En avant, marche !

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“La pièce débute dans une mise en scène dépouillée avec quelques chaises, une façade avec des fenêtres et des escaliers apparents. Un acteur au comique indéniable -Wim Opbrouck- prend place au milieu; il lance la musique; le spectacle peut commencer. La fanfare apparaît et bat la mesure rythmant le va et vient entre prise de parole et déclaration d’amour, pas de danse à deux et frénésie musicale. L’ histoire, le sous-texte appartient à chacun; mais on ne peut ignorer cette célébration de la vie.

L’ énergie est présente pourtant dommage qu’ elle ne nous parvienne que durant la dernière demie-heure. Mention spéciale au jeune musicien-danseur.”

Aline Eloundou

Perplexe.

Voilà comment je suis ressortie de cette représentation d’En avant, marche! . Je savais que, s’agissant d’un spectacle en grande partie musical, je ne pourrais pas saisir toutes les subtilités de l’œuvre. Mais tout de même… Je n’ai pas eu l’impression que c’était mon incapacité à reconnaître les notes de musiques ou à juger si un musicien joue juste ou pas qui a fait que j’ai eu l’impression de passer à côté de beaucoup de choses pendant ce spectacle. Pourquoi les acteurs parlaient ils plusieurs langues mais de toute évidence sans les maîtriser? Bien sûr, l’effet comique était là, mais après 45 minutes des mêmes phrases déclinées dans un anglais, allemand, espagnol et italien approximatif, on se sentait frustré à chercher du sens là où de toute évidence il n’y en avait pas.

Pas de sens ? La représentation prenait tout le sien alors. Plus rien à chercher. Plus rien à comprendre. Pas besoin de se demander pourquoi deux femmes sont déguisées en majorettes. Pas besoin de se demander pourquoi l’une d’elle se faisait transporter en hurlant d’un bout à l’autre de la scène.

Pour moi, ce que ce spectacle a mis en évidence, c’est que les musiques et la danse se passent d’explication. On peut admirer les prouesses visuelles que nous livrent les danseurs, l’ordre et la puissance de la fanfare, la diversité de leurs possibilités. J’ai particulièrement aimé le moment où quelques musiciens de la fanfare font presque de leurs instruments des percussions.
Le tout début de la représentation, avec l’entraînement de cymbales, comique et muet, était aussi intéressant, mais au final, il ne débouchait pas sur grand-chose.

Ce moment aussi où l’acteur principal, décati et bedonnant, demande aux musiciens de la fanfare ce qu’ils font dans la vie. Tous ont des occupations diverses: certains sont musiciens de métier, d’autres étudiants, d’autres encore boulangers. Mais la musique les a réunis, les a unifiés, autour de la fanfare.

Ce moment surréaliste aussi où l’homme et sa femme se disputent. Pourquoi? Parce qu’il a peur. Peur de quoi? Il a peur, c’est tout. Mais il ne faut pas avoir peur. Il le sait bien! Mais il a peur quand même. Et elle lui dit quelque chose qu’elle n’a jamais dit à quelqu’un autre: “je t’aime”. Un moment beau fort et absurde où on ne voit que ces deux personnages au milieu de cette armée en débandade de chaises.

Mais pourquoi, pourquoi, se balade-t-il sur la scène avec de l’eau dans la bouche, la recrachant en jet de temps en temps, sur fond sonore de cris de baleine en fond musical? Et pourquoi la femme se précipite-t-elle sous l’eau? Pourquoi les acteurs parlent-ils si fort comme s’ils s’époumonaient en vain?

D’autres moments pourtant m’ont vraiment plu mais il s’agissait de moments purement performatifs. Pas de paroles, de la musique et de la danse, et de la vraie danse, pas seulement des déplacements. Dommage que ce moment soit arrivé seulement une demi-heure avant la fin du spectacle… Ces moments de danse pure où les acteurs se donnaient vraiment tout entier à leur art sans essayer de nous embrouiller avec des paroles inutiles, cette recherche profonde d’une nouvelle façon de perturber le spectateur (un grand nombre de spectateur a été tellement perturbé d’ailleurs qu’il a préféré s’en aller avant la fin, ce qui dérangeait aussi ceux qui restaient… ) Dans ces moments, l’espace scénique était vraiment exploité de manière artistique, entièrement et esthétiquement.

