A love supreme

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Au début, c’est le silence. Un homme seul court d’un coin à l’autre de la salle, s’arrête, les yeux levés. Ses gestes sont comme habités, souvent simples et lents, avec, parfois, une accélération qui essouffle le danseur. On observe, on attend, on s’interroge : on nous avait promis du Coltrane, de la danse improvisée sur A Love Supreme, à quoi rime ce jeu de mime ? Et puis, comme le dit dignement, et très fort, une élégante dame un rang devant nous « on commence quand même à se faire chier, là ! ». Puis viennent les tableaux : les danseurs sont maintenant quatre, et enchaînent de curieux portés qui évoquent – ou est-ce seulement dû à notre imagination ? – l’iconographie religieuse. Toujours pas de musique, mais quelque chose naît en nous, non plus de l’attente, mais une forme d’espérance, le début, tout début d’une émotion.

Le saxophone de Coltrane retentit, et éclaire comme à rebours les gestes qui ont précédé. On ne peut pas parler de bande son décalée, seulement la musique remplit à ce point l’espace qu’on oublierait presque que les premières séquences se sont faites sans musique : elles étaient, déjà, habitées par cette musique.

Chaque danseur suit désormais sa propre partition : tous ont une base, une phrase chorégraphique commune, sur laquelle chacun brode, à sa façon. Contraste étonnant du grand corps aux postures christiques de Robin Haghi avec la silhouette ondulante de Jason Respilieux, de la puissance lumineuse de José Paulo Dos Santos, avec l’énergie électrisante et sombre de Thomas Vantuycom. La surprise est totale. À chaque instant une beauté nouvelle se crée de ces combinaisons inattendues mais jamais improbables : chacun de ces gestes est d’une précision parfaite, d’une évidence absolue. Peu importe qu’on ne parvienne pas à dégager l’improvisation de la chorégraphie, on assiste à une foule d’incantations gestuelles, saccadées, fluides, douloureuses ou souriantes, toujours en tension entre envol et lourdeur, entre gravité et appel du ciel, appel au ciel.

La pièce s’achève sur un dernier mouvement, intitulé Psalm par Coltrane. Là reviennent les geste du début : les portés rappellent les peintures religieuses, les gestes lents se font oratoires. La tension entre sol et ciel est de plus en plus lourde de sens, sans qu’il faille jamais dégager ce sens d’une vague symbolique : comme dans la musique de Coltrane,  tout est dit, sans qu’on n’ait besoin d’y poser des mots ou des images figées. C’est par cette manière de s’offrir, dans une sublime évidence, qu’A love supreme bouleverse ses spectateurs. Anne Teresa de Keersmaker et Salva Sanchis guident ici une expérience qui nous laisse, nous aussi, suspendus entre terre et ciel.

Auréanne Colineau

Where is the Love ? 

Hommage au colosse “A Love Supreme” (1964) de John Coltrane. Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis déploient quatre corps pour interpréter le quartet jazzy du maître. Alors que son souvenir luit comme un encensoir, l’interprétation du duo chorégraphe laisse dubitatif. 

Suspense. Dans les entrailles du Théâtre de la Ville, à l’Espace Cardin, Thomas Vantuycom fait les cent pas. La scène est nue, la lumière brute, le corps de noir vêtu et la musique étrangement absente. Attente inattendue. Nul artifice pour détourner l’attention. Chacun scrute ses moindres mouvements. Les minutes passent, s’étirent, s’allongent… puis se lassent… Où est Coltrane ? Pas à pas, la curiosité et l’engouement laissent place à l’impatience.

Anne Teresa de Keersmaeker, chorégraphe accomplie, couronnée entre autres par L’American Dance Festival Award et deux Bessie Awards à New York, met en scène l’album mythique “A Love Supreme” de Coltrane. Avec son ancien élève, Salva Sanchis, elle articule partition ciselée avec improvisation endiablée. Si l’idée est alléchante, c’est un public resté sur sa faim qui se laisse aller aux confidences après un tonnerre d’applaudissements.

Impossible de ne pas admirer la virtuosité des danseurs qui ancrent le chef d’oeuvre de “Trane” dans la chair. Quatre artistes, quatre mouvements d’une suite de 50 minutes. Un instant bref, vif et une énergie monstrueuse qui se dégage sur scène. Leur prouesse technique laisse le spectateur bouche bée. Chacun incarne tour à tour un instrument et met frénétiquement en mouvement la partition du jazzman. On se laisse aisément séduire par la grâce et la spontanéité avec laquelle chaque mouvement est exécuté. Et pourtant, quelque chose n’y est pas.

