Acta est fabula

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La pièce est jouée, comme si tout était fini dès le début, comme s’il n’y avait pas de surprise, encore moins d’éblouissement. C’est ce que semble nous dire le nom de ce ballet, Acta est fabula, dansé au théâtre national de Chaillot du 9 au 12 janvier 2018, chorégraphié par Yuval Pick. Mais ce nom, pris dans son sens littéral, est bien trompeur, on le comprend mieux si l’on en fait une lecture phonétique : « l’acte est fabuleux », et on saisit peu à peu à quel point ce titre est riche de sens parce que le fabuleux, c’est le grandiose, mais c’est aussi ce qui tient de la fable. Voilà tout ce qui se joue, ou plutôt tout ce qui se danse, dans ce ballet à nul autre pareil.

Tout commence sur une scène blanche, les bordures extérieures sont masquées par des tentures noires, des lignes sont visibles sur le sol. Du blanc, du noir, le silence. Et soudain un premier danseur, Adrien Martins, entre sur scène avec un cri suraigu et le lieu prend vie, animé par ses mouvements et ses cris. Il est peu à peu rejoint par les autres danseurs, Thibault Desaules d’abord, puis Madoka Kobayashi, et enfin Julie Charbonnier et Guillaume Zimmermann. Toujours aucune musique, mais le silence ne règne plus, au contraire l’absence de musique donne de la matérialité aux souffles des danseurs, au bruit de leurs pas sur le sol. Il y a quelque chose de primitif dans ce ballet, comme un retour à l’essence de ce que nous sommes : les mouvements sont souvent répétitifs, très rythmés, presque saccadés, les respirations sont sonores, voilà ce qui fait notre vie. Il ne s’agit pourtant pas de sauvagerie, on ressent plutôt, à les regarder, une énergie joyeuse et un profond sentiment de communauté, d’unisson qui donne envie de les rejoindre sur scène, dans cette célébration. Yuval Pick le dit, c’est sur cette idée de l’unisson qu’il a voulu travaillé avec ce ballet : d’où vient-elle, comment la trouver, comment la montrer ? L’unisson n’est pas l’uniformité, les danseurs ne bougent pas d’un seul geste, mais chacun, tour à tour, initie des mouvements, des déplacements qui sont autant de proposition faites aux autres et grâce auxquelles ils se réunissent : c’est la communauté, la communion qui permet une plus grande liberté, une plus grande harmonie.

Océane Le Bourhis

Le 9 janvier, l’imposant théâtre National de Chaillot ouvrait ses portes à la représentation d’Acta est Fabula, spectacle de danse créée par Yuval Pick, et proposait donc, pendant une heure, de remplir les yeux des spectateurs d’une multitude de couleurs.

Un homme seul, des gestes brusques mais calculés, des bruits bestiaux. C’est ainsi que s’est ouvert la représentation. Dans ce temps court, sans musique, le regard du spectateur aurait pu être dubitatif. C’était sans compter le groupe de scolaires qui assistait à la représentation. Leurs rires ont d’un coup allégé l’ambiance de la salle et se sont répandus dans le reste du public. C’est donc sur cette tonalité joyeuse que s’est déroulé le reste du spectacle, et les morceaux rocks choisis par la suite par le metteur en scène, ont, semble-t-il, confirmé qu’elle était voulue. Par la suite, les autres danseurs sont tour à tour intervenus. Par deux, par trois, par cinq parfois. A chaque fois, on sentait une sorte de dialogue, dialogue avec la musique, dialogue entre les corps, une volonté d’unité dans l’hétérogénéité. Les danseurs se séparaient, se rejoignaient, se stoppaient pour laisser l’autre s’exprimer.

Dans cette ambiance festive et colorée, se percevait l’envie de montrer une culture jeune, pop, revendiquée par le tee-shirt « Superman » arboré par l’une des danseuses. Et c’est l’union de cette jeunesse, l’appartenance au groupe qui permettait que ce « bordel organisé » prenne sens. Le dispositif des micros, enregistrant par moments les sons des danseurs pour les réutiliser plus tard dans la musique participait pleinement à cette idée que c’était l’union qui permettait de construire, d’avancer. Les gestes des danseurs, sans être dans un exercice de synchronisation, étaient répétés, par l’un, par l’autre… sans jamais nier les spécificités de chaque individu, pour dévoiler le final, vision globale de cet enchevêtrement de mouvements, qui permettait une vision d’ensemble. Dès lors, « Acta est fabula » prenait tout son sens : la pièce est jouée, et chaque danseur aura été l’une des fondations de ce joli moment d’unité.

