Elle

Théâtre | Athénée Théâtre Louis-Jouvet | En savoir plus


L’Athénée est connu pour programmer des spectacles de grands textes des répertoires théâtral et lyrique, avec des mises en scène innovantes et des créations contemporaines et ce spectacle, mis en scène et interprété par Alfredo Arias, ne fait pas défaut.

« Elle » appartient aux écrits posthumes de Jean Genet : composée en un seul trait en 1955, la pièce sera publiée et mise en scène pour la première fois seulement en 1989, trois ans après la mort de l’auteur, probablement aussi parce qu’elle n’est pas entièrement achevée, quelques passages sont lacunaires et la fin manque.

L’incompréhension est instaurée dès le titre : le spectateur s’attend à une pièce autour d’un sujet féminin, puis il réalise qu’il s’agit de Sa Sainteté papale. C’est bien connu, Genet est provocateur. Ici il fait recours à la scatologie et insiste sur la nature humaine du Pape : en patins à roulettes exhibant son derrière, ou encore cherchant les poses idéales pour se mettre en avant devant le photographe. Le comique ressort de ce décalage entre la Sainteté et l’inscription dans un corps humain. Une âme divine dans une chair vulgaire.

À l’occasion de sa première représentation, le Pape était interprété par une femme, ici Arias décide de jouer lui-même ce rôle. Sa mise en scène qui mélange la scène, des vidéos et une arrière-scène souligne la volonté de présenter les multiples facettes de la réalité ; dans cette direction vont aussi les vidéos de Alejandro Rumolino qui créent des surimpressions très réussites.

Le costumes de Pablo Ramirez sont un trait d’union avec l’image graphique du Théâtre même.

Alfredo Arias est un habitué à l’Athénée : il avait déjà présenté « Les Bonnes » du même Genet (2000) et « Circo Equestre Sgueglia » de Raffaele Viviani (2015) et il sera de retour en mai avec « Eden teatro » du même Viviani.

Monica Mele

L’Athénée (théâtre Louis Jouvet) est l’une des salles les plus intimistes que Paris ait à cacher. Située dans le IXème arrondissement, elle se trouve à deux pas du prestigieux Opéra Garnier de Paris. De style italien avec son velours rouge caractéristique, l’intérieur du théâtre respire une hospitalité clémente. On s’installe avec relâchement sur ces sièges aux ressorts quelques peu vieillis pour attendre le début de la représentation qui arrive dans l’obscurcissement progressif de la salle.

Les comédiens arrivent au compte-goutte sur la scène : vous remarquerez leur léger accent dont on ne devine pas immédiatement l’origine. Il pourrait tant être slave ou méditerranéen. Une lecture de la brochure vous indiquera que cette troupe est italienne. Ce qui est troublant dès les premiers instants de la pièce, c’est ce jeu méticuleux fait avec la scène : le déplacement des personnages est millimétré et tracé selon des angles droits donnant l’impression de mouvements mécaniques. Ces mêmes personnages détiennent également le pouvoir sur le son, contrôlé par une télécommande. Un air revient inlassablement : niais, il accompagne tant les scènes légères que les séquences les plus dramatiques. De plus, les costumes révèlent un symbole fort de subversion des genres : ce sont les hommes qui portent la coquetterie tant dans leurs habits colorés d’un rouge vermeil flamboyant que dans la robe papale blanche marbrée de figures géométriques noires. Les femmes sont vêtues de lignes strictes et droites dont les teintes sobres ne rappellent pas les bas dentellés et écarlates d’un des personnages masculins. Les différents camaïeux de tissus sont sublimés par une mise en scène de la lumière. Elle éclaire tantôt la totalité de la scène, parfois elle s’atténue dans un filet et installe une ambiance feutrée sur les planches. Les murs également se voient investis de l’empreinte de la mise en scène : ils sont le support de projections d’images animées dont la tête et le corps du pape ont le monopole. Une chose particulièrement m’a frappée dans la scénographie des comédiens : j’ai tout de suite repéré une grâce sans commune mesure dans les gestes aériens de ce pape excentrique. Personnage principal, ce personnage joué par le metteur en scène Alfredo Arias est entouré d’un cardinal quelque peu excentrique, dont les penchants balancent entre la pêche et le nudisme, et d’un intendant autoritaire (Adriana Pegueroles), incarné par une femme dont les cheveux blancs coupés court rappellent la sévérité de son personnage. Et enfin, le photographe (Alejandra Radano), une femme que le stress rend maladroite. Quelle tension l’angoisse ? l’attente d’ « Elle ». D’ « Elle», ce pape inconventionnel qui déballe tant sa gracieuse énergie que le détail de ses dernières selles. Le portrait de ce pape est un marqueur poignant du style de Jean Genet. Certains dialogues s’achevant sur une note abrupte signalent un détail important du manuscrit : ce dernier est inachevé. Les petites étrangetés qui en découlent déroutent un peu le spectateur mais elles semblent aller dans le sens de l’originalité du scénario.

