Détails / Lars Norén (texte), Frédéric Bélier-Garcia (mise en scène) / Théâtre du Rond-Point / Janvier 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre du Rond-Point, (c) Christophe Martin

Le mobilier est luxueux. […] Dans la grande salle du Théâtre du Rond-Point, où se joue Détails de Lars Norén – mis en scène par Frédéric Bélier-Garcia, le décor a beau jouer l’opulence, il a des airs de frugalité contrôlée. 

L’histoire est simple. Quatre personnages, deux couples, des fragments de ces vies entremêlées dix ans durant. Il y a là une médecin depuis longtemps mariée à un éditeur ; l’éditeur qui repère un jeune dramaturge, étrange et arrogant, dont la compagne est une autrice en devenir. L’éditeur tombe en amour pour la jeune autrice, tandis que la médecin panse ses plaies auprès du dramaturge. Ausculter le couple, ses joies comme sa déliquescence, est un sujet cher à Lars Norén. Pour autant, ici, son écriture manque de précision et de panache. Ou bien est-ce la mise en scène, qui ôte tout semblant d’émotions à la représentation ?                                                             

Malgré un casting de choix – Isabelle Carré, Laurent Capelluto, Ophelia Kobb, Antonin Meyer-Esquerré – un nombre de personnages réduit, et donc des rôles conséquents, un thème si intime et universel, ces Détails ont tout d’un naufrage. Tout y est trop rapide, les scènes se suivent et se ressemblent, le travail sur les corps dans l’espace est absent, la scène en elle-même est bien trop vaste pour contenir le récit de ces désillusions. Car d’amour, il n’est pas tant question. Même lorsqu’il s’agit de coup de foudre, d’attirances réciproques, du choix de quitter l’un pour mieux aller vers l’autre… devant nous, il n’y a que le récit de solitudes désespérées, de personnages qui ne pensent qu’à leur propre individualité. Quoi de mieux que de se renfermer sur soi-même ? On ne peut que mieux blesser l’autre. D’ailleurs, chacun tente de se convaincre que les choix effectués sont les bons, que les retours en arrière ne servent pas à grand-chose. On devrait sortir du théâtre éprouvés, lessivés, quoique pleins d’espoir… mais il y tant de paresse dans l’écriture et dans la mise en scène de ce récit qu’à la sortie, le seul sentiment qui puisse nous habiter est proche du dépit.

Projeter les dates et les lieux de rencontre des personnages dans le fond de la scène n’apporte strictement rien à l’histoire, le spectateur n’est pas un idiot et sait saisir les ravages du temps sans qu’on ait besoin de l’infantiliser. Donner à une cinquième actrice – pour seul rôle – celui de se promener entièrement nue sur la scène, dans l’unique but de créer un effet de mimétisme avec le tableau en fond de scène, c’est extrêmement dégradant et gênant, qui plus est en 2020. La nudité est un costume comme un autre, qu’il faut savoir utiliser avec mesure, et non pas comme une insulte gratuite aux corps des comédiens comme aux yeux des spectateurs. En somme, pour appréhender les affres du couple, mieux vaut relire les fictions de Richard Yates ou d’Angela Huth. Quant à les voir représenter, préférons les scènes où l’émotion est palpable, dans l’écriture comme dans la voix et le corps des interprètes.

— Margaux DARIDON

« Le diable se cache dans les détails » et, à l’image des instants de vie des personnages de cette pièce, il y en a qu’on ne souhaiterait pas voir. Détails, c’est quatre personnages aux trames conjugales liées et symétriques, qui évoluent durant une décennie entière entre Stockholm, New-York ou encore Florence. Ces vies mêlées, auxquelles le spectateur assiste, n’en apparaissent pas moins vides.

