Eliogabalo

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Pièce oubliée du XVIIe siècle, Eliogabalo est un opéra en 3 actes de Francesco Cavalli (1602-1676), mis en scène cette saison par Thomas Jolly. Ce jeune comédien et metteur en scène prometteur s’est illustré au festival d’Avignon et s’ouvre pour la 1e fois à l’art de l’opéra. Son domaine de prédilection étant le théâtre shakespearien, l’aspect général de la pièce témoigne de cette inspiration, par un décor vivant et l’éclairage qui dramatise le jeu des chanteurs. Il aime d’autre part, à renouveler les œuvres qu’il monte en créant une ambiance pop, résolument moderne.

L’intrigue se situe au cœur de l’Antiquité, retraçant le règne de l’ignoble empereur Héliogabale jusqu’à son assassinat et sa succession par Alexandre Sévère alias Alessandro. Ce tyran courtise les plus belles femmes de Rome : Flavia Gemmira et Eritea, engendrant déshonneur et complications dans leurs histoires amoureuses.

Malgré le pouvoir tyrannique que semble détenir Eliogabalo sur ces sujets, de nombreux indices dans la pièce rappelle la suprématie et l’omniprésence des dieux. Que ce soit par la loi (interdiction devant les dieux de se marier entre rangs différents), ou par les présages (les corbeaux dévorant le banquet), l’empereur montre son indifférence par rapport à quelconque divinité et ne parait pas en mesurer les conséquences de son insolence. La mort de l’empereur est finalement justifiée par Guiliano d’une volonté divine et apparaît comme telle, lorsque c’est Gemmira qui le tue.

Le choix d’ajouter des danseurs est plus ou moins pertinent selon les scènes. Si la scène où ils représentent des corbeaux dévorant le banquet royal est percutante, tant esthétiquement que symboliquement, il s’avère lors des autres moments où ils interviennent, leur présence apparait plus comme une distraction par rapport à l’action principale.

Très novateur, le jeu de lumière joue en effet une grande importance dans l’interprétation de cette œuvre, dépeignant pourtant une période sombre de la République romaine. Une multiplicité d’effets et de couleurs différents guide et filtre notre regard, focalisant sur un point de chute, souvent l’empereur, rappelant les tableaux classiques du XVIIe. Le scénographie tend aussi à refléter l’opulence dans laquelle vit Eliogabalo. On se souviendra particulièrement du spectaculaire tableau où il prend un bain d’or et en ressort couvert de paillettes.

Les costumes éblouissants des membres de la cour font eux aussi preuve de cette richesse et contrastent avec ceux des autres personnages, composés de tissus rigides et sobres.

J’ai été impressionnée par le jeu des chanteurs qui fait preuve d’une rare expressivité, quel que soit le sentiment exprimé (joie, colère, désespoir…) notamment par les recitar cantando. Les scènes d’amour m’ont particulièrement subjugué surtout celles entre Guiliano et Eteira. Aussi, on observe un surprenant brouillage des genres avec des rôles d’hommes chantés plus aigus que certaines femmes.

J’ai remarqué par ailleurs un décalage entre la musique de Cavalli (jouée par l’orchestre Cappella Mediterreanea), classique et conservative, et le caractère sulfureux du livret, mettant en scène le meurtre d’un empereur, la mention d’un sénat de femmes ou encore le personnage principal totalement immoral qu’a été Héliogabale.

Malgré les multiples défis à laquelle cette œuvre était confrontée, du fait de sa mal-connaissance, elle fait donc preuve d’une grande ingéniosité pour la moderniser sans en perdre son essence originelle.

Claire Annereau

Le début de la saison d’opéra au Palais Garnier a été lancé par la représentation d’Eliogabalo de Francesco Cavalli (1602-1676), dirigé par Leonardo Garcia Alarcon et mis en scène par Thomas Jolly. Cette création baroque, assez méconnue est jouée par l’orchestre Cappella Mediterranea et le Chœur de Chambre de Namur.

