DV8 Physical Theatre

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Perdu dans le labyrinthe de sa propre conscience, un homme remonte le temps et nous plonge dans la vie tourmentée qu’il a traversée. Cet homme, c’est « John ». Incarné par Hannes Langolf, il est inspiré d’un homme qui a véritablement existé, un anglais que le chorégraphe australien Lloyd Newson, à la tête de la compagnie DV8, a rencontré et avec qui il a fait de longs entretiens qui forment la base de ce spectacle.

Présenté à la Villette, du 9 au 19 décembre, le spectacle est un condensé de ces entretiens. Condensé qui ne se résume pas qu’à des mots. Le verbe se conjugue avec le geste, les deux s’entrechoquent et fusionnent, s’incarnent : John n’est pas simplement une chorégraphie, ce travail est le déploiement plein du verbe jusque dans les vibrations du corps. Il met en scène, plus encore, met en corps, la vie de « John », sans tabou, de l’alcoolisme à l’inceste, de la drogue aux saunas gay, donnant parole crûment à la misère dans laquelle cet homme a vécu, non sans un certain humour, qui fait saillir plus encore la souffrance.

Le décor est disposé sur un plateau tournant qui entraîne, comme dans une spirale infernale, les danseurs de scène-tableau en scène-tableau. A chaque tableau, un récit, un échec, un espoir de la part de John, qui capte l’attention du spectateur et le fascine. Au fur et à mesure, il refait sa propre découverte, sa propre errance, qui se figure dans la mise en scène même : les décors défilent, tournent et tournent encore, comme dans un véritable labyrinthe, sans qu’il ne semble pouvoir trouver de repos. Errance du corps aussi, qui se cherche, dont les gestes se répètent, se transforment, changent selon le récit (saccadés au début du spectacle, ils deviennent de plus en plus sensuels), et dont la sexualité se dévoile peu à peu. Errance des corps, qu’il rencontre et qui s’entrecroisent, se poursuivent furtivement dans la seconde partie (consacrée au sauna gay), et dont le nombre s’amenuise peu à peu pour le laisser seul.

Le spectacle ne se résume pas à une mise en corps du verbe, c’est aussi, et surtout, une critique sociale acérée, qui force sans ménagement le spectateur à regarder ce dont ces yeux habituellement se détournent. Politiquement engagé, le spectacle aborde sans complexe la question de la misère sociale, de l’alcoolisme et la drogue, mais aussi de l’homosexualité : l’isolement de « John » est le symptôme de chacun.

Si le récit, en anglais, a pu perdre quelques non anglicistes, qui ont été forcés de se mettre à distance du spectacle pour lire les sous-titres français, cela n’empêche pas le spectacle de frapper le spectateur de sa puissante force vitale, qui semble constamment renaître, dans les mots comme dans les gestes, et qui nous entraîne au plus profond de la vie de « John ».

Claire Nalin

Lloyd Newson est un chorégraphe australien qui a fondé la compagnie DV8 Physical Theatre, avec laquelle il présente son dernier spectacle John, d’une durée d’1h15, en anglais surtitré, au Théâtre de la Villette à Paris, après l’avoir présenté avec succès au Festival d’Automne.

Ce spectacle narre l’histoire vraie de John, un anti-héros marginalisé qui erre dans les quartiers populaires londoniens, capitale de l’Angleterre. Après une enfance marquée par la violence et l’alcool, ce personnage nous dévoile son quotidien dépravé, menant une vie entre drogues et délinquance (prison, violence, viol), l’homosexualité masculine tenant une place prédominante. Ces sujets sont chers à la compagnie, ce qui se retrouve dans leur nom-même, DV8, prononcé « deviate », ce qui signifie déviant : c’est un théâtre-danse militant, basé sur le réel et les profondeurs d’un être humain qui se perd, dans Londres comme dans sa vie.

Neuf acteurs-danseurs incarnent sa chorégraphie entre le classique et moderne, assez indéfinissable (volontairement sans doute), d’une beauté captivante, toute en couleur et en émotion, grâce au talent des interprètes qui est indéniable et qui nous ravit. La majeure partie de l’histoire se déroule dans un sauna homosexuel, ce qui donne lieu à des danses très sulfureuses. La grande impudeur qui ressort de l’audace du chorégraphe peut mettre mal à l’aise du spectateur, mais il serait dommage d’en rester là, car la perfection de l’harmonie des corps permet de l’accepter en tant qu’œuvre artistique : la vulgarité est légitimée par la cohérence du spectacle. Ils réalisent en fait un véritable tour de force : ils parviennent, à travers leur mise en scène et leur travail des corps et d’interprétation, d’une haute technicité, à nous faire sortir des tabous, à nous faire regarder ceux sur quoi nous fermons les yeux, à briser les codes de notre société en mettant en scène les rejetés de la société, les femmes, les vieux, et les homosexuels. Comme à son habitude, l’auteur dénonce les injustices de notre société en mettant en lumière les marginalisés et la misère sociale. Il nous oblige à sortir de notre hypocrisie : si cela peut en déranger plus d’un, c’est tant mieux, car cela ne gâche en rien la somptuosité du spectacle, qui en fait une véritable réussite ! Le spectacle soulève ainsi la question de l’identité à travers le personnage de John, dont l’humanité le rattache à chacun de nous.

