Danza macabra

Théâtre | Athénée Louis-Jouvet | En savoir plus


« Danza macabra » est la traduction italienne de « dödsdansen », en suédois, ou « la danse de mort ». C’est le nom d’une pièce écrite en 1900 par August Stringberg, mettant en scène un couple : Alice, une comédienne ratée, son mari Edgar, un artilleur à la retraite, et Kurt, un cousin d’Alice. Luca Ronconi en donne une version moderne, où la verve caractéristique de l’italien souligne le comique latent de cette interminable scène de ménage. Adriana Asti et Giorgio Ferrara incarne ce couple malheureux et l’entremetteur passé, qui constate l’échec de ses manœuvres.

C’est à l’Athénée Louis Jouvet que cette nouvelle interprétation de la pièce de Strindberg s’est jouée. La pièce commence alors qu’Alice et Edgar envisage la possibilité de célébrer leurs noces d’argent, c’est-à-dire l’anniversaire de leur vingt-cinq ans de mariage. Mais ce projet est d’emblée remis en cause par les personnages qui en sont à l’origine : leur mariage semble n’être qu’un désastre, et en célébrer la durée s’assimile à célébrer l’anniversaire de la mort de leur jeunesse.

Le couple vit dans une forteresse sur une île, enfermé dans un espace clos qui semble n’avoir d’autre temporalité que celle qui est rythmée par leurs innombrables altercations. Il est fait mention d’un passé mythique concernant Alice et Edgar : l’une, était autrefois actrice et très sollicitée par les hommes, l’autre, était un fier artilleur doté d’une grande autorité sur ses soldats. Mais la relation des deux personnages les a réduits à un narcissisme éhonté qui les mure dans leur propre tristesse. Dans une confrontation permanente, les personnages ne se parlent plus vraiment mais se lancent de violentes piques teintées de regrets et d’agressivité non dissimulée.

Le décor moderne est caractérisé par sa mobilité, mimant le balancement des meubles dans un bateau au cours du passage d’une scène à l’autre. Constitué d’un sofa faisant office de lit, d’un canapé et d’une petite estrade où se tient Alice au début et à la fin de la pièce, ces différents espaces sont autant d’obstacles à la course poursuite et de cachettes qu’utilisent les personnages dès lors que la dispute devient terrifiante. La violence et l’atmosphère macabre qui se dégage de la mise en scène est soulignée par l’éclairage sombre qui donne aux personnages une mine blanchâtre comme s’ils n’étaient que des cadavres mus par les ficelles de la mise en scène. Les objets disposés sur la scène – télégraphe, sofa, chaise – ainsi que les costumes des personnages se déclinent dans des teintes de noirs et de gris qui contribuent à l’aspect funèbre de la pièce, « farce tragique » s’il en est.

La thématique de la mort est elle-même abordée à de nombreuses reprises par le biais du recours à la métaphore du vampirisme. Au théâtre tout est acte de parole, et le texte formule la volonté des personnages de se mordre et de se faire du mal, entre la haine, la violence, et l’amour. La mise en scène a fait le choix de prendre au pied de la lettre ces actes de parole et de les faire « actes scéniques » puisque les comédiens miment des morsures dans le cou des uns et des autres, comme une manière de soumettre l’autre à sa propre « volonté de pouvoir ».

Loin de la comédie de boulevard, cette pièce met en scène la violence du mariage et le regret de la jeunesse perdue. Sur le point de divorcer au cours du la pièce, les combines des uns et des autres échouent et le malentendu se règle. La pièce finit comme elle avait commencé : la femme et le mari retournent à leur emplacement sur la scène et entament une conversation banale. Fermant la boucle, cette pièce a été une parenthèse et donne l’aperçu d’un mariage raté : un huis clos infernal.