L’histoire se déroule au temps de l’Empereur Héliogabale, méprisé, vivant dans le luxe et la débauche. En tant que bon empereur, ce dernier abuse de son pouvoir pour arriver à ses fins : satisfaire ses désirs et écarter ceux qui se trouvent sur son chemin. Mu par ses pulsions de conquérir les belles femmes, il se plaît à violer Erritea, puis Gemmira pourtant fidèle à Alessandro. L’opéra en trois actes s’attèle à montrer l’évolution de sa conquête et les dommages collatéraux que causent son indifférence aux émotions humaines. Ainsi, après différentes intrigues amoureuses perfides, la mort d’Eliogabalo vient remettre les choses en ordre.

Thomas Jolly livre une mise en scène théâtrale neutre bien à lui. Le décor se veut contemporain, sobre, dans une succession de plateformes modulables, d’escaliers qui retranscrivent la hiérarchie pour comprendre où en sont les personnages dans le déroulement de l’action. La couleur noire domine, le décor s’y fond. Il faut alors compter sur le jeu des lumières (spots lasers blancs) pour se faire guider. Cependant cet éclairage n’a rien de chaleureux, il reste froid, ferme l’espace à la manière de barreaux de prison, rendant l’atmosphère glaciale, tragique. L’idée du contraste entre le soleil et des lasers froids permet un jeu de reflets ingénieux qui laisse présumer la fin. L’empereur reste le personnage au costume antique le plus extravagant sans pour autant éviter son effacement sur scène. Cela ne suffit pas à lui donner une présence et du relief. Rares sont les moments où l’empereur se confronte véritablement aux autres. Il reste passif, déléguant les tâches les plus hasardeuses (assassinat, empoisonnement). Ainsi le spectateur reste dans l’attente du conflit. On ressent cette envie d’aller plus loin dans les sentiments des personnages (jalousie, colère, désir) mais la performance musicale passe avant tout et la mise en scène s’efface légèrement face aux contraintes de l’opéra.

La performance est mise en valeur par une augmentation du rythme et de l’intensité, déséquilibrée, explosant presque à la fin, soulageant le spectateur, qui attend le dénouement des intrigues. Cette fin est aussi marquée par l’utilisation du chœur qu’on aurait aimé entendre davantage, tant il permet de captiver l’attention de l’audience. On remarque également des performances vocales inégales entre Alessandro, un ténor, dont la voix grave traduit un personnage fort et Eliogabalo, un contre-ténor avec une voix qui surprend et ne correspond pas tout à fait à l’image d’un empereur. On aurait aimé un personnage ayant plus de caractère. Or, là on se souvient plus des performances vocales des femmes. Elles apportent la force à cet opéra, de leur voix puissantes. L’efficacité se tient grâce aux personnages qui se confrontent et des voix qui se compensent.

L’histoire d’Eliogabalo se traduit par des mots clefs comme l’honneur et l’amour qui triomphent. Les grandes figures se battent pour ce à quoi elles aspirent, donnant plus de force au « bien » entravé par le « mal ». On oubliera la mort de l’empereur, non la force de l’honnêteté. La mise en scène se limite aux restrictions de l’opéra, gardant un côté théâtral qui se cherche encore un peu.

Lucile Bihannic

Cette critique porte sur l’opéra «Eliogabalo», mise en scène par Thomas Jolly sous la direction musicale de Leonardo García Alarcón. Il s’agit d’une œuvre de Francesco Cavalli, qui était composée en 1667, mais créée postum en 1999. L’auteur du livret n’est pas connu. Eliogabale était empereur romain de 218 à 222. Symbole de la décadence et du vice, le jeune tyran originaire du Syrie était assassiné de manière cruelle par des soldats mutinants.

L’action de l’opéra suit le schéma classique: À côté de l’empereur et ses conseillers, deux couples romains sont au milieu des intrigues. L’opéra commence avec le viol d’Eritrea par Eliogabale, liée d’amour à Giuliano, le chef des soldats. Pour ne pas perdre son honneur, Eritrea exige la promesse de marriage de l’empereur; celui pourtant cherche déjà un nouveau plaisir: Gemmira, l’amie de son cousin Alessandro. Après des nombreuses conflits, le tyran voluptueux est tué. Les couples se reconcilient et Alessandro devient le nouveau empereur juste.

