Dino Egger

Informations

Éric Chevillard, Dino Egger, Éd. de Minuits, 2011.

En savoir plus.


Chroniques des étudiants


Clément Bénech

Dino Egger. Il aurait pu devenir, comme Thérèse Desqueyroux, Lucien de Rubempré ou Arsène Lupin, immortel personnage de la littérature française. Mais voyons un peu sa carte d’identité. Personnage : plus ou moins. Immortel : à déterminer. Éric Chevillard n’est pas du genre à faire semblant de croire à ses personnages. Ici, à l’encontre de l’habituelle question sur le nez de Cléopâtre, il se demande : à quoi aurait ressemblé le monde si Dino Egger avait vécu ? Épaulé par son compère Albert Moindre, Chevillard va tenter de traquer la bête, comme jadis il essaya d’attraper Palafox, informe créature d’un précédent roman.

L’inexistence de Dino Egger reste à prouver – et encore, on en doute. Le narrateur tente de le saisir par le biais de procédés divers : « je m’agite, mais cette place qui t’était de toute éternité réservée, Dino, que tu aurais si bien occupée et remplie et même littéralement encombrée de ta personne, bourrée dans tous les coins de tes œuvres envahissantes jusqu’à n’y plus tenir, annexant alors les territoires voisins, empiétant sur les modestes vies pavillonnaires des habitants du quartier qui, pour n’être pas des génies, n’en ont pas moins droit à l’existence – et d’ailleurs, ils existent, eux, je n’en dirais pas autant de tout le monde (et si tu voulais bien te sentir visé, je saurais enfin où est ma cible) […] demeure vacante » mais il refuse de se montrer. Ici, Chevillard crée peut-être une nouvelle forme qu’on pourrait nommer l’ubiographie, si l’on n’était pas aussi sûr de voir le genre déjà clos avec cet étrange roman. Une performance littéraire, une expérience, certes – mais qui garde en vue le lecteur. Tantôt celui-ci s’interroge, tantôt il s’esclaffe à découvrir les inventions délirantes que Dino Egger, s’il avait existé – que ne fut-ce pas le cas ! – a fomentées. Le fil à recoudre le beurre, par exemple, ou autres chevillardismes dont on peut avoir l’aperçu en consultant quotidiennement son blog, L’Autofictif.

Ainsi plongés dans le malaise causé par l’inexistence de Dino Egger, consolons-nous à la lecture de son œuvre fantasmée, composée par un Chevillard au mieux de sa folie littéraire. L’humour décapant y sert une vraie vision de la littérature : un jeu pour les méninges, pour l’oreille et même pour l’œil. À chaque livre Chevillard crée un nouveau genre dont il referme la porte à la dernière page, puisqu’il est un des seuls auteurs contemporains à parler avec sa propre voix et non par les hoquets de la norme. Il sait faire vertu de la forme écrite, jouer de ses atouts et surtout de ses limites.


Categories: Littérature