Juliette Bonnet

Dans le cadre de son festival célébrant l’art italien, le théâtre Athénée Louis Jouvet a accueilli du 12 au 29 janvier, la troupe du metteur en scène Luca Ronconi pour sa pièce Danza Macabra, adaptation de la pièce de 1900 La danse de mort du suédois August Strindberg. L’auteur et sa pièce ont été oubliés par la postérité mais Ronconi a su la remettre au goût du jour. L’histoire est noire et mouvementée ; elle raconte l’histoire d’un couple vieillissant qui, après vingt cinq ans de mariage, ne se supporte plus. Coincés, isolés dans un bateau près d’une île, ils n’attendent plus que la mort pour enfin être débarrassés l’un de l’autre. Ronconi a su transposé l’histoire suédoise dans un contexte italien où les disputes et piques que le couple s’envoient sont d’autant plus âcres que délectables dans cette langue chantante. Alice, actrice ratée qui remet la faute sur son époux, est interprétée par la célèbre Adriana Asti, qui a son actif a joué dans les films de Buñuel, Pasolini et au théâtre avec Visconti. Elle est mariée à un capitaine déchu, Edgard, dont la paranoïa de ce dernier les pousse à s’isoler de tout, de leur famille même du téléphone qu’ils pensent être sur écoute et préfèrent utiliser un télégramme. Edgard est interprété par Giorgio Ferrara, qui, ironie du sort, est également le mari d’Adriana Asti depuis quarante ans. L’ironie est d’autant plus forte que dans la vraie vie, ils forment un couple heureux.

Le couple est rejoint par un cousin de l’épouse, Kurt, interprété par Giovanni Crippa, plein de vie, il parcourt le monde et revenant sur ses terres il est quelque peu forcé de rendre une visite à sa famille. Il ne quittera pas le navire, comme si c’était un piège dans lequel il n’y avait aucune issue. C’est l’histoire du drame de la vie quotidienne, d’un amour qui s’éteint avec l’âge. Le couple inséparable se déteste et se connaît trop. Strindberg et Ronconi nous montrent des époux qui savent tout l’un de l’autre et de cette communion s’empoisonnent. Les critiques et chicanes des acteurs entre eux sont antipathiques et médisantes, c’est presque à celui qui sera le plus mauvais. Ils sont comme des vampires qui se sussent mutuellement le sang, la vie… D’ailleurs plus d’une fois dans un excès de folie, à la surprise du spectateur, ils se précipitent sur le cou de l’autre comme s’ils voulaient le mordre. Et le cousin n’est pas épargné non plus et se mettra lui-même à mordre… La vie s’atténue dans le navire et est contaminée par la malveillance ambulante. Cependant, ils restent ensemble, ils évoquent leurs souvenirs, leur vie d’avant. On suspecte tout de même des moments de bonheur vécus ensemble, mais ils sont bien lointains et enfouis.

L’histoire est simple, l’humour noir des personnages et de leurs répliques grinçantes nous les rendent attachants et macabrement drôles. Le capitaine, plein d’idéaux en tête, est un ancien général et lors de sautes d’humeur fréquentes, il se croit encore comme tel ! Excité de patriotisme, voulant convaincre sa femme que le monde entier est contre eux, il parcourt la scène, saute, danse et puis tombe par terre -évanouissement ou crise cardiaque- sous les fous rires de l’audience. Ce macrocosme reclus sur lui-même nous rappelle les personnages de Beckett qui évoluent tant bien que mal dans un isolement pourrissant. La scène est absurde d’ailleurs, la seule chose qui les maintienne envie semble bien être la danse. Malgré leur grand âge, Alice et Edgard dansent ensemble ou séparément ; pour réanimer Edgar de ses crises, Alice se met au piano et interprète le début de Entry of the Boyards de Halvorsen. Tout espoir semble éteint, seule l’attente de la mort les obnubile et pourtant ils dansent encore et toujours. Et c’est peut-être ça qui les maintient en vie, la danse- quand tout semble nous abandonner, on danse encore.

Pour mettre en scène ce spectacle beaucoup de petites mains ont été utilisées. Le travail scénique de Marco Rossi est très intéressant : la scène est mouvante. Un système de rails installés dans le sol de la scène permet de faire déplacer de droite à gauche tous les ornements présents (fauteuils, canapés, piano, télégramme, lit surélevé), donnant une sensation de mobilité, au gré des vagues. On ressent le  mal de mer qui touche les comédiens. Tout est en noir et blanc. Le macabre de la scène n’épargne pas les comédiens qui ont leurs visages blancs livides ; par un jeu de perruque, Adriana Asti nous dévoile au cours de la pièce ses vrais cheveux, décoiffés et tout blancs. La scène, les acteurs, sont déjà presque morts.

La pièce est entièrement en VO italien, les surtitres sont présents sur des petits écrans sur les côtés de la scène. La pièce qui dure 1h40, devient quelque peu pesante et longue vers la fin du fait des allers et retours des spectateurs non italophones entre les surtitres et la scène. Cependant, l’univers culturel italien outrepasse l’espace scénique et va jusque dans le public du fait que beaucoup était eux-mêmes italiens ou du moins parlant la langue.