La chorégraphie se déroule sur un plateau tournant sans cesse, faisant place aux va-et-vient des danseurs, le mouvement est perpétuel, continu, avec des jeux de lumière constants. Cependant, les surtitres prennent une place importante, les répliques sont longues, il y a donc beaucoup de lecture, ce qui peut faire perdre de son charme au spectacle. Néanmoins, le texte et ses propos crus et touchants sont un bonheur pour quiconque maîtrise l’anglais, et n’aurait pu être transmis de la même façon en français. Peut-être que des surtitres plus succincts éviteraient de perdre certains spectateurs…
Le tout est rendu d’autant plus parlant pour le spectateur par son aspect de « docufiction » perceptible, c’est-à-dire que l’auteur met en scène un récit basé sur une intense recherche de réalisme. En effet, Lloyd Newson, fils d’ouvrier, s’est lancé dans une cinquantaine d’entretiens avec divers hommes autour des thèmes de la sexualité et ses travers, de l’inceste aux orgies, d’amour, de drogues et d’alcoolisme, et des problèmes psychologiques, ce qui se ressent dans la représentation. Il ne veut rien cacher, rien embellir, rien minimiser, et nous offre un récit sans mensonges, plutôt sordide mais plein d’émotions. Un spectacle impressionnant et militant qui vaut le détour.

Cécile Heintzmann

Du 9 au 19 décembre 2015, la compagnie britannique de Lloyd Newson, DV8 Physical Theatre, présente à la Villette sa dernière création, JOHN.

C’est une histoire, presque un documentaire, sur John, un homme à la dérive qui connait la dépression, les drogues, la prison. Ce n’est pas optimiste, pas pessimiste non plus. John finit par sortir de prison, décidé à ne pas replonger. Le spectacle prend alors un autre tournant, et nous plonge dans un nouvel univers, celui d’un sauna gay, où se croisent des corps nus ou enveloppés d’une serviette, les patrons et les clients, qui prennent le relai de John et se confient à leur tour aux spectateurs.

Ce n’est pas vraiment de la danse, ce n’est pas vraiment du théâtre. Ce sont des personnages qui s’expriment par la voix et le corps ; une sorte d’expression totale et symboliste qui mêle les mots, la musique et la chorégraphie. Le ballet est parfaitement maîtrisé et captive jusqu’à la dernière minute. Les émotions sont présentes, de la légèreté au grave (il est question de drogues, du sida), les anecdotes se suivent au fil des métamorphoses d’un décor pivotant très ingénieux. Une porte s’ouvre, une autre se ferme, de nouvelles pièces apparaissent, les corps et les voix se succèdent dans un rythme à l’équilibre parfait.

On est bien déçu quand la lumière se rallume, tant on voudrait que se poursuive le spectacle. Finalement le seul point noir est que la lecture des surtitres nous fait perdre un peu de la chorégraphie. Mais les non anglophones devront payer ce prix, dont ils seront dédommagés par le plaisir d’entendre cet anglais délicatement cru et familier, et le moment agréable que JOHN ne manquera pas de leur faire passer.

