièrement ingénieuse : sans tape-à-l’œil, hormis ces anges tragiquement comiques – symboles de l’auto-dérision portée par la culture populaire, les décors qui se succèdent avec les mouvements des personnages rendent parfaitement l’atmosphère new-yorkaise et ajoutent à la poésie des scènes. L’espace scénique, divisé à l’aide d’écrans et de lumières différentes, est exploité pleinement pour créer l’impression d’une simultanéité : les scènes se succèdent sans coupure, et le décor évolue comme naturellement, accompagnant les déplacements des comédiens.

La sincérité et la tendresse qui émanent de ce spectacle en font un bel éloge de la solidarité, qui panse les plaies de la société américaine, sans désigner de coupable(s), mais plutôt en suggérant la possibilité de voir des hommes endosser le rôle des anges recherchés tout au long de la pièce.

— Léa DELPLANQUE