Peut-être y avait-il une réflexion sur le travail de mise en scène également puisqu’une voix masculine donnait de temps en temps des conseils en allemand… Peut-être aussi que chaque tableau musical servait à illustrer la saynète précédente… Mais en tout cas je ne l’ai pas compris. Ma conclusion après ce spectacle c’est que c’est vraiment l’interprétation du spectateur qui donne un sens à l’œuvre et que les formes d’arts les plus simples sont les plus puissantes.

Alix Blouet

Alain Platel et Frank Van Laecke retrouvent le compositeur Steven Prengels pour imaginer un spectacle où une fanfare devient le miroir de notre société. Ils proposent d’aborder cette idée sous la forme d’un « microcosme » : un collectif d’individus aux trajectoires les plus éclectiques qui tentent de marcher dans une seule et unique direction. « Ce contrat, expliquent-ils, est respecté aussi bien que possible, parfois au prix de chutes ou d’erreurs, et prend à ce titre valeur de métaphore de la société dans son entier. »

Sur le plateau, on voit une douzaine d’acteurs et de musiciens. Pour le compositeur Steven Prengels, il est question « d’expérimenter timbres et paysages sonores différenciés, d’alterner tonalité majeure et tonalité mineure. Nous voulons faire un spectacle dans lequel l’action sur scène procède autant que possible de la musique ». En effet, la théâtralisation dans ce spectacle semble le fruit d’une extension « naturelle » du jeu musical et de la dimension sonore en général.

Derrière l’aspect extérieur farfelu et comique, il y a une nouvelle forme de virtuosité qui se développe chez le musicien : on essaie d’obtenir du musicien (qui devient aussi acteur) un travail équivalent théâtralement et musicalement, d’élargir la sphère de la simple virtuosité « mécanique » du jeu instrumental. Ainsi, les acteurs joueront de la musique, les musiciens feront du théâtre. La musique n’a pas un rôle auxiliaire dans le spectacle. Toute l’organisation dramaturgique repose sur la musique, elle est un moteur sur scène et dans la vie des gens, dépassant son existence anecdotique au travers d’une fanfare.

Amal Guermazi

En avant, marche ! est le nouveau spectacle de Franck Van Lecke, Alain Patel et Steven Prengels reprenant le titre d’une exposition du musée gantois Huis van Alijn sur notre patrimoine, dont la fanfare constitue un élément essentiel. La tenture aux allures de cuivre, qui constitue le seul décor, signale l’importance de ces instruments. Présentée comme une « métaphore microcosmique » par le Théâtre Chaillot, la fanfare devient une allégorie de la vie et de la société. Le spectacle est centré autour d’un personnage, vieux et malade, qui ne trouve plus sa place dans sa fanfare. Il en est réduit à jouer de ses cymbales sur une bande audio qu’émet un lecteur CD des années 1990, autre symbole de notre patrimoine. Il se place en marge mais aussi contre-courant de la société, ne voulant plus suivre la marche mais partir désormais à reculons.

Le mélange des langues souligne le cosmopolitisme du temps où se répandent le spanglish, le franglais et autres langages bigarrées tout en interrogeant la conservation de langues minoritaires comme le flamand. Les rares échanges verbaux dénoncent l’absence de compréhension et le manque de poésie qui rongent un peu plus chaque élément de notre vie. L’amour et le sexe, au principe de la vie, sont eux aussi dégradés. Ainsi, le malade insulte une des majorettes qui lui répond simplement : je t’aime.

Le spectacle interroge surtout la création musicale et artistique, notamment le rapport entre le musicien et l’instrument, entre l’homme et la fanfare. Ce questionnement aboutit à des passages savoureux de désacralisation de l’instrument et de la musique : La Marseillaise chantée en gargarisme, un trombone utilisé comme un faux pistolet. La fanfare est tantôt installée comme un orchestre ou tantôt défilant comme une marche funèbre : la mise en place met au cœur du spectacle la réflexion sur la place de la musique populaire et de la fanfare dans notre société : Quel est son rôle et sa place actuels ? Est-elle en danger ? La nécessité de la mettre sur scène pour la faire revivre, semble l’inscrire sur la liste des pratiques culturelles françaises en voie de disparition.

Malgré des longueurs et des parties hermétiques, le spectacle est d’une réelle richesse et inventivité, mais surtout d’une grande beauté, mêlant humour, poésie et effets visuels saisissants. Les derniers tableaux marquent un point d’aboutissement de la qualité des performances et de la recherche d’effets visuels et sonores : du chaos et de la décadence de la société pourra toujours émerger le beau. Finalement, le plus représentatif de nos sociétés fut les nombreuses personnes qui quittèrent la salle, ne pouvant supporter d’attendre la fin du spectacle (qui ne durait qu’1h30). Ne pouvant accepter de se laisser guider par la beauté des jeux scéniques dont le message était flou, ces spectateurs sont les symboles de notre société où l’on ne prend plus le temps de rien, où le court terme prédomine et où la poésie a de moins en moins de place.

