Dans la solitude des champs de coton | B-M. Koltès (texte), Alice Safran (mise en scène) | Théâtre Clavel | Octobre 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre de l’Oiseau Tonnerre, 2020

Samedi 03 octobre, 19h30 : me voici au théâtre Clavel, une petite salle du XIXème arrondissement de Paris, plongée dans la pénombre. Au programme ce soir, Dans la solitude des champs de coton, pièce de Bernard-Marie Koltès, mise en scène par Alice Safran et dont j’ignore le propos. Sur la scène en plongée – à peine éclairée, des déchets, un tapis de journaux et des canettes de bière vides me donnent l’impression d’être à la Chapelle, dans le XVIIIème arrondissement, à 3h du matin sous le métro aérien. L’impression sera accentuée par les projections ponctuelles d’un train qui passe au dessus, éclairant des immeubles à l’horizon, peints sur le mur.  

Arrive sur scène une dame, une quadragénaire jouée par Alice Safran, à la fois distinguée par son habit et débraillée par sa tenue, sa démarche chaloupée, ivre – embrumée, probablement, par le contenu de la bouteille qu’elle tient à la main. Un jeune homme ténébreux et menaçant l’aborde. Oscillant entre l’insouciance de l’ébriété et la méfiance face à la situation, l’environnement hostile et angoissant, j’ai d’abord pensé à une scène de harcèlement de rue, abordant l’insécurité des femmes dans la ville, en particulier au plus noir de la nuit. La présomption du jeune homme – présomption d’un hypothétique désir qu’elle ressentirait pour lui – est réfutée par la dame et se transforme rapidement en un jeu de l’ombre. Les deux protagonistes se suivent et se fuient, le vocabulaire mercantile du dealer et de l’acheteuse semble dissimuler une danse nuptiale, entre doutes et séduction : on assiste à une scène de drague ambiguë où l’on cherche à connaître les intentions de l’autre sans trop révéler ses propres envies, périphrasant à outrance et jouant sur les mots.  

J’ai été impressionné par la diction d’Alice Safran, qui était parfaitement intelligible tout en maintenant, sur de longs monologues parfois indigestes, une attitude et une intonation de soûlarde, qu’elle incarnait jusque dans sa façon de se mouvoir, tantôt rigide et renfermée, tantôt affriolante à se dévêtir et se revêtir, jouant avec son chemisier une sorte de danse des sept voiles enivrée : c’est l’expression-même de ce besoin d’être convoité.e sans trahir sa propre soif. Paul Spera n’est pas en reste, jouant sur l’ambivalence de son personnage, prédateur inquiétant à la voix douce et rassurante, véritable vautour occupant le plateau à la fois avec précision et légèreté.  

Ce fut une expérience intéressante, déroutante, une représentation stimulante à l’issue de laquelle on ne sait pas vraiment ce que l’on a vu ni ce que l’on a compris. Bien que je ne sois pas un aficionado du théâtre littéraire de Koltès, les artistes ont réussi à le porter avec la justesse et l’ambiguïté nécessaires et me le faire apprécier.  

— Wafid SMATI 

Dans la solitude des champs de coton est initialement une pièce écrite par Bernard-Marie Koltès. Pour autant, la mise en scène d’Alice Safran au théâtre Clavel, a su épaissir le texte.

Koltès dégage effectivement la densité du rapport intersubjectif, qui se produit entre deux inconnus que tout oppose et qui, pourtant, dépendent l’un de l’autre. Une dépendance que l’on retrouve dans la notion de relation marchande qui traverse le texte et qui semble alors présenter toute relation sous le prisme d’un échange commercial. Pour autant, la mise en scène d’Alice Safran a su mettre l’accent sur la notion de désir, qui est la genèse du rapport marchand et qui se déploie entre ces deux protagonistes nouant une dépendance l’un à l’autre – quel qu’en soit le prix, du fait qu’ils se fassent alternativement désirant ou objet de désir. Ainsi, dans cette rencontre féroce, se confondent les oppositions, les tentatives avortées de soumettre l’autre, un autre qui échappe aux prises et glisse entre les doigts. Mais au milieu de ce combat surgit tout de même le désir de séduction, la possible reddition qui n’arrive finalement jamais car, au contraire, c’est à l’aube du combat que le couple nous quitte et que les rideaux tombent – ce qui n’est pas sans causer une pointe de frustration.