De ce spectacle sombre, pesant par moment, le spectateur est emporté par l’énergie folle que déploie les comédiens à se turlupiner, à essayer d’exister, à danser, à nous faire rire.

Amandine Cheval

Alors que je me rendais pour la première fois au théâtre de l’Athénée Jouvet, ce 26 janvier 2017, pour assister à la pièce Danza Macabra, je n’avais que peu d’idée sur le sujet même de cette mise en scène en italien tirée de l’oeuvre du suédois August Strindberg. La brochure révélait qu’il s’agissait de l’histoire d’un couple marié depuis vingt-cinq ans, le Capitaine, à la retraite mais n’acceptant pas de ne plus faire partie de l’armée, et Alice, une actrice manquée n’ayant jamais tenu de rôle important. L’histoire s’organise autour du rapide constat que ces deux personnages se détestent, même s’ils n’osent pas se dire à quel point, et souhaitent plus que tout la disparition de l’autre qui pourrait ainsi les délivrer d’un point de vue moral mais aussi physique. En effet, même si le décor est effectivement très épuré et ne comporte qu’une pièce dont seuls les meubles bougent, on apprend vite que le couple habite une ancienne forteresse enclavée sur une petite île. Les personnages sont ainsi doublement enfermés alors que la pièce commence. Dans ce contexte intervient un ancien ami que la famille n’a pas vu depuis dix ans et qui remet en question l’équilibre fragile régnant dans le couple. Alternant les scènes où ce nouveau personnage est seul avec l’un des membres du couple, on assiste à ce qui se révèle être une scène de ménage : le mari se plaint de sa femme et vice versa, cela s’accompagne de toutes les exagérations et mensonges qui sont de mise dans ce cas. Le seul intérêt de cette succession de dialogues est la mise en évidence de la non-communication régnant dans le couple et qui est à l’origine de tous leurs problèmes, dans le sens où leur enfermement moral se retrouve décrit dans un enfermement physique, dont ils se rejettent chacun le tort : Alice pense que le Capitaine ne voudra jamais quitter l’île alors que se dernier désespère de jamais convaincre Alice de partir de cet endroit. Après quelques rebondissements sans réelle construction (chaque membre du couple menace de se suicider ou de partir avec l’ami juste arrivé), le nouvel arrivant finit par s’enfuir et la pièce s’achève sur le ménage à nouveau réuni et ne semblant plus avoir de problème.

Il me faut souligner l’un des aspects les plus réussis de la pièce, la distribution des rôles dans le couple. Alice est interprétée par Adriana Asti, figure connue du théâtre italien alors que le Capitaine est joué par son mari depuis quarante ans, le metteur en scène Giorgio Ferrarra. Si l’on peut s’amuser de ce clin d’oeil, il est touchant de découvrir une telle complicité sur scène.

C’est là que la pièce échoue quelque peu à mes yeux : le spectateur n’entre jamais réellement dans le jeu de ces personnages, l’intensité est absente tout au long de la pièce tant on n’a pas l’impression de cette haine supposée au sein du couple. À aucun moment le spectateur ne doute du dénouement, qui amène les personnages à leur point de départ sans qu’ils ne se quittent ou ne disparaissent, même s’il est question de cela durant toute la pièce. En outre, la multiplication des actions est incohérente avec la longueur de la pièce (bien moins de deux heures) et de ce fait, il m’a semblé assister à une oeuvre non-aboutie, une forme de brouillon où des sentiments très banals sont affichés et où les personnages changent diamétralement entre chaque scène sans qu’aucune évolution ne soit visible. Un peu plus d’intensité aurait rendu le résultat un peu moins plat et plus cohérent.

Quentin Fichot

La pièce de théâtre Danza Macabra a été présentée à l’Athénée Louis-Jouvet. C’est la mise en scène de Luca Ronconi, du texte d’August Strindberg et interprétée par Giorgio Ferrara, Adriana Asti et Giovanni Crippa. La pièce était en italien sur-titrée en français grâce à la traduction de Roberto Alonge. L’ambiance lugubre était permise par un jeu de lumières orchestré par A.J Weissbard, et les personnages mis en avant par les costumes de Maurizio Galante. Le tout se déroulant sur une base sonore gérée par Hubert Westkemper.