Betty Parois

En avant, marche ! est un spectacle original qui réunit sur scène théâtre et musique, jeu et fanfare, les ballets C de la B (Gand/Belgique) et le théâtre municipal de Gand, NTGent. Éclectique, bigarré et délirant, ce spectacle mène tout à la fois une comédie, une farce, de la danse, et un glorieux orchestre. C’est la musique, ordonnée ou non, qui chapeaute l’ensemble, comme une métaphore de quelque chose qui dépasse l’existence anecdotique d’une fanfare, dit le trio. Une marche bien peu académique, trébuchante, hésitante, jamais tout à fait sérieuse, jamais tout à fait absurde.

Sur scènes, aux parades succèdent des cortèges funèbres ; cette tension est incarnée dans le personnage de Wim Opbrouck, musicien « avec une fleur dans la gorge » qui ne peut plus jouer des cuivres, et joue donc des cymbales. Il gesticule, prend la parole, en allemand, en anglais, en italien, en flamand, en français, monologue saccadé, ou adresse à laquelle personne ne répond. Déambulant dans l’espace, il enchaîne les propos tragiques comme les vannes douteuses, et figure ainsi l’incohérence progressive qui s’installe. L’espace se déconstruit, deux danseurs s’isolent, une déclaration d’amour se fait par micros interposés, la fanfare qui faisait la chenille part dans tous les sens et se perd dans un délire de sons, de tournoiement de tubas et de chants décalés, de variations en rythme des percussions, trompettes, cors.

Mais la folie de l’ « acto segundo » ne fait que préparer la remise en marche du monde, répare le chaos des origines, pour livrer un lumineux concert qui est comme l’aboutissement des précédents airs, orchestrés ou « gargarisés » (comme le fut La Marseillaise), de Verdi, de Mahler, de Beethoven.

C’est dans ces écarts, ces digressions, ces trébuchements et cette folie que la métaphore de la musique « fanfaronne » prend son sens le plus flagrant ; la scène est un petit monde, un microcosme dont la vie s’illustre par cette alternance des parades et des cortèges funèbres. Les quelques histoires qui s’y déroulent sont fragmentaires, morcelées, et sans rapport les uns avec les autres – un peu comme la vie. Seul bémol à toute l’affaire, les quelques silences des instruments qui, en laissant le champ libre au jeu des acteurs, se font parfois fortement désirer. Ce léger empiétement des logorrhées sur le son, de la parole (aussi tordue et malmenée soit-elle) sur l’air, est peut-être, aussi, la marque d’une vacillation plus grande par moment, qui perd l’équilibre que l’on retrouve à la fin, où la danse des acteurs est mêlée à la formation quasi militairement réglée des musiciens, pour un finale grandiose qui semble célébrer, en tonalité majeure, la vie, la vie réellement vécue, dans ses contradictions. Par ce titre, En avant, marche !, les auteurs suggèrent que la musique est un moteur de la vie des gens, sur scène comme ailleurs, tout comme la vie est moteur de la musique.

Louis Tisserand

Après le succès en 2010 de Gardenia, les metteurs en scène Franck Van Laecke et Alain Platel, en collaboration avec le compositeur Steven Prengels s’unissent de nouveau en nous proposant au Théâtre National de Chaillot un spectacle rendant hommage au phénomène de la fanfare et des sociétés musicales. S’entourant de comédiens, d’un ensemble de sept musiciens ainsi que de l’Orchestre de spectacle du Nouveau Théâtre de Montreuil ces trois artistes s’emparent de ce système de l’association musicale en l’abordant sous l’angle du microcosme à savoir un collectif d’individus aux origines et appartenances sociales les plus variées et diverses, tentant de se diriger vers un seul et même objectif. En avant marche ! peut ainsi se présenter comme une métaphore de la société dans son entier, présentant la musique comme moteur de vie et facteur de résolution des dissemblances au sein d’un ensemble.