En bref, l’intrigue autant que le texte sont particulièrement riches et denses : des images poignantes, un lexique fort, une syntaxe qui tient en haleine. Les comédiens, quant à eux, par leur diction et leur jeu, ont très bien réussi à porter cette richesse et à l’incarner pleinement. L’essentiel n’était pas dans un décor sophistiqué, technique, mais au contraire dans la simplicité et les jeux d’obscurité – de sorte à valoriser principalement le jeu scénique qui était époustouflant. Deux uniques comédiens qui ont su habiter la scène, en l’arpentant comme on arpente une rue – une vraie rue. Cependant, on pourrait tout de même se demander si une femme aurait le courage d’une telle résistance et d’une telle provocation dans la vraie vie : une question véritablement contemporaine.

— Soumya BERRAG

L’image des champs de coton renferme une douce poésie, c’est un paysage vaporeux et immaculé qui a quelque chose d’apaisant. La pièce de théâtre Dans la solitude des champs de coton renvoie pourtant à tout l’inverse. Composée en 1986, cette œuvre majeure de Bernard-Marie Koltès dépeint un monde angoissant et violent qui interroge les valeurs contemporaines, plus particulièrement la nécessité économique régissant les rapports sociaux, à travers le dialogue étrange d’un Dealer et d’un Client. Cette réflexion sur la société de consommation, la comédienne Alice Safran s’en est emparée et l’a magnifiquement mise en scène au théâtre Clavel.

La salle de spectacle, assez vieillotte, se prête tout à fait à la pièce de Koltès qui prend vie dans un lieu mal identifié, sombre et sinistre ; un lieu de passage le jour qui devient dangereux à la nuit tombée. Les journaux et les canettes qui jonchent le sol soulignent cette ambivalence tout en préparant la critique du consumérisme. Cette atmosphère angoissante est accentuée par le retrait des rideaux qui dissimulaient les coulisses et le fond de scène. Les personnages sont ainsi mis à nus, livrés à eux-mêmes dans un environnement dépouillé et lugubre (ce que traduit la métaphore poétique du titre), et contraints de prendre part à cette comédie-tragédie capitaliste à la lumière chancelante d’un réverbère.

Le texte de Koltès ne se prête pas facilement à la représentation, car il s’agit moins d’un dialogue qu’un croisement de monologues entre le Dealer et le Client, tous deux évoluant dans leurs logiques propres. Pourtant, les deux comédiens – Paul Spera dans le rôle du vendeur et Alice Safran elle-même dans celui de l’acheteur – ont parfaitement su créer une véritable dramaturgie, rythmée et puissante, qui captive le spectateur. Le Dealer, calme et faussement rassurant, propose ses biens à un Client qui semble déboussolé – ce qui se lit jusque dans la tenue débraillée du personnage – mais qui finit par se révolter contre une transaction qu’il n’avait pas recherchée. Ce jeu de séduction gagne en intensité au fur et à mesure que l’acheteur résiste, poussant le vendeur vers une approche plus agressive, et souligne alors l’interdépendance des deux personnages : car le Dealer est dépendant du désir du Client, et ce dernier de ce que le premier a à offrir. La loi du marché s’impose à eux, mais aucun ne veut faire le premier pas (révéler ses marchandises ou révéler ses désirs) pour rester maître de la situation. La mise en scène rend compte de ces rapports ambigus à travers la danse que les comédiens exécutent autour de la lumière du réverbère, n’osant trop s’y exposer par crainte de se dévoiler. Or aucun ne cède à l’autre, le « deal » a échoué et un combat armé se prépare donc. Une triste vérité s’impose alors au spectateur : dans un monde – le nôtre – où la sociabilité est fondamentalement économique et guidée par des intérêts particuliers, le commerce est la seule garantie de la paix.

— Dorian VARENNE