La scène mise en place par Jolly reflète parfaitement le personnage principal de l’opéra: un arrangement de lumières symbolisant le soleil (helios ) montre l’omniprésence et le pouvoir de l’empereur. Elles se croisent quand les intrigues commencent à menacer la position du tyran et prennent leur configuration le plus spectaculaire au finale dramatique. Dans l’ensemble avec une scène sur la scène, tout en noir, équipée d’un petit escalier mobile, ceci rappelle l’ esthétique des concerts de rock. Cet éscalier mène parfois juste dans la fosse de l’orchestre, en mélangant les plans du théâtre. Ainsi, Jolly réussit à exprimer par les décors le côté luxe de l’empereur, qui se met en scène lui-même en pertubant l’ordre romain. Le bouleversement de l’ordre est également mis en évidence par la voix et les costumes du tyran et de ses proches : Chanté par un contre-ténor, les bordres entre feminité et masculinité sont questionnées. Les costumes, créés par Gareth Pugh,  évoquent la cité romaine et en même temps l’Italie baroque de Cavalli. Ils se distinguent par la clarté et la simplicité des lignes; surtout l’empereur porte des habits de forme triangulaire, une forme associée au pouvoir divin. L’origine orientale d’Eliogabalo est rendu compte par les couleurs: le rouge, le violet, le noir, et l’or dominent. Sa servante fidèle, Lenia,est jouée par un acteur masculin portant des robes, dont la gestuelle exagerée produit un effet comique et grotesque. À ceci contribue également que les deux acteurs sont chauves et ont une carrure masculine athlétique. Le dépassement des bordres entre les sexes est ici tout à fait artificiel et n’évoque nullement une androgynité naturelle, mais bien au contraire le jeu d’un déguisement grotesque. Il est décisif que, dans l’ensemble de la mise en scène, ces caractères qui se trouvent ainsi entre les sexes sont ceux qui ne cherchent que le plaisir au lieu d’accomplir leur devoir politique. Jolly a opposé à ceci la masculinité presque classique d’Alessandro, ténor, portant une barbe, qui va être le bon et juste successeur du tyran.

La mise en scène de Jolly est en soi cohérente. Elle se caractèrise par un emploi réfléchi et en même temps spectaculaire des moyens théâtrales. Cependant le personnage du tyran manque un peu du charisme. Sa figure grotesque ne peut pas expliquer suffisamment l’attirance de ce caractère.

Doris Bretz

Pour l’ouverture de la saison lyrique, traditionnellement consacrée aux œuvres classiques, l’Opéra de Paris a fait le choix audacieux de présenter l’un des derniers opéras de Francesco Cavalli, mais aussi l’un des moins connus : Eliogabalo. Dans le sublime Palais Garnier, le jeune metteur en scène Thomas Jolly nous dévoile une véritable réhabilitation de cette œuvre sulfureuse.

Cet opéra en trois actes relate les derniers jours de l’empereur romain Heliogabale, couronné à l’âge de quatorze ans, puis assassiné à l’issue de quatre années d’un règne de débauche et de violence. « A mort Eliogabalo ! » Dès le lever de rideau, le ton est donné. Les cris de révolte se mêlent aux éclats de voix festifs, et annoncent la duplicité de l’œuvre et de son personnage éponyme. L’intrigue politique reste toutefois en retrait pour brosser le portrait ambivalent d’un souverain dévoyé. Incarnation de la démesure, cet anti-héros subversif compare sa puissance à celle de Jupiter, clame que « si Eliogabalo le veut, on changera de saison » et n’est gouverné que par sa jouissance. C’est ainsi que, convoitant les plus belles femmes de Rome, il jette son dévolu sur Gemmira, promise à Alessandro. Un deuxième couple gravite autour du souverain décadent : Giuliano, frère de Gemmira, et Eritea, qui exige d’Eliogabalo une promesse de mariage après que ce-dernier l’a violée. Le désir de l’empereur pour les deux jeunes femmes impulse alors un entremêlement d’intrigues fondées sur le renversement, le mensonge et la dissimulation. Mais si ces ruses restent plaisantes, notamment à la faveur du duo comique et caricatural de Nerbulone et Lenia, le crime affleure pour imprimer une teinte plus sombre à l’œuvre de Cavalli. Ainsi, le viol ouvre l’intrigue et le meurtre l’achève.