Tout spectateur s’attendant ainsi à une intrigue parfaitement nouée et portée par des personnages précisément déterminés se trouvera déçu ou plutôt surpris par le caractère non conventionnel de ce spectacle, mettant en scène des personnages sans identité définie parcourant l’espace tels des électrons libres. En avant marche nous raconte tout de même une histoire : celle de la formation et de la mise en place d’une fanfare, des répétitions jusqu’à l’édification et l’aboutissement du chœur final, image clôturant la représentation. Ce spectacle se caractérise donc comme un mouvement, un mouvement de cohésion et d’unification. Ainsi, le déroulement de la représentation peut se découper en deux temps. La première partie se présente comme un véritable moment d’expérimentation musical et théâtral, mettant en scène les difficultés que rencontre la fanfare à se construire et à dépasser toute forme de désordre lors des répétitions ; ce qui a pour inconvénient de produire un rythme plutôt lent pouvant parfois provoquer l’ennui et la déconcentration chez le spectateur. Le rythme du spectacle s’accélère cependant avec une explosion d’ivresse et de désordre le plus total survenant après cet état d’expérimentation. Cet instant de chaos apparent, où comédiens et musiciens chantent, dansent, jouent sauvagement et férocement tend cependant vers l’installation progressive d’une certaine harmonie, comme si ce passage par le désordre était nécessaire à l’édification de la fanfare. La représentation figure ainsi les trois temps de la création artistique, à savoir l’errance et l’expérimentation à travers les répétitions, le temps de l’ivresse et de la transgression des codes aboutissant finalement à la formation d’un ensemble harmonieux constituant le dernier temps.

Cette dimension expérimentale, transformant l’espace scénique en une sorte de laboratoire musical et théâtral a également pour but d’interroger le rôle et la place de la parole théâtrale confrontée à la parole musicale. Ces deux types de paroles sont en effet sans cesse mis en position de dialogue et de concurrence tout au long du spectacle. Les propos décousus et sans queue ni tête des personnages, l’usage successif et arbitraire de différentes langues européennes, de maximes et de proverbes tendent à mettre en échec la dimension communicationnelle de la parole théâtrale et à placer celle-ci en situation de dérèglement. La parole musicale résout donc ici cette crise de la parole théâtrale par sa force unificatrice et universalisante, permettant de dépasser tout conflit d’ordre culturel et social. La parole musicale supplante donc ici la parole théâtrale.
Plus qu’un hommage au monde de la fanfare, c’est une mise à l’honneur de la musique que signent ici ces trois artistes nous livrant un spectacle complet, insolite et égayant.

Léo Guillou-Kérédan

Dans « En avant, marche ! », les metteurs en scène Frank Van Laecke et Alain Platel s’appliquent à recréer un monde. En utilisant une fanfare comme métaphore de la société, ils nous offrent une réflexion sur le rapport de l’individu au collectif. La pièce s’ouvre sur un homme (joué par Wim Opbrouck), seul, apparemment perdu. Il cherche à écouter de la musique avec un petit poste de radio mais le son qui en sort est faible, distant. D’emblée, cette solitude pesante, la musique comme seule compagne, nous donne un aperçu de l’ensemble de la pièce. Car dans « En avant, marche ! », il faut être plusieurs pour jouer de la musique et pour pleinement en profiter. Les acteurs se mettent ensuite à disposer des chaises vides sur scène avec minutie, pour pouvoir accueillir un futur orchestre. Ces chaises si bien installées vont suivre le mouvement de la pièce : au fur et à mesure que la musique va s’accélérer, ces dernières seront de plus en plus désordonnées. Puis, entre la fanfare qui commence à jouer à l’unisson. C’est l’harmonie musicale qui représente le vivre ensemble, la communion des esprits et le rapport à l’autre. D’ailleurs quand la fanfare s’arrête de jouer, le comédien du début se met à scander : « Jouez, il faut toujours jouer ». C’est cette obsession pour la musique qui est au cœur de cette pièce, comme si elle était une source de vitalité qui nourrit les hommes et dont ces derniers sont indissociables. Le langage n’est plus suffisant pour donner un but commun, pour insuffler une cohésion au sein d’un groupe, seule la musique peut y parvenir. Et non seulement les acteurs et musiciens jouent de la musique mais ils jouent également avec elle. Dans une société moderne aussi brutale et complexe que la nôtre, le son n’a plus forcément besoin d’être classiquement produit. Tout devient musique : ainsi l’acteur principal s’amuse à faire des gargouillis avec de l’eau pendant de longues minutes, d’autres frappent sur des chaises avec des baguettes de batterie ou même sur les épaulettes des uniformes. On découvre ainsi tout un univers musical enrichi par l’imagination et c’est cette démarche novatrice qui est particulièrement rafraîchissante. Et il n’y a pas que la musique. Car si elle est considérée comme un tremplin vers un idéal de groupe, la danse prend une place importante dans « En avant, marche ! ». On joue avec les corps, les morceaux amènent à la frénésie et à une libération progressive des êtres. Dans une sorte de capharnaüm organisé, les acteurs et les musiciens respirent. Cette pièce propose également une réflexion sur le langage. Les acteurs parlent tantôt français, tantôt allemand quand ce n’est pas flamand, anglais ou espagnol. Les mots sont dénaturés et considérés comme des matériaux modelables. Ainsi les phrases ne font pas forcément sens, en tant que spectateurs on capte simplement des bribes d’informations de temps en temps. C’est cette poésie du langage qu’explore la pièce et c’est également la raison pour laquelle la pièce n’a pas touché tout le monde dans la salle. Beaucoup de personnes sont parties avant la fin du spectacle, perturbés par cette démarche théâtrale qui peut sembler hermétique. De plus, même si le metteur en scène met l’accent sur la musique dans sa pièce, Wim Opbrouck semble attirer les projecteurs sans laisser la chance aux autres de briller et c’est assez dérangeant dans une pièce où on est censé voir un collectif. On peut regretter l’absence d’une cohésion plus marquée entre les musiciens et les acteurs, qui semblaient s’écarter au fur et à mesure que la pièce progressait. En résumé quand on ressort de « En avant, marche ! » on comprend tout à fait la démarche des metteurs en scène en se sentant toutefois frustrés car ils ne l’ont pas exploité jusqu’au bout.