Roxane Gelineau

« A l’unisson », tel est le titre du texte de Yuval Pick, le chorégraphe, dans le programme qui présente le spectacle. « Cet unisson, j’ai voulu le traiter comme un phénomène organique, pas comme un procédé donné d’emblée, mais au contraire comme le point de convergence des énergies et des parcours singuliers. » Ayant consulté ce petit manifeste a posteriori, j’avoue ne pas avoir fait immédiatement le lien avec ce que je venais de voir. Une telle ambition m’a laissée un peu perplexe.

J’ai été pour ma part d’abord frappée par les dissonances, parfois abruptes, à la fois entre les danseurs, entre les danseurs et le son, et entre les différents gestes d’une seule chorégraphie. Si la gestuelle rigide et caricaturale du danseur qui ouvre le spectacle en solo, accompagnée de cris bestiaux, ont suscité les rires joyeux des enfants présents dans le public, il n’est pas tout de suite évident de se laisser emporter par des mouvements un peu secs, que le choix de ne pas mettre de musique n’aide pas à adoucir. Au début, on se demande où cela veut en venir, et si le mime ne va pas prendre le pas sur la danse.

Puis les autres danseurs rejoignent le premier, chacun avec sa chorégraphie propre mais chacune intégrée parfaitement à la cohésion rythmique de l’ensemble. Ils battent alors le tempo avec les pieds et le spectacle prend une dimension évidemment « collective » ainsi que le souhaite le chorégraphe, mais surtout beaucoup plus dense et entraînante. Des extraits de rock viennent brusquement interrompre ou relancer les gestes des danseurs, frustrant volontairement le spectateur. La redondance délibérée de certains motifs, le caractère imprévisible des « bugs » et des répétitions du son évoquent davantage un univers mécanique qu’un « phénomène organique ». Ce jeu comique, les tenues très loufoques de tous et le principe de l’exagération qui semble régir leurs gestes contribuent à dresser un tableau parodique un peu kitsch. Ils ressemblent à un groupe d’amis qui voudraient en vain s’amuser ensemble en soirée. La cohésion ne prend pas ou seulement par symétrie, presque comme par accident, par opposition. L’esthétique est entièrement fondée sur une confrontation avec l’échec et le ridicule. Certaines postures répétées à l’excès semblent avoir pour finalité d’offrir une image à ces gags dont l’internet a fait un genre, les mèmes.

Je ne sais pas s’il y a de l’ironie dans l’usage que Yuval Pick fait de l’expression « unisson ». Pour sûr il y a beaucoup d’humour dans le spectacle. Ce n’est pas un unisson gagnée d’avance. Il lui faut intégrer des facettes individuelles très différentes dont certaines confinent au délire. L’adhésion du spectateur n’est pas gagnée d’avance non plus. Celui-ci a lui-même un effort à fournir s’il veut saisir l’unité du spectacle. Yuval Pick ne cherche pas à plaire facilement. Mais il donne à penser en questionnant cette notion d’unisson qui est entièrement à reconstruire. Le spectateur sort convaincu, amusé, voire contaminé par le rythme, preuve d’un certain succès.

Justine Leret

Un mot résume pour moi le spectacle de dance Acta Est Fabula, mis en scène et chorégraphié par Yuval Pick et représenté au Théâtre National de Danse Chaillot : Surprenant.

Au début, un seul danseur est sur scène. Il n’y a pas de musique, mais il danse quand même. Ses pas sont rythmés par ses cris. Quoique que le public hésite entre rire amusé et gêné, le ton est donné : dans ce spectacle, ce n’est pas la musique qui entraîne les pas de danse. Le rythme est apporté par des bruitages, tous créés par les danseurs. Que ce soit à travers leurs respirations, leurs halètements, leurs cris, leurs battements de mains, leurs mots, leurs cavalcades ou tout simplement leurs silences, ils forment le noyau de la bande sonore. Les quelques brefs extraits de musique semblent être, en comparaison, d’une importance minime.

Le chorégraphe explique dans la présentation de son spectacle qu’il veut «créer un unisson de différences ». Pari qui semble plutôt réussi. Pour ce qui est de la différence, elle se voit d’abord à travers les cinq danseurs, tous singuliers. Leurs costumes aux couleurs flashy et bariolées forment un ensemble bigarré, d’autant plus mis en avant que la scène est épurée. L’art de la disparate ne s’arrête cependant pas là. Les danseurs ne sont pas toujours tous en même temps sur scène, leur nombre varie. En outre, chacun à sa particularité,  son « solo ». Pour un tel c’est la répétition  fébrile de mots (« Eux. Possible. Possible.»). Pour une autre, c’est une chorégraphie reprise en boucle. L’un des danseurs se voit même affublé d’un costume d’oiseau sans raison apparente.

