Le cri de la pomme de terre du Connecticut

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J’adore les œuvres de Jean-Michel Ribes, cet humour qui navigue entre la finesse, le potache et l’absurde. Alors quand j’ai vu qu’il était metteur en scène de la création Le Cri de la pomme de terre du Connecticut, qui se joue au Théâtre du Rond-Point (dont il est le directeur) du 11 au 30 octobre, j’ai eu envie de voir le spectacle. J’y suis aussi allée pour le titre : il me semblait annonciateur d’un spectacle drôle, en tout cas réjouissant.

A vrai dire, Patrick Robine, le seul interprète de ce petit spectacle (il dure 1h) ne nous parle pas que de pommes de terre – même s’il les imite à la perfection. Il évoque avec nous le voyage qu’il fit avec son ami l’élan dans le désert, voyage qui le conduisit, par le détour d’une armoire, à sa maison d’enfance, puis à une auberge bavaroise installée dans la cave… On rit de ses calembours, de ses imitations (d’arbres, de lacs, de général allemand, d’œufs au plat et d’autres choses encore !), et bien sûr de son aplomb à nous raconter un voyage quasi fantastique comme si c’était la chose la plus banale au monde.

Mais ce qui est surtout agréable, c’est la complicité qu’il instaure avec le public. C’est presque une atmosphère intime qui se crée, avec au premier chef une entrée en robe de chambre. La salle Jean Tardieu est petite, ce qui renforce une impression de dialogue entre un public peu nombreux et le comédien, qui s’adresse directement à nous, nous envoie des signes de connivence et nous propose un peu de cassoulet, ou bien ses savoureuses imitations. Et forcément, à la fin, il nous offre le cri de la pomme de terre du Connecticut, « histoire que vous ne soyez pas venus pour rien ».

On n’est pas venus pour rien, ça c’est sûr. On s’est amusé, tout d’abord. Certains spectateurs ont bien souvent éclaté de rire. Pour ma part, je n’ai pas vraiment trouvé la pièce hilarante, mais elle a selon moins une autre qualité, plus essentielle : elle fait du bien. J’ai été frappée par l’impression de gentillesse qui se dégage de Patrick Robine. Il nous plonge avec générosité dans un monde presque poétique dans lequel les élans volent, en nous parlant comme un vieil ami avec qui on s’attarderait un soir autour d’un verre. Et ce vieil ami est pétulant, joueur, un peu coquin, légèrement charmeur. C’est un homme intelligent qui s’amuse devant nous et avec nous. Au total, on a la sensation qu’il nous aime bien, et que c’est pour ça qu’il nous fait un peu marcher, beaucoup rire, peut-être verser une larme dans ce passage émouvant de ses adieux à son élan, sans doute rêver.  Sans afficher de grande ambition, ce spectacle semble fait pour amuser, mais il nous offre aussi le plaisir doux d’une belle rencontre avec un bien étonnant monsieur.

Mathilde Bernardot

Le titre promettait un univers extravagant et on n’a pas été déçu. Mise en scène par Jean- Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point, Patrick Robine nous embarque dans ses expériences enchanteresses où il mêle absurde et poésie. Le décor est minimaliste – un palmier, deux tabourets – ce sont le comédien et son texte qui occuperont l’espace. Drôle d’arrivée en kimono fleuri, balai à la main : la tenue est farfelue et assumée, Patrick Robine (Bine pour les intimes) complètement détendu. On a l’impression d’être venu diner chez un ami revenant tout juste de voyage et qui nous raconte son road trip complètement fantaisiste.

L’Espagne, l’Afrique, les États-Unis… Il en a découvert des paysages ! Aventurier solitaire, il aura pour unique accompagnateur un élan (oui, un élan !) à qui il fait traverser les portes de l’enfance, rencontrer sa vieille tante, errer dans le désert ; en Afrique il ira se blottir auprès d’un lion lisant Roland Barthes… On passe donc de l’élan au lion, du coq à l’âne et on a parfois du mal à suivre ses péripéties. Tantôt il se lance dans l’imitation d’un lac, tantôt dans celle d’un tire-bouchon ou encore dans celle de certaines variétés de pomme de terre (on relève l’imitation particulièrement hilarante de la pomme de terre-purée-mousseline). Carnet de voyage à cœur ouvert, il ne faut pas chercher un sens dans Le cri de la pomme de terre du Connecticut, on s’y perdrait. Il faut se laisser embarquer par cet éternel enfant, la magie opère… ou pas !