La thématique de la métamorphose innerve l’œuvre et orchestre travestissements et autres déguisements : Alessandro se déguise en Ethiopien, Eliogabalo se travestit pour embrasser Gemmira, les femmes prennent la place des hommes au Sénat tandis que les hommes se déguisent en femmes à leur tour. Cette dimension carnavalesque de l’œuvre va jusqu’à déstabiliser la morale et brouiller les frontières entre vice et vertu. Les pulsions humaines se trouvent ainsi exaltées, dans toute leur complexité et leurs contradictions.

Cette plurivocité des personnages contamine la scénographie. Au croisement d’influences diverses, les éclairages modernes côtoient les beaux costumes stylisés à l’orientale. Le décor épouse le dynamisme de l’intrigue et se transforme sous les yeux du spectateur : il coulisse, se prolonge à la verticale pour mieux mettre en scène le pouvoir. Les décors sobres et sombres se trouvent soudain fendus par des filets de lumière franche et des éclats d’extravagance, comme le costume violet paré d’or d’Eliogabalo. Le sol s’ouvre sur un bain d’or éclatant dans lequel l’empereur s’abandonne, dans une scène superbe illustrant l’opulence à son paroxysme. A ces métamorphoses du décor s’ajoute le dynamisme conféré par les mouvements et les danses, que les corps lascifs incarnent une débauche exaltée ou qu’ils glissent sur scène avec grâce, parés de plumes noires, pour devenir des hiboux de mauvais augure.

La richesse de cet opéra réside enfin dans la coexistence des registres, qui engendre les passages du rire aux larmes : onze lamenti s’immiscent entre les récitatifs, les recitar cantandi, entre parole et chant, confèrent à l’œuvre sa vivacité. Finalement, c’est le talent des chanteurs qui conquiert le spectateur et parachève ce spectacle grandiose, vivant et extravagant.

Marina Gesrel

Eliogabalo de Francesco Cavelli se focalise sur des intrigues : planification de viols, des femmes tentant de survivre tant bien que mal dans un environnement dangereux et d’un empereur tyrannique et pervers. Eliogabalo ne m’a pas charmé par son histoire, qui était pour moi plus compliqué niveau romance que les vingt neuf saison d’Amour, Gloire et Beauté bien que beaucoup plus sanglant.Vous l’aurez compris : on ne va pas voir Eliogabalo pour se détendre après une longue journée de travail.

Eliogabalo semble ici presque enfantin à travers le jeu de Franco Fagiolli : il n’est qu’un homme gâté cherchant à avoir tout ce qu’il voit, dans ce cas-ci près de la moitié des personnages féminins évoluant sur la scène. Se baignant dans de l’or, paré de parures splendides toujours dans les teintes de rouge et violet, il se présente tout en excès à la cité mais aussi aux spectateurs, proclamant haut et fort qu’il veut toutes les belles femmes et refuse d’être fidèle et honnête envers qui que ce soit.

Le rythme est assez soutenu bien que les moments forts soient majoritairement dans le dernier acte où les complots se dessinent clairement, tout comme les différentes trahisons et les mauvais présages envoyés par les Dieux à cet empereur tyrannique. L’action se déroule chronologiquement, rythmé par la révolte des soldats, les plaintes des amoureux meurtris et les complots.

La mise en scène de Thomas Jolly est grandiose: l’espace sur scène est manié en temps réel grâce à une mécanique de plate formes et d’escaliers roulants pouvant être déplacée par les mains invisibles des techniciens. Tout sur la scène semble ainsi en mouvement : les danseurs ne sont pas ici les seuls à se mouvoir, les chanteurs et les techniciens invisibles semblent être partout à la fois. On remarquera ainsi facilement que certains comédiens se retrouvent à chanter allongé sur le sol ou des danseurs se portant les uns les autres tout en montant des escaliers.

