Don Juan

Informations

Texte : Tirso De Molina

Mise en scène : Christian Schiaretti

Scénographie & lumière : Éric Soyer

Conseiller littéraire : Gérald Garutti

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Lumière : Julia Grand

Son : Laurent Dureux

Coiffures, maquillage : Claire Cohen

Avec : Laurence Besson*, Olivier Borle*, Jeanne Brouaye*, Julien Gauthier*, Damien Gouy*, Clément Morinière*, Jérôme Quintard*, Julien Tiphaine*, Clémentine Verdier*

* Comédiens de la Troupe du TNP


Chroniques des étudiants


Hugues Le Noan

La représentation de ce vendredi premier avril n’est autre que celle de la célèbre tragédie de Tirso de Molina, Don Juan, alias El Burlador de Sevilla y Convivado de Piedra (Le Trompeur de Séville et le Convive de Pierre), donnée au théâtre des Amandiers de Nanterre par la troupe du TNP (Théâtre National Populaire) de Villeurbanne. Cette pièce, s’il n’est pas besoin de la présenter en détail, est  – rappelons-le – l’un des chefs d’œuvre du Grand Siècle espagnol : publiée et jouée en 1630, elle est l’acte fondateur du mythe de Don Juan, le séducteur libertin, type-même du « grand seigneur méchant homme » dont la vie,  marquée par la débauche, la tromperie et d’impiété, s’abîme finalement dans les flammes de l’enfer grâce à l’intervention de la statue du Commandeur venu de l’au-delà pour rétablir la justice divine. La mise en scène est signée Christian Schiaretti, et parmi les acteurs principaux de la pièce, on peut noter la présence de Laurence Besson, Jeanne Brouaye et bien-sûr de Julien Tiphaine, impeccable dans le rôle de l’hédoniste blasphémateur et impénitent.

Il est difficile, pour rentrer dans le vif du sujet, de citer une quelque trait inattendu dans cette mise en scène qui prend le parti de la fidélité au texte originel et à son esprit, dans un style refusant le double écueil du dépouillement minimaliste et de l’extravagance conceptuelle de certaines adaptations contemporaines, au profit de ce qu’on pourrait appeler une esthétique résolument baroque, au sens originel et non dévoyé du mot.  C’est ainsi que, conformément au cadre de l’action, qui se déroule au XVIIè siècle dans le palais du roi de Naples ainsi qu’à la cour de Séville (sans oublier les interludes « champêtres » au cours desquels le protagoniste séduit la pêcheuse Thisbé et la paysanne Aminte), la mise en scène mise sur l’authenticité d’un décor
« réaliste », composé d’accessoires assortis à la tenue des personnages que l’on croirait tout droits sortis d’une reconstitution historique, voire, comme le dit le critique du Journal du Dimanche Jean-Luc Bertet, d’un « film de cape et d’épée » (on pense aux gardes du roi d’Espagne, dont le rôle dans la pièce est bien entendu mineur, mais qui contribuent admirablement à suggérer l’atmosphère sombre et inquiétante de la tragédie). On peut en outre noter la dimension « synesthésique » de la mise en scène (tous les sens sont mis à l’honneur, y compris l’odorat, par l’odeur de la fumée au dernier acte, ainsi que le touché, par la chaleur du braiser infernal engloutissant Don Juan…) et en particulier le soin apporté à la lumière : par la lumière des vitraux de l’église où repose la statue du Commandeur à la fin de la pièce, projetée sur la scène et lui conférant toute son intensité métaphysique, par la lueur vacillante des chandelles éclairant le lugubre dîner du Burlador et de don Gonzalo (le Commandeur), et même le feu qui dévore la cahutte de Thisbé, la pêcheuse trompée. Le feu fait ainsi partie des éléments rythmant la progression de l’action, comme s’il était la manifestation d’une ironie tragique annonçant l’inévitable damnation de don Juan, outre la fonction qu’il remplit de plonger l’action et les personnages dans une atmosphère inquiétante, voire même d’inquiétante étrangeté.

En dépit de cette fidélité, libre mais méticuleuse, au contexte historique et idéologique de la création de la pièce, on peut toutefois relever quelques prises de liberté vis-à-vis du texte de Tirso de Molina. Tout d’abord, les cris de luxure des femmes séduites par Don Juan, dont ceux de Doña Ana au début de la représentation produisent un effet de décalage lui-même représentatif du parti pris d’instiller une (certes discrète) dose de comique à la tragédie (on pense également au moment où le Trompeur de Séville s’improvise chef de chorale lors du chant nuptial des paysans Aminte et Batricio, jeu plein d’ironie qui annonce (ou s’inspire ?) du Don Juan de Christian Dietrich Grabbe (Don Juan et Faust, 1829)). Mais ce faisant, le réalisateur ne fait que développer des potentialités déjà contenues en germe dans la version originale, qui présente notamment un Cathelinon lâche et gouailleur. Plus osée, et peut-être aussi plus contestable, apparaît la scène de la mort de Don Juan, seul moment de la
pièce où le réalisateur prend délibérément ses distances avec le texte de la tragédie : alors que dans celle-ci, le protagoniste est précipité en Enfer par la seule force de la noirceur et du châtiment de Dieu et de son envoyé, le Commandeur (« Le sépulcre s’enfonce avec fracas, engloutissant Don Juan et Don Gonzalo »), Christian Schiaretti préfère le livrer inanimé à d’étranges personnages muets, sortes d’inquisiteurs cagoulés qui le précipitent eux-même dans le sépulcre avant d’y mettre le feu à l’aide d’un bidon d’essence (!). Le côté « grand spectacle » y gagne peut-être, mais l’irréductible dimension métaphysique de la tragédie se trouve par la-même remise en question ou du moins atténuée.

En conclusion, ce Don Juan est bel et bien une adaptation brillante et réussie, qui ne sacrifie à la lettre du texte original que ce qui permet d’en faire ressortir l’esprit, exception faite de l’exception que nous venons de mentionner. Il se caractérise également par son dynamisme et son caractère vivant et enjoué, mettant en valeurs les attributs de séducteur et de jouisseur du personnage éponyme, sans tomber dans le cliché ni la connivence : la mise en scène, et particulièrement les effets d’ombre et de lumière révèlent de façon très convaincante la noirceur de l’âme de Don Juan, qui est  – rappelons-le – rien moins qu’un sympathique épicurien. La poésie de l’ensemble n’en est que mieux respectée, et même les événements « secondaires » du point de vue de l’intrigue principale ne sont pas distingués : on pense par exemple à la description de la ville de Lisbonne au roi d’Espagne par Don Gonzalo). Ceci explique la relative longueur de la représentation (environ 2h40), mais le résultat vaut le détour, tant le réalisateur et la troupe de comédiens – tous excellents dans leur rôle – ont su exploiter la richesse et la beauté de cette pièce canonique mais toujours aussi mystérieuse près de quatre siècles après sa parution.