Ce qu’il faudra retenir de cette représentation : le déroutement de la subversion des genres et de l’appropriation spatiale qui se fait tant par les comédiens que par la lumière, les images projetées sur les murs ou même, la musique qui envahit l’espace quand elle est déclenchée. « Elle » est une pièce assez iconoclaste pour éveiller une curiosité pour ce metteur en scène italien que vous retrouverez pour une deuxième pièce dans cette même salle de l’athénée, « Eden Teatro » du 24 au 29 mai 2018.

Malyphone de Peyrelongue

Les pièces de Jean Genet ne sont pas les pièces traditionnelles—c’est-à-dire qu’il n’y a pas de grandes intrigues ou d’affrontements spectaculaires. Afin de vraiment comprendre une de ses pièces, il faut prêter attention au langage, au symbolisme, aux allusions, à un niveau artistique qui est beaucoup plus subtil et profond que le niveau d’action. Elle ne fait pas exception à cette règle. Au début de la pièce j’ai remarqué l’austérité absolue de la scène : il y avait un écran à l’arrière-plan, un fauteuil et quelque chose qui ressemblait à un appareil photo, mais il n’y avait pas de lien apparent entre ces accessoires. Ce n’était pas du tout facile de reconstruire le contexte du récit à première vue.

Lors de l’arrivée des personnages, j’ai été frappée par la grandeur de leurs costumes. On n’apprend pas leurs noms ou leurs histoires personnelles, mais on commence à comprendre leurs rôles dans la pièce en voyant leur tenue : il y a le pape habillé en blanc, l’homme ne portant qu’une combinaison, la femme presque androgyne portant un uniforme militaire… Ces divers personnages arrivent sur la scène and chacun parle à son tour de sujets abstraits comme les images, la religion, le sexe et la recherche de sens. Ce n’est pas clair s’il existe un seul fil qui relie tous les commentaires des personnages, mais chaque monologue—car ce sont presque des monologues !—développe l’un des thèmes de la pièce entière. Un thème principal, bien sûr, porte sur la critique de la religion, surtout la tradition catholique à laquelle appartient le pape. Ici on est témoin des faiblesses et des bêtises du pape—on voit son costume ridicule, il raconte des blagues, nous montre ses fesses. En voyant un autre côté du pape, on est obligé de repenser toute la tradition catholique et notre rapport à Dieu en général. À la fin de la pièce, même s’il n’y a pas de dénouement d’une grande intrigue, il nous reste des questions inquiétantes sur les grands problèmes existentiels et moraux.

Whitney Sha

À l’Athénée théâtre Louis Jouvet nous avons vu « Elle », texte inachevé de Jean Genet mis en scène par Alfredo Arias. « Elle », c’est le Pape, c’est Alfredo Arias qui oscille entre une joyeuse folie et une calme lassitude sous son beau costume blanc et noir. Autour d’Elle s’agitent Adriana Pegueroles, l’huissier et Alejandra Radano, la photographe. Marcos Montes, c’est le Cardinal, rouge flamboyant, il est comme une note colorée et burlesque qui parcours la scène, entre les deux autres comédiennes, en noir.