Les lumières et les couleurs offrent à Eliogabalo un aspect mystique, presque magique : les boissons du banquet sont d’un vert presque fluo, les hiboux-danseurs sont énormes et inquiétants alors que les tons rouges de la tenue de l’empereur au Sénat semblent annoncer la mort imminente d’Eliogabalo.  Les dieux sont toujours présents, observant la machine infernale en cours : le Dieux de l’amour surtout présent durant le premier acte est peu à peu remplacé par les hiboux de la mort sous le regard imposant des statues divines du Sénat qui finissent par se mouvoir et se détourner de l’empereur.

On saluera la performance magnifique de l’orchestre Cappella Mediterranea, du Chœur de Chambre de Namur, de Leonardo Garcia Alarcon, des danseurs et du casting principale.

Voir un opéra dans un lieu aussi mythique que l’Opéra Garnier est une expérience que je recommande. Si vous voulez pousser l’expérience jusqu’au bout, n’hésitez pas à mettre votre tenue de soirée : une partie assez importante du public était sur son trente et un! Si j’ai appris une chose, c’est que l’Opéra ce n’est pas seulement pour voir, c’est aussi pour se montrer.

Je remercie une nouvelle fois le service culturel qui m’a permis de me rendre dans un lieu historique voir un opéra que je n’aurai pas pu voir par mes propres moyens !

Sarah Makdad

Pour ses débuts sur la scène du Palais Garnier, c’est l’opéra Eliogabalo que le jeune metteur en scène Thomas Joly a choisi de produire, d’après un livret anonyme rédigé en 1999 et sur une musique de Francesco Cavallo.

Inspiré de la figure d’Héliogabale, empereur romain dont le règne fugace (218-222) se solda par un assassinat, Eliogabalo dresse en trois actes la figure d’un jeune empereur préoccupé par son seul plaisir et mettant tout en œuvre pour obtenir les faveurs de Gemmira, pourtant promise à son plus fidèle allié Alessandro. Profondément transgresseur, aveuglé par une illusion de toute puissance, Eliogabalo renverse les valeurs, questionne le genre, bouleverse les conventions.

Associé au chef d’orchestre Leonardo García Alarcón, Thomas Joly  faisait donc un pari ambitieux : proposer au public une œuvre peu connue, abordant les problématiques actuelles mais délicates du respect de l’ordre établi, de la transgression et de la morale.

Pour un empereur mégalomane qui se complaît dans l’ostentation (on ne compte plus les tirades où il se compare à Jupiter), le choix du décor du premier tableau peut étonner. Dans une atmosphère sombre, un simple promontoire permet certes d’illustrer les rapports de force entre les personnages, puisqu’Eliogabalo, figure écrasante, surplombe la scène, mais manque de la folie foisonnante que l’on peut attendre d’un opéra baroque. Les jeux de lumière, excellemment orchestrés par Antoine Travert, viennent cependant orner cette mise en scène plutôt dépouillée, ajoutant comme une présence supplémentaire. Celle des dieux ? La question se pose lorsque des éclairs lumineux viennent frapper le banquet, organisé par Eliogabalo pour tuer Alessandro et violer Gemmira, accompagnés de hiboux annonciateurs d’un mauvais présage. Avec des décors malgré tout un peu plus fournis, les deuxièmes et troisièmes tableaux nous rappellent que la simplicité permet aussi de se recentrer sur l’essentiel : les personnages nombreux et complexes et le langage des corps.

Car Eliogabalo est un spectacle total. De la danse, du chant bien sûr, avec le contre-ténor  Franco Fagioli excellent dans le rôle d’Eliogabalo, Valer Sabadus dont la voix transperce le public, et des « seconds rôles » loin de faire de la figuration. Ce sont également de vraies performances dramatiques qui se jouent sous nos yeux, et le public rit des manières de Lenia, et le public frissonne face à la tension qui s’installe lorsque Gemmira doit accepter la demande en mariage d’Eliogabalo. Un bain d’or dans lequel l’empereur se baignait quelques minutes auparavant les sépare alors, comme pour rappeler l’aveuglement que causent la richesse et le pouvoir absolu. Eliogabalo pense tout avoir, mais il n’aura jamais Gemmira.