Pendant que les éclats ensorcelants de la musique résonnent, des entités isolées se donnent à cœur ouvert devant nous. Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis n’exploitent la dynamique du groupe qu’au dernier mouvement, Psalm, du spectacle. Bien que ce choix souligne justement la portée religieuse de l’album de Coltrane, il nous prive trop longtemps d’un plaisir dont nous avons à peine le temps de jouir. Absence ou presque de décor, de jeu de lumière, de costume… la mise en scène est délibérément épurée. Certes, la matière brute peut être fascinante et nous pousse à n’avoir d’yeux que pour les danseurs. Pour autant, choisir Coltrane, c’est choisir un univers. Les parfums, les couleurs et les sons se répondent, on le sait bien et ce sont malheureusement ces correspondances qui ont manqué à cette mise en scène.

So yes, indeed, it was Supreme.

But sadly, it was not Love.

Lauren Stephan

Le théâtre de la Ville – espace Pierre Cardin proposait ce mois de janvier une reprise de A love supreme, chorégraphié par Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis sur la musique de l’album éponyme de John Coltrane. La version de 2005 présentait deux danseuses et deux danseurs ­– dont Salva Sanchis lui-même — dans une esthétique de blancs. Cette nouvelle version en revanche est dansée par quatre hommes dans une ambiance noire monochrome (vêtements, décor). Le décor, comme à chaque fois chez Anne Teresa de Keersmaeker, est dépouillé, épuré.

Les danseurs arrivent sur scène et commencent à évoluer en silence. On a l’impression d’assister à une sorte de répétition, vestes de survêtements, bruits des pieds sur le plateau. Les danseurs nous proposent des segments de chorégraphie seuls ou à 2, 3, 4. Ils jouent sur l’équilibre, chacun portant les autres à tour de rôle. Ce ballet muet se révèle assez troublant et fascinant. Toutefois le quart d’heure de ce silence dansé devient un peu long et presque inconfortable dans les dernières minutes. Puis, sur un signe de la main d’un des danseurs, retentissent les premières notes : on est alors entraînés dans un tourbillon jazz où composition et improvisation se mêlent sans que l’on puisse en déterminer les contours exacts, à l’image de la musique de Coltrane. Et c’est ce qui fait la force du spectacle que l’on a sous les yeux. Chacun des danseurs incarnant l’un des instruments du quartet musical, c’est une véritable musique visuelle à laquelle on assiste. Les danseurs ne s’économisent pas un instant et l’on se retrouve transportés d’un bout à l’autre des 35 minutes de l’album par ce déferlement d’énergie vive.

 Elodie Ruhier

Du 09 au 20 janvier 2018, l’Espace Cardin du Théâtre de la ville accueille quatre danseurs de la troupe Rosas, dirigée par Anne Teresa de Keersmaeker et établie à Bruxelles. Ils dansent la pièce « A Love Supreme » composée par Salva Sanchis and Anna Teresa de Keersmaeker sur l’album du même nom du saxophoniste jazz et compositeur américain Coltrane. Les deux chorégraphes avaient déjà travaillé ensemble en 2005 pour proposer une première version dansée de cet album. C’est un pari réussi que de revenir en 2017 avec une seconde version. La représentation est courte et intense : un concentré d’énergie déversé en 50 minutes.

Noir. Silence sourd. 

La lumière se fait et les danseurs entrent en scène. Le silence pourtant se prolonge. Ainsi l’attention est entièrement portée sur les corps en mouvements. Le silence est déroutant pour un spectateur qui s’attend à une pièce de jazz dansée. Il offre pour autant une large possibilité de mouvement et de création instantanée, puisque chorégraphie et improvisation alternent constamment durant ce spectacle.

La scénographie est sobre, minimaliste. La scène est nue – on reconnaît sur les côtés les poulies et les mécanismes des coulisses. Les danseurs sont vêtus de noir, évoluent sur un mur de fond noir lui aussi. Ce sont entièrement les corps et les mouvement qui définissent l’espace.

Plasticité du corps et justesse de la chorégraphie 

Le travail de chorégraphie est remarquable et explore les notions de force centrifuge et de pesanteur : cette danse montre quatre corps dépendants les uns des autres comme les différents éléments d’un mobile, qui s’entraînent les uns les autres, par le poids, pour former un mouvement continu et fluide. Le quatuor masculin est énergique, les portés sont puissants et défient les lois de la gravité. Entre les danseurs règne une coordination remarquable et une complicité chaleureuse. Évoluant du solo au duo, il faut dire que les passages les plus marquants sont dansés à quatre.