Mathilde Bernardot

Le père de John était un homme violent. Il aimait attacher son fils au lit et le fouetter avec sa ceinture. Quand sa fille prenait du poids, il clouait une planche à la porte de sa chambre pour qu’elle arrête de manger. Il faisait ça pour son bien. La mère de John, c’était autre chose. Elle emmenait ses enfants avec elle, au magasin, pour ne pas attirer l’attention, et puis elle volait, de tout, même les uniformes, pour l’école, qu’elle revendait aux voisines à moitié prix. La mère de John ne quittait jamais la maison, sauf les soirs où elle allait jouer au bingo. Un jour, elle a gagné. John n’a pas eu une enfance facile, et les choses ne se sont pas arrangées par la suite. John a connu tous les vices : le vol, l’alcool, l’héroïne. Quand il a enfin réussi à se calmer, il s’est mis à manger, beaucoup. Il a dépassé les cent cinquante kilos. John est allé en prison aussi : ça devait bien finir par arriver. Il en a pris pour cinq ans. Il a mis le feu à l’immeuble, oui, peut-être, enfin, il ne sait plus. Mais, il avait bu, il avait pris des médicaments, il n’avait pas voulu tout ça, et donc il en a pris pour cinq ans seulement. En prison, il a bien fallu s’occuper. La musculation a été sa nouvelle drogue. Souvent, les gens perdent des années de leur vie en prison. Mais ça, ça vaut pour les autres. John n’est pas comme tout le monde. Pour John, au contraire, la prison a été un élixir de jouvence. Il était plus jeune à la sortie qu’à l’entrée : métaboliquement du moins, il avait gagné quelques décennies. Rien de tel que la prison pour se refaire une santé. Il y a eu les filles aussi. Beaucoup de filles, beaucoup de robes sur des cintres. Il y a eu Bianca, surtout. Mais, Bianca était séropositive et elle ne supportait pas le traitement. Elle l’a arrêté. Et puis, elle est devenue malade. Et elle a fini par mourir, Bianca. John a un fils, aussi, quelque part, un fils de voleur, un fils de fou.

J’avais lu une critique du spectacle sur le site de Télérama, où il était question d’une trop longue scène dans un sauna gay londonien. Au début, je me suis aussi dit, elle est étonnante cette scène, mais, quand est-ce qu’on se rhabille et qu’on en revient à la vie de John ? Et puis, j’ai compris qu’on n’en reviendrait pas à la vie de John, telle qu’elle était racontée dans la première partie. J’ai fait le deuil de la règle d’unité d’action, et je ne m’en suis que mieux portée. Je me suis laissée embarquer par cette scène, par ce tourniquet de serviettes blanches. C’est plus qu’une scène en réalité. C’est toute la deuxième moitié du spectacle qui se passe dans ce sauna gay londonien. Pour bien comprendre cela, il faut revenir à la démarche de Lloyd Newson, à la genèse de la pièce. Elle est née d’une enquête sociologique dans un sauna gay londonien. John était l’un des clients du sauna, et sa vie invraisemblable a eu vite fait de monopoliser l’attention de l’équipe. La pièce est donc née d’une série d’entretiens avec John. Il cumule tous les vices : le vol, l’alcool, l’héroïne et l’existence. Il est même venu voir la pièce cinq fois : il s’y est pleinement reconnu. La deuxième partie de la pièce, donc, c’est la dernière partie connue de la vie de John. C’est la dernière partie au sens chronologique du terme, mais en un sens, le spectacle aurait pu débuter par cette seconde partie, puisque c’est au sauna que tout commence, avec la rencontre de John. Le sauna gay donc. On nous explique la politique de la maison. Le sauna gay permet de faire des rencontres qui n’engagent à rien. You can go there to fuck, but you don’t have to. You can also just hang out. Certains viennent pour regarder des films porno, alors qu’ils pourraient très bien le faire chez eux. Au sauna gay, on n’a rien contre la morale, surtout quand ça peut rapporter. On recommande le port du préservatif. C’est une maison honnête, ici. Et si les clients n’en mettent pas, on peut difficilement les y contraindre. Sans préservatif, c’est quand même autre chose. Et puis, si on contamine quelqu’un, on peut difficilement nous retrouver. C’est commode, le sauna gay. Filthy but clean. Et puis, les drogues, aussi, on est contre, au sauna gay, surtout depuis qu’on a eu un mort. La mère a voulu voir la cabine, voir où son fils avait perdu la vie. On veut pas d’histoires, nous. La morale, oui, on est pour. Juste assez pour faire des affaires, après, pour le reste, chacun fait ce qu’il veut. John, il était hétéro, enfin, il croyait, ou du moins il espérait. Il y a eu les filles, pour se sevrer. Un jour, il a rencontré un motard et lui a proposé de venir chez lui. Il a fallu expliquer tout ça à sa copine. Elle n’avait rien contre sa bisexualité. Et il y a eu les saunas gays, à sa sortie de prison. John voudrait une vie normale. C’est ce qu’il cherche dans les saunas gays. Il cherche des corps normaux, pas des gros bras comme lui. Des corps blancs et fluets, des corps de rockstars des seventies. Le corps qu’il aurait voulu avoir, quoi. Un corps pour se racheter, un corps de la seconde chance, pour repartir à zéro. Une peau neuve, pour devenir normal.

Stéphanie Morel
Photo : Laurent Philippe
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