Si Eliogabalo se joue dans une antiquité lointaine, les problématiques qu’il soulève parlent au spectateur d’aujourd’hui. Le genre tout d’abord, avec des  personnages habillés en femmes comme en hommes pour lesquels le sexe n’est pas un critère de choix dans le processus de séduction. La politique et la légitimité du pouvoir ensuite, car Eliogabalo renverse l’ordre, le maltraite, n’hésitant pas à créer de toutes pièces un sénat de femmes à seule fin de séduire l’une d’entre elles. En ne considérant la politique que comme un moyen d’assouvir ses pulsions personnelles, Eliogabalo la réduit à un simple artifice. Déniant toute légitimité aux contrats qui fondent la société telle que nous la connaissons (entre un chef d’Etat et son peuple, son armée, mais aussi entre un époux et sa femme…), il nous pousse à nous interroger sur leur légitimité, les fait vaciller, dans un grand carnaval rendant hommage au style baroque. Ce n’est pourtant pas un retour à l’ordre que suggère cet opéra, et si la luxure est dénoncée via la figure de l’empereur, la probité inflexible est également moquée. Quand Alessandro, qui vient d’échapper à une tentative d’assassinat par Eliogabalo, est invité par Gemmira à le combattre sous peine de la perdre, ce dernier lui répond qu’il préfère l’abandonner. Une clameur monte du public. Emprisonné dans un impératif catégorique tout kantien, ce personnage ne semble pas parler aux spectateurs d’aujourd’hui. Si Eliogabalo est sans doute un anti-héros, il n’y a pas pour autant de héros dans cet opéra, qui nous invite peut-être finalement à réfléchir à nos valeurs, sans nous en donner les clés.

Sarah Revelen

Eliogabalo est un opéra en trois actes écrit par Francesco Cavalli au XVIIe siècle. Du 14 septembre au 15 octobre, cet opéra en langue italienne est chanté au Palais Garnier à Paris. Une dizaine de chanteurs prennent place dans la mise en scène du jeune français Thomas Jolly. L’intrigue se déroule autour du personnage d’Eliogabalo. Détesté de son peuple, l’empereur Eliogabalo ne cesse de courtiser les plus belles femmes de la ville de Rome. Le premier acte s’ouvre sur le viol d’Eritea. Aidé de ses serviteurs Zotico et Lenia, Eliogabalo refuse cependant d’épouser celle dont il a abusé et cherche à séduire la bien-aimée de son cousin Alessandro.

Le jeu de séduction entre les différents personnages est au centre de l’intrigue. L’opéra s’ouvre sur un moment particulièrement fort, annonçant dès les cinq premières minutes toute l’horreur dont est capable Eliogabalo. Les scènes de tensions, qui allient nombreux personnages et danseurs, alternent régulièrement avec des scènes plus calmes, où les personnages, souvent par couples, s’avouent leur amour. Les trois actes se suivent dans une chronologie rapprochée  qui s’étale sur quelques jours. Les protagonistes s’espionnent les uns les autres entrainant les péripéties de l’histoire par des quiproquos. Seul le public impuissant comprend ce qu’il se passe. Les acteurs évoluent dans un décor sobre à prédominance noire sur des escaliers et une grande plateforme carrée. Ce décor épuré met l’accent sur les personnages et les paroles que ceux-ci chantent. Le rôle du vêtement est ici un facteur déterminant pour le spectateur. Il lui permet de savoir le caractère et la noblesse de chaque personnage. Si Alessandro et Giuliano portent des costumes antiques attestant de leurs bonnes vertus, il n’en est pas de même pour Eliogabalo et ses compères, vêtus de costumes aux couleurs chatoyantes évoquant l’Orient et de maquillages  très prononcés. Eritea porte quant à elle une longue robe blanche, telle une vestale pure face à la violence de l’empereur. Les paillettes, le bassin rempli d’une eau dorée ainsi que la sculpture d’un visage tel un empereur romain accentuent l’effet de puissance destructrice d’Eliogabalo.

Les artistes évoluent souvent au centre de la scène et n’hésitent pas à circuler entre les membres de l’orchestre. Tout est fait pour attirer le spectateur à lui. La lumière est tamisée, le décor est sobre et noir. L’absence de musique à certains passages cruciaux renforce la tension dramatique de la scène. La chute d’objet, comme la tête d’Eliogabalo laissée tomber par Gemmira, accentue l’importance du geste de celle-ci.