La pièce avait lieu au Théâtre du Rond-Point un mardi soir. La salle, de taille moyenne, était surmontée d’une imposante structure en bois. La scène, elle, était immense et accueillait un décor relativement sobre pour permettre à une multiplicité de lieux de coexister en même temps. On y trouvait de grands sièges en cuir, deux grandes tables – le tout modulé par des machinistes anonymes intervenant à plusieurs reprises dans la pièce pour reconstituer le décor autour des acteurs. L’espace était délimité côté jardin par des portes à battant, au fond de la pièce se trouvait un mur en carton avec des portes dessinées, dissimulant en grande partie la Vénus d’Urbin de Titien, ce tableau devant lequel se rencontront inopinément les personnages, dans la Galerie des Offices.

Les personnages se rencontrent par hasard, lors d’occasions ou de retrouvailles indésirables. Leurs rapports, tour à tour amoureux, jaloux, haineux, sexuels ou nostalgiques, semblent toujours plongés dans une insoutenable tristesse. Les drôleries sont acides et construisent le tragique de la pièce, qui se veut « réaliste » selon les dires du dramaturge suédois Lars Norén. Les acteurs ne semblent exprimer de joie que dans la folie, laquelle entoure les deux protagonistes les plus jeunes, Stefan et Emma, amants pour un temps. L’amour ne revêt plus qu’un aspect utilitaire : il donne un statut social, un moyen de procréer. Les corps des protagonistes sont mis en valeur par le metteur en scène Frédéric Bélier-Garcia, mais cette nudité ne semble être qu’un subterfuge pour faire croire au subversif, à l’image de la déambulation langoureuse de la trop jeune amante de Stefan, au moment de son suicide amoureux métaphorique. Seule une scène a su se démarquer du reste de la pièce par sa joie et son innocence : le moment de complicité qu’offre le couple d’Ann et Erik dans une sorte de jeu de rôle enfantin en guise de préliminaires.

Le drame de cette pièce où l’amour n’offre plus de joie est porté par des acteurs au jeu épuré, efficace, sans fioriture. Ils incarnent dans toute sa douleur la maladie de cette pièce : l’incompréhension. Thématique centrale de la vie de couple, les personnages se comprennent rarement car ils ne se comprennent que trop bien. Voilà le parti-pris de la pièce : l’échec du couple, à tout âge, partout, et pour la même raison.

Au début de la pièce, un bout de métal est tombé du plafond sur un spectateur sans un bruit, sans conséquence. Cet incident est à l’image de cette pièce : on en ressort indemne, peut-être un peu plus triste, sans vraiment savoir quoi en tirer. La pièce a-t-elle failli à son ambition réaliste en voulant l’atteindre par tous les moyens ?

— Hugo dE GAILLANDE

Que dire, que dire, que dire… Détails est la nouvelle pièce de Lars Norén, dramaturge suèdois. Mise en scène par Frédérc Bélier-Garcia, on y retrouve Isabelle Carré,  Ophelia Kolb, Laurent Capelluto et Antonin Meyer-Esquerré. 

Les critiques sont élogieuses, certaines disent de l’œuvre que c’est l’une des plus « autobiographique » de l’auteur. Mais l’œuvre n’est-elle pas tellement autobiographique qu’on se trouve mis de côté, en tant que spectateur ? La pièce ne semble adressée qu’à une certaine catégorie de la société :  les hommes et femmes de plus de quarante ans, vivants dans un milieu aisé et atteints de névroses existentielles dues à un ennui trop conséquent. La mise en scène, elle, est bien pensée : un seul décor traverse le temps et les lieux, en s’adaptant. L’espace dans lequel le décor est implanté est quant à lui tellement grand qu’à défaut d’être assis au premier rang, on peine à entendre les acteurs. La scène paraît trop grande pour la pièce, celle-ci aurait pu être jouée dans un théâtre parisien plus petit. La preuve en est que les spectateurs n’occupent que la moitié des sièges.

Les acteurs, cependant, parviennent à remplir cet espace vide, les deux femmes sont justes et touchantes dans leur rôle – et parviennent à nous transmettre la détresse de leurs personnages. Les deux hommes sont justes aussi, l’un dans la mollesse et l’autre dans l’incompréhension.