Pendant 1h35, Alice et le Capitaine, mariés depuis 25 ans se sont livrés un combat sans pitié. Nous avons assisté à ce qui semblait être la fin de leur tumultueuse histoire. Ces deux fortes personnalités n’ont eu de cesse que de se reprocher mutuellement leur malheur en essayant toujours de faire passer l’autre pour plus ignoble au regard des tiers. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont tenté de faire à l’arrivée de Kurt, un membre de leur famille. Ce dernier pris entre deux feux, est apparu comme un arbitre ou peut être l’observateur du dernier chapitre de leur mariage. L’absence de couleur sur scène y compris dans la lumière est venue appuyer la tristesse et la haine qui ont transparu dans les dialogues. Le décor a été conçu comme le miroir des sentiments, la pièce mettant à nu les deux personnages. La scène de ménage prise sous un angle ironique a rappelé aux spectateurs ce qu’eux-mêmes ont pu vivre. C’est ainsi que nous avons été touchés car nous nous identifions. Mais cela aurait été un échec si l’excentricité et le caractère déraisonné des personnages n’avaient pas été présents. Leur folie est passée par le dialogue mais également par leur gestuelle qui a traduit leur fort agacement. A première vue, il a semblé que l’on veuille nous montrer l’image d’un couple usé par l’amour: la lassitude de 25 ans de mariage et de vie commune.

Cette peinture très pessimiste de l’amour ne ravira pas les plus romantiques. Néanmoins, il me plait de croire que malgré la haine qui anime le couple, des liens affectifs subsistent. Nous avons pu le voir par la pudeur avec laquelle les deux personnages se sont complimentés mutuellement auprès de Kurt, veillant à ce que l’autre n’entende pas.  Mais aussi, par le fait qu’Alice attend que son mari meurt pour en être libérée. Une fatalité qui montre que de son vivant elle serait incapable de s’en séparer.

Peut-être suis-je trop optimiste mais cette pièce pourrait être une leçon: un couple qui se déchire, ne se supporte plus et qui toute sa vie s’est blessé mais qui se pardonne toujours et recommence.

Justine Galland

Le 26 janvier 2017, au théâtre Louis-Jouvet à l’Athénée, était présentée la pièce Danza Macabra, mise en scène par Lucas Ronconi, d’après le texte d’August Strindberg. Le choix de l’Athénée, sorte de cocon doré, se prêtait bien à l’esprit un peu baroque de la pièce, et à la scène de ménage à laquelle nous, spectateurs, nous apprêtions à assister pendant une heure et demie. Un seul bémol : le surtitrage de la pièce qui était jouée en italien, qui pouvait déstabiliser un public non averti.

Le titre, assez équivoque, soulignait cet esprit de la pièce qui nous plaçait face à un couple vieillissant, composé d’Alice (Adriana Asti) et du Capitaine (Giorgio Ferrara), ayant pour unique but, en attendant la mort, de se gâcher la vie. En médiateur, nous retrouvions Kurt, le cousin accusé d’être à l’origine de ce mariage raté, interprété par Giovanni Crippa. L’ambiance lugubre annoncée par le titre était parfaitement mis en scène tant par le décor, avec le choix d’un mobilier à l’allure poussiéreuse et vieillissante, d’un noir triste, que par les personnages eux-mêmes, en particulier pour le personnage d’Alice, fardé à l’excès et coiffé d’une perruque qui rappelait incessamment ce face à quoi nous étions : une scène de théâtre.

Car la volonté de la mise en scène était bien là : donner l’impression que finalement, une scène de ménage n’est qu’une vaste mascarade théâtrale, faite de mensonges, de dissimulations, de menaces, tout en rappelant toujours, avec l’utilisation constante du grotesque, que celle-ci n’est, pour le couple qu’un passe-temps, dans lequel le personnage de Kurt se retrouvera pris au piège. Mais sous cette apparence de comédie, des thèmes plus sérieux sont évoqués. Le vampirisme des personnages et sa symbolique amènent à réfléchir sur cette relation toxique qui finalement, semble empoisonner tout ce qu’elle touche. On a aussi une réflexion sur la fin de vie, et le vieillir ensemble, avec ces deux personnages incapables de se séparer, mais incapables de se supporter. Enfin, une dernière question se pose, celle du sens de tout ceci, la pièce se concluant comme elle a commencé, par l’évocation des noces d’argent futures. « Effacer et tout recommencer » voilà qui semble finalement être le leitmotiv de cette comédie à l’humour noir.