Vers une forme visuelle du jazz

Finalement, après un long passage d’improvisation par Thomas Vantuycom, la musique s’impose. L’effet bénéfique de ce moment d’improvisation est de retarder l’explosion musicale. La musique surgit, éclatante, elle emplit l’espace et s’impose au corps. Le spectateur, pourtant, est contraint de rester assis sur son siège. Et ce n’est pas l’envie qui manque de se lever et participer, par la danse, à ce déversement musical.

Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis ont traduit l’énergie vitale du jazz en une danse aux accents acrobatiques. Le travail des deux chorégraphes est absolument convaincant et interprété avec force, rigueur et justesse par les quatre jeunes danseurs talentueux.

Charlotte Boschen

A love supreme est un spectacle d’Anne Teresa de Keersmaeker et de Salva Sanchis, œuvre déjà chorégraphiée une première fois en 2005 par le même duo sur la musique de John Coltrane. C’est d’ailleurs de cette musique qu’est tiré le nom de la pièce. En 2017, les deux chorégraphes ont décidé de renouveler leur collaboration et de recréer cette pièce avec quatre danseurs.

Pour retranscrire cette œuvre, il me semble qu’il faut parler de trois éléments essentiels.

Tout d’abord, il est important de souligner la recherche d’un mouvement qui explore la gravité, le poids grâce aux sauts, aux suspensions, aux contrepoids, et cela notamment dans la dernière partie de l’œuvre. En effet, ce moment met en scène les quatre danseurs dans un contact presque perpétuel où chaque geste conduit à modifier la position, le point d’équilibre d’un autre danseur. Cette chaîne continue n’est que recherche d’équilibre entre un point près du sol et un point dans les airs. Cela est d’autant plus frappant que le contact est totalement absent de tout le reste de la pièce, les premières secondes exceptées, celles-ci préfigurant les dernières minutes de la pièce.

Le deuxième élément concerne les choix de structures chorégraphiques. L’œuvre alterne entre moments chorégraphiés et improvisation sans que l’on sache véritablement quel moment est l’un ou l’autre. La précision est si grande du début à la fin que l’improvisation y semble inexistante et pourtant, selon le livret, elle en constitue la majeure partie !

Le dernier élément qui nécessite d’être souligné est l’intime relation entre musique et danse. Cette musique de jazz, entêtante du début à la fin, fait constamment écho avec la gestuelle des danseurs. Ce rythme effréné ne quitte pas un instant leur corps, le spectateur en oublierait lui aussi presque de respirer ! Les danseurs ne sortent pas une seule seconde de scène pendant une heure !

Il est donc indéniable que j’ai assisté à un grand spectacle, spectacle que j’ai d’autant plus apprécié que j’avais été déçue du dernier d’Anne Theresa de Keersmaeker.

Clémence Hitters

A love supreme est une pièce pour quatre danseurs, dont la chorégraphie revient à Anne Teresa de Keersmaeker ainsi qu’à Salva Sanchis. Il s’agit de la recréation d’un spectacle de 2005 dans lequel Salva Sanchis jouait lui-même. Le spectacle possède maintenant une distribution différente. En 2005, il y avait deux femmes et deux hommes vêtus de blanc. À l’Espace Pierre Cardin, en 2017, il y a quatre hommes en noir.

Le spectacle commence commence par une longue improvisation dans le silence qui m’a plutôt laissé de marbre. J’ai trouvé ce moment interminable et la recherche gestuelle était, selon moi, assez pauvre et dispersée, cela me paraissait assez facile. Dès que la magnifique musique de Coltrane s’est fait entendre, j’ai changé radicalement d’avis sur le spectacle : le temps est passé en un éclair.

La chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker est souvent organique : dans sa version de la Grande Fugue de Beethoven, j’avais déjà pu le ressentir. Dans A love supreme, les danseurs font corps avec la musique. Lorsque le rythme s’accélère, les corps prennent plus de vitesse, s’élèvent plus haut, plus rapidement. Quand la batterie devient plus frénétique, les corps peuvent voltiger. Les danseurs ne sont pour autant pas réduits au pléonasme : ils partent de la musique, la suivent, mais parviennent à trouver également une autonomie dans le mouvement.