La scène la plus impressionnante reste sans aucun doute la fin du deuxième acte avec l’interruption du banquet par une attaque de hiboux. Les costumes très contemporains des danseurs qui se meuvent sur l’ensemble de la scène donnent un pouvoir mystique à la représentation.

Eliogabalo est aussi une réflexion sur le genre humain. L’empereur se travestit dans un  Sénat où les danseurs évoluent dans une quasi nudité. Les personnages n’appartiennent pas à un genre par leur physique. Seuls leurs paroles et leurs actes comptent. Le rôle de Lénia est joué par un homme tandis que Franco Faglioli, interprète d’Eliogabalo, est un contre-ténor. L’opéra se termine par les retrouvailles des divers couples ; la tombée de rideau expose les lettres disposées sur l’escalier formant le nom d’Eliogabalo, rappelant une dernière fois au spectateur le caractère inoubliable du personnage.

Fanny Roilette

Héliogabale, empereur romain entre 218 et 222 dont on se souvient assez peu aujourd’hui, est la figure qui a inspiré le personnage d’Eliogabalo dans l’opéra éponyme écrit en 1667 par le compositeur italien Francesco Cavalli – pour la musique – et un librettiste anonyme.

Créé seulement en 1999 dans la ville lombarde de Crema, ville natale de Cavalli, Eliogabalo est repris cette saison par l’opéra de Paris au Palais Garnier dans une mise en scène de Thomas Jolly.

Eliogabalo, souverain las et lascif, n’hésite pas à risquer la confiance de son peuple – maintenue à grand-peine par son fidèle cousin Alessandro – pour la satisfaction de ses plaisirs. Coureur de femmes invétéré à qui rien n’est jamais refusé, Eliogabalo jette son dévolu sur la fiancée d’Alessandro et sœur de son capitaine des armées Giuliano, la belle Gemmira. Les différentes intrigues amoureuses se lient et s’entremêlent, qu’elles soient le fruit de calculs froids et réfléchis ou de véritables élans des cœurs, jusqu’à la chute finale du cruel empereur.

Si l’acte 1, qui nous présente l’intrigue et les personnages, semble mettre un peu de temps à décoller et que certaines voix paraissent encore fraîches, l’œuvre prend son envol dans les actes 2 et 3. Une magnifique aria de la première soprano et le très émouvant duetto sur les amours contrariées de Giuliano et Eritea sont d’ailleurs salués à juste titre par des salves d’applaudissements méritées et enthousiastes de la part du public.

Outre la plateforme mobile en escaliers qui permet de fréquentes modifications de l’espace scénique, le décor reste plutôt d’une sobre simplicité. Cette sobriété se voit contrebalancée par le faste des costumes d’Eliogabalo, celui-ci en ressortant d’autant plus. On notera aussi la magnificence du luxueux bain d’or qui apparaît sous les planches de la scène : l’effet esthétique est réussi lorsque les feuilles d’or s’attachent à la peau du chanteur, le bassin continuant à projeter une clarté ondoyante qui se reflète avec une grâce tranquille sur le plafond chagallien de la salle plongée dans la pénombre.

Le texte comme la mise en scène se révèlent étonnamment drôles, notamment les apartés qui s’insèrent au cœur de rapides dialogues, ou encore le jeu et les pas de danse esquissés par la sournoise conseillère Lenia. Et l’on sait que les spectateurs se sont laissés entraîner par l’intrigue au frémissement de mécontentement qui parcourt la salle quand le toujours très loyal Alessandro ne se résout encore, malgré toutes les bonnes raisons qu’il pourrait y trouver, et contre à l’avis de tous, à précipiter la mort de son souverain cousin.

Les voix sont prenantes et se font de plus en plus vives et nuancées tout au long de la représentation, celle, puissante et cristalline, de l’interprète d’Atilia se révélant à mon sens particulièrement impressionnante.

Il faut enfin reconnaître le talent évident du chef d’orchestre, l’argentin Leonardo García Alarcón, fascinant à observer alors qu’il passe tour à tour de son rôle de chef d’orchestre à celui de claveciniste, arrivant avec aisance et virtuosité à les mêler.