Roxane Gélineau

C’est une pièce de Strindberg au ton glacial qui est mise en scène par un célèbre metteur en scène italien, Lucas Roconi, présentée à L’Athénée Théâtre de Jouvet. Sur scène, une actrice et son compagnon jouent, déjouent et imaginent l’enfer d’un couple qui se détestent. Ainsi, Girogio Ferrara devient Le Capitaine, artilleur à la retraite, bardé de toutes ses médailles, sorte de costume funéraire avant l’heure tandis que Giovanni Crippa devient Alice, actrice rongée par les remords d’une carrière avortée, victime des infidélités de son mari. Heureux dans la vie, cruels dans la fiction ;  ce double mouvement révèle la terrible ambiguïté de la relation amoureuse entre cristallisations des frustrations et grande complicité forcée. Et en effet, la question se pose : qui connaît mieux que son compagnon de vie haï les cruautés de son âme ? Malgré tout, grâce à la mise en scène, on finit par remarquer les preuves « vaches » d’amour entre ces deux personnages. Il faut apprendre à distinguer au travers des pics et des prises de pouvoir successives, le lien qui les unit. Si ce n’était l’apparition d’un ancien ami à la grande valeur symbolique puisqu’il s’agit du prêtre qui les a marié, le vieil amant projetait de célébrer ces « noces d’argent » avec son aigre bien-aimée. Ce prêtre, pris dans un étau entre un Charybde et un Scylla moderne, projeté dans cet univers, devient une marionnette entre les mains du couple pour se venger l’un de l’autre. Il découle que , dans cette lutte intestine, tout devient mouvant : pouvons-nous vraiment accorder notre confiance aux dires de chacun ? Ne tentent-ils pas de nous embobiner, nous aussi ?

L’humour innerve cette pièce, comme le sang que chacun des personnages, ironiquement, aspirent littéralement des cous de leurs victimes : tour à tour vampire et victime, la métaphore outrancière fait rire et marque les esprits. On assiste en ricanant aux ridicules déboires de ce trio infernal. La qualité de la farce est du, en grande partie, à l’incroyable scénographie de Marco Rossi. Elle est remarquable dans son immobilité glauque puis dans ses déplacements ponctuelles (trois fois) d’un côté ou de l’autre de la scène (en fonction peut être du vainqueur de la lutte ou pour révéler l’illusion des changements dans leur relation malgré les coups portés puisque les meubles reviennent là où ils étaient à la fin de la pièce). Car la scénographie toute entière se meut comme un bloc indivisible. Entourés de meubles en cuir noirs, l’ennui s’étant insinué dans  les objets qui composent le foyer, on aperçoit un immense lit en fer, un canapé qui aurait mieux à faire dans un cabinet de psychologue, un petit guéridon… L’intérieur fait penser à celui d’un médecin, si ce n’était ce lit démesurément grand. Il sert tantôt d’obstacle entre les deux personnages, tantôt de scène de substitution pour Alice, d’où elle peut mesurer l’écart entre elle et son mari affalé dans le canapé. Derrière, un mur fissuré, gris et suintant donne le ton, empêchant le spectateur de trouver un point de fuite dans cette ambiance « macabre ». Aucun refuge n’est à chercher dans les costumes : gris et noir, Alice fait penser aux vieilles bigotes méditerranéennes, teintant ses cheveux de noir,   (en deuil de sa relation jusqu’aux cheveux) ; le Capitaine est engoncé dans son funèbre costume militaire dont seules les médailles luisent. C’est le jeu des trois acteurs qui nous permet de respirer. Entre la tragédie et la farce, les deux acteurs principaux débordent d’énergie dans ces deux genres. On rit en plaignant, et on plaint en gloussant.

Le texte de Strindberg, continuellement en mouvement, dans des rebondissements parfois proche du théâtre de boulevard, résonne tranquillement, presque immobilement. La brusque révélation d’un mensonge vient bousculer l’élan tragique de la vengeance, mais le ton est étrangement le même. Comment parvient-on à maintenir un spectateur en haleine, alors que la même énergie est déployée du début jusqu’à la fin ? Car il y a une énergie, c’est certain, mais comment peut elle jaillir sans à-coups ? Cette pièce est une réussite !

Claire Herbert
Photo : Luigi La Selva