Malgré tout, l’unisson est bel et bien présent. Il s’exprime lui aussi de multiples manières, mais toujours à des moments très ponctuels qui semblent former les temps forts du spectacle : quand les cinq danseurs se retrouvent sur scène et exécutent la même chorégraphie ; quand leur voix, leurs pas et leurs mouvements sont synchronisés, bien qu’ils n’avancent jamais dans la même direction. A ces moments presque trop rares, une harmonie indéniable imprègne le spectacle.

Erica N’goala

Le 9 janvier était donnée au Théâtre national de Chaillot la première représentation de Acta est fabula, spectacle de danse du chorégraphe Yuval Pick. A en croire le livret, la représentation était construite autour de l’idée d’hymne, c’est-à-dire d’une œuvre représentée collectivement et ayant vocation à symboliser l’union profonde des membres d’un groupe.

Cette indication permettait en effet de déceler dans les mouvements des cinq danseurs et danseuses des dynamiques de convergence. Apparaissant au début les uns après les autres, les protagonistes font des mouvements et des sons qui semblent propres à chacun, de sorte qu’on peut tenter de leur attribuer un – très flou – « caractère ». Quand ils dansent en même temps, ils se mettent parfois à danser de la même manière, mais la plupart du temps se coordonnent tout en conservant leur « style » particulier. On peut ainsi comprendre que l’hymne qu’il est ici question de rechercher ne consiste pas en un unisson mais plutôt en une musique à plusieurs portées. Toutefois, l’heure que dure la représentation n’est pas un unique et progressif mouvement de convergence de la dissonance à l’harmonie. Il semble qu’il y ait plusieurs « tentatives », des rapprochements suivis d’éloignements, que ce soit au niveau de la similarité des mouvements ou des positions dans l’espaces des danseurs et danseuses. L’accompagnement musical qui était parfois diffusé consistait la plupart du temps en des reprises assez modifiées de toutes sortes de musiques populaires des trente ou quarante dernières années ; l’idée était peut-être que les « tubes » agissent comme des hymnes en réunissant de larges publics ?

Le spectacle tente donc de mettre en scène une idée forte, celle de la création en commun ; on peut regretter à ce propos une certaine froideur de la performance, les personnages semblent se côtoyer mais finalement ne pas se reconnaître. Ils ne se regardent que rarement, et sans expression de joie aucune. Certains éléments, des costumes en particulier, sont difficilement compréhensibles au regard du propos annoncé. Si un public suffisamment familier de la danse contemporaine et de ses codes pourrait sans doute se satisfaire de ces incongruités, le néophyte ressentira certainement par moments une perplexité – qui n’est pas nécessairement problématique !

Florian Bru

On ne sait pas du tout à quoi s’attendre en se rendant au théâtre Chaillot pour y assister au spectacle de Yuval Pick Acta est fabula. Cette phrase latine tout d’abord, « la pièce est jouée », dont on apprend qu’elle a été choisie pour titre en dernière minute, intrigue. Une brève lecture du programme avant le spectacle ne nous informe pas plus sur son contenu : le chorégraphe y affirme avoir voulu travailler autour de l’hymne afin de créer le commun à partir des personnalités individuelles.

Intrigués, on l’est dès le début de l’œuvre, lorsqu’un danseur grimaçant et criant des onomatopées semble chercher à nous déstabiliser. Les tableaux s’enchainent alors, les cinq danseurs se partagent la scène, tantôt dans des solos plus ou moins longs et virtuoses, tantôt unissant leurs mouvements en une chorégraphie identique.

On peut s’interroger : quelles sont ces hymnes dont parle Yuval Pick ? Sont-ce les musiques qui accompagnent parfois les mouvements ? « White Riot » du groupe The Clash, version disque rayé, « Laissez-moi danser de Dalida » en boucle… Des chansons bien connues, mais modifiées de façon à en devenir presque étrangères aux oreilles du public.

Ces hymnes sont-ils plutôt les moments de communion entre les danseurs ? On comprend ce que veut dire le chorégraphe lorsqu’il parle de différences dans l’unisson : chaque danseur et danseuse semble avoir son propre univers, cependant l’unisson m’est apparu parfois compliqué, les mouvements pas forcément réglés ensembles, comme si des intentions différentes étaient portées par les mêmes gestes. Cela part probablement d’une volonté de ne pas uniformiser les différents styles, mais cette idée aurait gagné dans ce cas à être exagérée ou plus assumée selon moi; une compagnie allie certes des différences de personnalités que Yuval Pick a réussi à mettre en exergue (on est d’ailleurs impressionnés par la virtuosité et l’endurance des danseurs) mais un spectacle est plus agréable à regarder lorsqu’on en dégage une certaine cohérence.

Sarah Muller
Photo : Sébastien Erôme