Une pièce que l’on va découvrir pour ses acteurs, en somme, ainsi que pour une mise en scène intéressante mais le texte, trop nombriliste, peine à toucher.

— Emma MERIAUX

La pièce de théâtre Détails, signée Lars Norén, met en scène quatre personnages dont les trajectoires de vie vont se rencontrer, se quitter, s’entremêler, se délier, se télescoper et se déliter. L’action se déploie sur dix années et s’étire d’un continent à l’autre, de Stockholm à New York en passant par Milan et Israël.

Chacun trimballe, tel un fardeau rivé au corps et à l’âme, le poids de son passé, les tares de ses névroses, les faibles espoirs d’un futur chimérique. Chacun à sa manière, les personnages sont perdus et désenchantés.

L’un, apathique, adopte une posture passive et désinvolte face à sa femme, dont il s’est lassé. La chevelure blonde et désordonnée d’une jeune auteure en quête d’un éditeur provoque en Erik un regain de vie. L’illusion d’une renaissance le pousse dans ses bras. Très vite, la morne quiétude de l’existence vient tarir cette flamme déjà consumée, si prématurément éteinte.

La jeune Emma, autiste diagnostiquée schizophrène, se laisse entraîner dans cette aventure qu’elle recherche et redoute à la fois, d’abord passagère puis lourde d’investissement émotionnel. Complètement déconnectée de la réalité et néanmoins sujette à des sautes d’humeur, elle incarne la fraîcheur et la vie de la pièce.

Dans son « refuge » à New York, elle fréquente un jeune dramaturge, dépressif et mégalomane, dont Erik a publié les pièces quelques années auparavant. Perturbé par un traumatisme d’enfance, Stefan est hanté par l’idée de la mort et du suicide. Assis au bord d’une fenêtre, il n’hésite pas à contempler pendant des heures un inconnu errant, perché sur le toit d’en face et prêt à se jeter dans le vide. Matière à écrire, dit-il, il doit connaître la chute de l’histoire. Ce n’est là qu’un détail parmi les autres, dont cette pièce se compose entièrement.

Ann, médecin surmenée, cherche désespérément à attirer l’attention de son mari, Erik. Frigide et stérile, elle souffre de n’être plus regardée comme une femme désirable par l’homme qu’elle aime. Délaissée, puis quittée par son mari, elle est alors revivifiée par l’étreinte charnelle, chaude et sensuelle, de Stephan. 

Mis bout à bout, les petits riens, les anecdotes, les rencontres, les saynètes qui dessinent les contours, flous, de la pièce donnent à voir les pertes, les désillusions, la solitude et la peine qui habitent les personnages, en proie à un vague à l’âme inextirpable. Tour à tour, ils interrogent le sens de la vie, le harassement professionnel auquel nous contraint la société, l’extinction progressive du désir, l’éloignement inévitable d’êtres proches – pourtant intrinsèquement liés, l’impact de l’échec et le regard, toujours sceptique et réprobateur, qu’autrui porte sur l’étranger qui lui fait face.

Car voilà bien le drame contenu dans Détails : les personnages se côtoient, vivent ensemble, couchent ensemble, voyagent ensemble et restent néanmoins étrangers les uns aux autres. L’incommunicabilité, et l’incompréhension mutuelle qui en découle, sont les maîtres mots de ces relations creuses, qui tentent pourtant, coûte que coûte, de tromper l’ennui et le vide.

L’ambiance, pesante et froide, donne l’impression d’une esquisse inachevée. Le rythme, lent, laisse le mal-être des personnages se répandre dans la salle et pénétrer les spectateurs. Parfois cocasse, souvent triste, la pièce mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia renvoie l’épieur que nous sommes, le voyeur de ces corps nus et dénudés au caractère éphémère de la vie, à la fragilité des relations interpersonnelles, et à la fugacité de l’instant présent.

Nostalgique, à la fois douce et sombre, Détails provoque inéluctablement, chez le spectateur, un sentiment de perplexité indéchiffrable.

— Clara LUCAS