Les comédiens entrent doucement sur scène, avec un texte de Sade, Juliette et le Pape, porté par Marcos Montes. On découvre l’accent chantant du comédien dans un texte sur la corruption sexuelle. Cette scène va être à l’image du reste de la pièce, il y a du chant, de la couleur, de la folie et de la joie, et puis des mots qui soulèvent des questions qui ne sont ni burlesques ni tragiques, importantes mais pas le coeur du spectacle, elles nous accompagnent tranquillement pendant cette heure théâtrale. C’est l’image, c’est l’identité, c’est ce que l’on montre ou pas.

L’huissier allume et éteint la musique, toujours la même, parfois elle chevauche les textes, parfois elle entraîne une danse. Les lumières s’allument et s’éteignent pour masquer ou dévoiler. Elles peuvent révéler discrètement l’image flou d’un Cardinal dans le fond de la scène, portée par ses cris. Créer l’effet d’une photographie géante du théâtre plongé dans le noir puis dans une lumière blafarde de flash lors de la séance photo du Pape. Un écran de cinéma blanc descend puis remonte. Le décor bouge, mais simplement, il suit les mouvements des comédiens. Qui dansent, chantent, sautent, se bousculent et se suivent dans une fine danse burlesque.

Le Pape avec ses chants expose ses regrets et ses angoisses au photographe, paniqué et émerveillé par la présence de sa Sainteté. Avec cette scène apparaît derrière lui, sur un autre écran, une vidéo du même Pape, dans le même costume, maquillé, l’air triste. Mais ce n’est pas vraiment lui, c’est une sorte de double muet, un mime, qui bouge avec les mots d’Alfredo Arias. L’image et le comédien bougent ensemble, avec un léger décalage, dans la pénombre, comme si l’on pouvait apercevoir, nous, les spectateurs, l’identité muette du Pape derrière lui. Toujours sur un fond musical enjoué, c’est une interprétation poétique et lucide d’Alfredo Arias du texte de Genet, sur des notes cinématographiques d’une autre époque.

Victoire Coquet

Elle est une pièce de théâtre inachevée de Jean Genet qui est jouée au théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet dans le 9e arrondissement de Paris. Sa représentation est précédée du prologue Juliette et le Pape  du Marquis de Sade et se termine sur l’épilogue A un Pape de Pier Paolo Pasolini, mis en scène par Alfred Arias qui joue lui même “Elle”, c’est-à-dire le Pape.

Dans le prologue, Juliette accepte de s’offrir au Pape Pie VI sous trois conditions qu’elle expose dans son monologue ainsi que les réponses de Pie VI. On nous révèle alors que le Pape avait amassé quantités de pièces d’or : il s’agit d’une scène de jugement, de confession et de condamnation du Pape, qui, l’air dévot, est agenouillé les mains jointes et ne dit mot. La (courte) dissertation sur le meurtre conclut, à notre grande surprise, sur son caractère naturel, puisqu’étant permis par Dieu : ainsi fonctionne le monde animal. Plus qu’antireligieux, ce discours illustre les positions philosophiques osées de Sade sur certaines questions. Enfin, Juliette savoure le fruit du péché sur l’autel religieux conformément aux termes convenus. L’étrangeté de ce prologue déjà attise la curiosité du spectateur sur la pièce de Genet à venir.

Un photographe est chargé de prendre en photo “Elle” – le pape – et se trouve nerveux à l’attitude qu’il doit avoir en présence d’Elle. Cette montée en tension se solde finalement par la burlesque arrivée du Pape sur scène en patins à roulettes, après maints atermoiements. En effet, Elle, contre toute attente, n’est ni majestueuse, ni distante, mais profondément triste et seule. Autour de cet acte unique que constitue la pièce, l’image que l’on a du Pape se trouve démythifiée et renouvelée : la musique gaie et paisible en fond et le jeu de miroir nous invitent à avoir une autre image de ce personnage jadis si lointain, et à présent si proche de nous de par l’espace, le temps et l’intériorité – malgré toutes sortes de fabulations, Elle est après tout humaine, ce qui d’ailleurs facilite la dénonciation de la manipulation des masses par une image fixe donc invraisemblable de certaines choses. Cette reconnaissance est rendue possible par loquacité du Pape et celle des autres personnages – notamment par les “Chants”. Finalement, on ne retient pas grand chose de cette pièce très brève dont les discours ne semblent n’avoir ni queue ni tête, mais l’humour est au rendez-vous.