Le parti pris esthétique est simple mais efficace : chaque danseur « interprète » plus ou moins un instrument du Quartet de Coltrane, composé d’un piano, d’une basse, d’une batterie, et bien sûr, d’un saxophone. Cette décision peut sembler simple, voire simpliste, mais elle est plus intelligente que l’on ne pourrait le penser à première vue. Elle permet de voir les contrepoints qui existent entre les différents instruments et incite à visualiser les effets musicaux.

Durant les solos musicaux, seul un acteur reste en scène. Cela permet de mettre à l’honneur des instruments plus en réserve dans le jazz. Le saxophone, ce roi du jazz, est interprété par un acteur plus corpulent que les autres, qui danse avec plus d’ampleur, n’hésite pas à multiplier les sauts, les tours et les mouvements saccadés. D’autres interprètes ont une silhouette plus discrète : pendant le solo de basse, instrument plus sur la réserve que le saxophone, le danseur a pu communiquer aux spectateurs une autre forme de beauté, plus discrète et plus touchante.

Lors du dernier morceau du spectacle, “Psalm, d’inspiration religieuse, les corps se soutiennent les uns les autres et s’élèvent. Les beaux portés rappellent la peinture maniériste, sans pour autant la reproduire. L’essence religieuse reste souterraine, mais elle illumine les corps. Lorsque les lumières s’éteignent, le deuil du spectacle encore tout chaud commence déjà. Le spectacle d’Anne Teresa de Keersmaeker et de Salva Sanchis me restera longtemps en mémoire.

Alexandre Ben Mrad

“L’improvisation est une question d’équilibre entre créativité et réceptivité, entre prise de parole et écoute”. C’est ainsi qu’Anne Teresa de Keersmaeker définit l’improvisation, concept prédominant dans A love supreme. Cette chorégraphie en partenariat avec Salva Sanchis traduit avant tout la volonté de vivre la musique elle-même, pas n’importe quelle musique de surcroit : l’un des plus célèbres albums de John Coltrane, sorti en 1964. Sans décor et avec des costumes simples (une tenue noire), les danseurs transcrivent en mouvement les notes jouées.

D’abord, c’est le silence. Les quatre danseurs arrivent sur scène et commencent à danser sans musique. Quelques portés, des mouvements de groupe, puis ils se détachent et prennent chacun une voie différente. Chaque danseur est un électron libre. La chorégraphie est marquée par une dichotomie entre le terrien et l’aérien, mêlant des mouvements ancrés dans le sol, enracinés même, à une certaine volonté de défier la gravité, notamment dans les mouvements du haut du corps, qui fouettent l’air comme des oiseaux. Puis, toujours dans le silence, trois danseurs quittent la scène. Thomas Vantuycom se retrouve seul, alternant des poses de face, de dos. Il joue avec les nerfs du spectateur, qui ne peut s’empêcher d’être dans une position d’attente : que va-t-il se passer ensuite ? Car il faut avouer que dans le silence et face à des mouvements statiques, le spectateur parvient souvent difficilement à considérer cela comme la chorégraphie en soit, pensant plutôt que c’est une phase de transition. Mais il se trompe : c’est la chorégraphie. Le silence et les poses continuent, sans doute un peu trop ; on est presque lassé quand arrivent les premières notes de John Coltrane.

Les autres danseurs reviennent sur scène. Ils commencent par quelques phrases ensemble puis se détachent. Chacun représente un des instruments du quartet : saxophone, piano, basse, batterie. On est impressionné par la musicalité, la virtuosité, l’énergie qui se dégage de ces quatre jeunes hommes. Si aucun de leurs mouvements n’est écrit à l’avance, ils savent tout de même quelles sont les directions qu’ils vont prendre, quelles lignes ils vont suivre. C’est une danse haletante, puissante, qui retranscrit parfaitement l’esprit du jazz. A l’image des danseurs, le spectateur est essoufflé tant les informations sur scène sont nombreuses. On en vient à espérer quelques moments synchrones, en vain : chacun instrument joue seul mais ensemble. Cette partie est longue, on se demande comment les danseurs gardent encore de l’énergie.

La dernière partie, Psalm, est totalement différente du reste de la chorégraphie. Sans aucune improvisation, les danseurs se sont rejoints et dansent désormais ensemble, reprenant quelques portés de la première partie. C’est une leçon que Salva Sanchis et Anne Teresa de Keeresmaeker ont voulu donner avec cette pièce : l’être humain a besoin de ses semblables pour avancer. Finalement, et malgré quelques longueurs, on sort impressionné de la musicalité de cette pièce. Elle illustre parfaitement une célèbre phrase de Balanchine : “voir la musique et écouter la danse”.

Angèle Bossard
Photo : Maria Baranova