Robinson Brégnat

Un homme entre. Il a un petit poste de radio dans la main, le dépose aux pieds de sa chaise, le branche soigneusement. Il va chercher une grosse paire de cymbales, s’assoit et lance l’enregistrement. La symphonie sort du petit poste, petit filet de musique que l’homme massif, ses cymbales en main, écoute attentivement, de tout son corps. Ce qu’il attend ? Le moment de son entrée, de son coup de cymbale : sa contribution à la grande harmonie symphonique. Il triche un peu avec le temps, tente l’avance rapide, rate, jure, recommence. Et enfin sur le temps, se lève et frappe, exécute sa partition, corps tendu, tout entier dans la recherche de la vibration juste… et s’effondre, s’étrangle au sol, presque mort.

Dans un décor sobre, des chaises et un mur avec des fenêtres, une troupe de musiciens prend place. C’est une fanfare d’écorchés vifs mené par Wim Opbrouck – incroyable acteur. Les metteurs en scène ont privilégié un récit décousu centré autour d’un personnage, musicien « avec une fleur dans la gorge » qui ne peut plus jouer des cuivres. Il se contente de deux cymbales.

Communauté en devenir, la fanfare devient reflet de toute société et les chemins erratiques qu’y tracent ses différents protagonistes dessinent en tableaux touchants et sensibles la parfois difficile articulation entre l’individu et l’en-commun. Le micro amplifie au lieu de cacher des déclarations qu’on aimerait peut-être ne faire qu’à l’autre, les étreintes s’ensauvagent et l’intimité se fait collective. Prendre et se déprendre : les trajectoires d’amour dans les cœurs et dans les corps s’harmonisent et se déchirent en des duos où le geste oscille entre distanciation poétique et instinctivité bestiale. C’est qu’ici tout se montre et s’écrit à même la chair, sans ostentation et sans fards, avec la pureté parfois maladroite de l’aveu. La musique sous toutes ses formes lie, adoucit, soutient ces élans trop humains. Car le mouvement naît de la musique et la musique naît du corps : corps matière et instrument de l’individu qui exécute autant qu’il devient son, voire qu’il fusionne avec son instrument ; corps collectif de la fanfare qui se constitue en corps encore, le temps du morceau.

C’est ainsi qu’Alain Platel aurait sans doute aimé que l’on reçoive sa pièce. Cependant si l’analyse peut lui trouver une certaine profondeur, elle ne nous touche pas : le faux rythme développé sur le plateau est seulement troublé par des instants de grâce – hélas furtifs – comme ce duo dansé entre deux hommes. Ou cette déclaration d’amour par micro interposé. Mais elles ne compensent pas les longueurs pensantes et les déclarations verbeuses de l’acteur principal, aussi bon soit-il.

Samuel Lepoil
Photo : Phile Deprez