Finalement, les trois heures de représentation ne sont pas de trop pour apprécier la belle œuvre baroque qui s’offre à nous ; et on est presque déjà prêt en sortant à renouveler l’expérience, à se replonger dans ce spectacle total pour les sens qu’est l’opéra.

Elodie Ruhier

Eliogabalo (1667), pièce peu connue du compositeur italien Francesco Cavalli, est une œuvre posthume, créée pour la première fois en 1999, quelque 320 ans après la mort du musicien. Thomas Jolly signe cette nouvelle mise en scène, et c’est le chef d’orchestre argentin Leonardo García Alarcón qui est chargé de la direction musicale. L’intrigue de cet opéra tourne tout entière autour de la figure de cet empereur solaire, Héliogabale (Franco Fagioli), et de ses intrigues amoureuses. Ce prince débauché, entouré de son conseiller (Matthew Newlin) et de sa nourrice (Emiliano Gonzalez Toro), désire s’emparer des charmes de la belle Gemira (Nadine Sierra), déjà promise à Alessandro (Paul Groves). Déguisements, quiproquos amoureux et tentatives d’assassinats se succèdent à un rythme effréné jusqu’à la chute violente de ce ballet cruel.

La mise en scène proposée par Thomas Jolly est, dans l’ensemble, bien trop sobre et modérée. Dans un entretien, le metteur en scène se plaignait d’un livret trop sage : que n’a l’a-t-il désassagi ! Les exemples ne manquent pas de mises en scènes récentes exploitant avec succès les thèmes de la démence, de la luxure et de la violence. La folie de l’empereur a été, à l’évidence, perdue de vue en cours de projet et c’est un débauché bien courtois et bien propret que l’on nous propose, dans la lignée d’un livret qui édulcore l’Héliogabale pervers et mégalomane de la légende pour en faire un fade Don Juan vaguement machiavélique. La nudité sur scène est toute conventionnelle, la sexualité pudiquement contournée et la violence, quasi inexistante. Faute d’une réappropriation véritable de l’œuvre, le spectacle proposé ressemble davantage à la reconstitution fidèle d’un opéra d’époque qu’à une création contemporaine. À quoi ont donc servi les trois siècles qui nous séparent de l’œuvre ?

Côté décor, le plateau se compose d’un ensemble de blocs modulables comprenant escaliers, balustrades et plans inclinés. Le metteur en scène justifie ce décor monumental, lisse et géométrique par la volonté de représenter l’aspect institutionnel de la Rome antique. On comprend cela, mais la folie de l’empereur, justement, devrait subvertir ce cadre et y introduire de l’hérissé, de l’inégal, une inquiétante rugosité. Pour Thomas Jolly, c’est à la lumière, décor immatériel, de se charger de ces aspects symboliques. Malheureusement, le travail d’Antoine Travert de ce côté manque de finesse. Des faisceaux croisés pour figurer les barreaux d’une prison, des flashs pour illustrer la colère des dieux, tout cela est bien grossier, bien littéral.

À l’occasion d’une scène cependant, celle du banquet impérial, à la fin de l’acte II, on sent affleurer ce qu’aurait pu être cet opéra, dans une mise en scène moins rigide. La pluie de pétales de roses, joli clin d’œil visuel aux Roses d’Héliogabale de Lawrence Alma-Tadema, signale le début (tardif) du délire véritable. La danse de hiboux humanoïdes hirsutes, déboitant leurs monstrueuses têtes aveugles avant de se jeter sur le festin, est visuellement puissante, et l’un des rares moments de grâce de la pièce. Les costumes du reste ne déméritent pas : mention spéciale pour l’extravagance délicieuse de la nourrice travestie Lénia, affublée de robes démesurées et de bustiers trop amples, dont le ridicule rappelle bien à propos le burlesque assumé, tout italien, de l’œuvre originale. Quel dommage qu’en fait de légèreté et de dérèglement des sens, nous ait été proposé une composition si froide, si sérieuse, digne d’une tragédie classique. En total contre-sens.

Tristan Tailhades
Photo : Nan Goldin