L’épilogue constitue la mise en scène de l’épigramme A un pape que Pasolini a publié à la mort du Pape Pie XII en 1960. Le texte est récité en italien par la comédienne Alejandra Radano, les sous-titres français étant projetés en arrière plan. Avec sa stature presque militaire, c’est l’indifférence du Pape face à la pauvreté urbaine que la comédienne dénonce avec véhémence, alors qu’il prêche partout l’aide à son prochain.

En fin de compte , Elle est toute entière une condamnation du Pape, verbeuse sans manquer de théâtralité, autant dans la légèreté intrigante que dans le discours grave.                                                         

Eveline Su

Le théâtre de l’Athénée présente du 7 au 24 mars 2018 la pièce inachevée de Genet, Elle. Mise en scène par Alfredo Arias, cette pièce aborde la figure papale qui d’ordinaire s’entoure de mystère. Le texte est ainsi précédé de Juliette et le Pape du Marquis de Sade et suivi de A un Pape de Pier Paolo Pasolini. La pièce nous entraîne ainsi dans un univers habituellement clos tout en l’abordant de façon loufoque.

Le prologue est un morceau qui nous replonge dans le style libertin de Sade, Juliette révèle au pape qu’elle connaît toutes les atrocités commises par ses prédécesseurs. Elle lui intime alors l’ordre de célébrer des messes noires et de pratiquer avec elle la sodomie sur l’autel consacré.

L’épilogue apparaît dans toute la puissance de sa véhémence, le texte est dit dans sa langue originale et est surtitré en français. Il n’en est pas moins que la mise en scène épurée, la comédienne se tenant droite devant une toile blanche, permet de transporter toute la puissance du texte. Il s’agit d’une adresse au pape Pie XII pour lui rappeler que sous ses fenêtres des hommes et des femmes sont en train de mourir de faim. La pièce s’achève ainsi sur note acerbe abordant une certaine hypocrisie cléricale.

Entre ces deux morceaux s’inscrit la pièce de Genet, Elle qui est à mi-chemin entre burlesque et travestissement. L’intrigue est assez simple, un photographe est mandé pour prendre des clichés du pape afin de les exporter partout dans le monde. Le texte réfléchit donc à la représentation, à l’image. Ce qui frappe le spectateur en premier lieu, c’est l’illusion développée autour du genre. En effet, les rôles d’hommes sont joués par des femmes, tandis qu’Elle est jouée par un homme. Qui est Elle finalement ? Le genre n’apparaît plus comme une priorité dans un monde où l’humain perd sa matérialité, Elle n’est que “sa Sainteté”. Cette obsession de l’icône est ainsi rendue par un projecteur qui renvoie l’image du comédien sur lui-même. Tout l’univers clérical est dégradé pour lui redonner une réalité. Il retombe dans une certaine culture populaire. Ce pape qui se fait tant atteindre et dont les pas résonnent arrive finalement monté sur patins à roulettes. Les trompettes papales ont été remplacées par une bande-son kitsch déclenchée à l’aide d’une télécommande. L’autorité religieuse représentée par le cardinal est également détournée par le truchement d’un costume complètement décalé, celui-là revêt une ceinture de poissons dorés à la manière de Joséphine Baker ainsi que des porte-jarretelles rouges.

Cette mise en scène permet d’inscrire l’Eglise comme représentation théâtrale, scène d’une véritable comédie humaine.

Laura Violette

 

Photographie : Laura Lago