Brocéliande

Le cri de la pomme de terre du Connecticut est une pièce de théâtre de et avec Patrick Robine, mis en scène par Jean-Michel Ribes. Patrick Robine imite tout au long de son voyage imaginaire le chant de la purée, du robinet, les  animaux et les plantes qu’il rencontre. Son voyage commence à Paris avec un circuit dans sa cuisine parmi les pommes de terre. Il continue en Espagne. Ensuite il continue vers les côtes africaines où il rencontre un lion qui lit Barthes. Enfin son voyage s’achevé lors de l’ouverture des portes d’une armoire familiale. Le spectacle ne suit pas un temps réel mais fictif. En effet il s’agit d’une fiction ou la fantaisie est l’élément primordial. Cependant dans le spectacle de Robine tout contribue à rendre l’histoire réelle.

Le rythme de la représentation est varié, si au début de l’entrée de Robine sur scène il est peu mouvementé il se colore des tensions dès que le récit du voyage commence. La progression de l’action est bouleversée  par la multitude des émotions de Robin, nouvelles, dès qu’il franchit un nouvel univers. Les artifices techniques  et artistiques sont en harmonie avec la mise en scène. Dès que Robine change d’univers, tous ces éléments changent aussi. Par exemple lorsqu’il était en Afrique, le fond  devient rouge, prend des teintes chaudes. La sonorisation et les lumières jouent un rôle très important, car elles nous plonge dans la fiction de façon abstraite et  capturent l’attention de son public.

Le seul acteur sur scène est Robine, néanmoins il se déplace beaucoup, il est souvent au milieu de la scène et il captive l’attention de son public grâce à des nombreux gestes pour matérialiser et rendre plus accessibles ses fantaisies. Robine a un véritable talent pour le mime, il arrive à imiter tout, même la belle de Fontenay, de façon naturelle avec un savoir-faire incroyable qui conquis tout le monde, les petits et les grands. Dans la pièce les spectateurs se sentent comme un des personnages du spectacle. Le spectateur dès le début se sent protagoniste dans l’histoire car Robine dès son entrée se présente avec son vrai nom, il arrive en robe de chambre sans aucune gêne et il interagit avec lui de façon naturelle en s’excusant pour l’état de la pièce.

Par ailleurs la disposition de la salle, à l’antique, semblable à la structure d’un amphithéâtre, contribue à transformer le spectacle en un dialogue ou le public n’est pas qu’un élément extérieur mais fait partie du spectacle. Il n’y a pas de séparation entre le personnage, le décor et les spectateurs.

Le but de la représentation est celui de divertir, de relaxer et de faire voyager le public. Robine sait comment divertir son public, un mime d’un objet, d’un son… sont suffisants à le faire éclater de rire. Robine a été excellent non seulement pour sa capacité à divertir son public mais surtout pour son habilité à intégrer à son histoire avec une tranquillité, et fluidité exemplaires des sujets savants, comme par exemple l’auteur Barthes. Enfin, ce spectacle est capable de susciter une multitude d’émotions qui ne se limitent pas qu’à la sphère de la gaieté mais aussi au monde des souvenirs. En effet il s’agit d’un voyage qui ne se borne pas que à la découverte de nouveaux mondes, mais aussi à la redécouverte des liens les plus intimes et ancrées dans nos cœurs comme par exemple lors de l’ouverture de l’armoire familiale qui évoque aux spectateurs l’âge de l’insouciance, l’enfance.

Annalisa Capponi

Un fol et désopilant voyage autour de la (pomme de) Terre

Mise en scène par Jean-Michel Ribes, une pièce savoureuse de Patrick Robine.

“Le cri de la pomme de terre du Connecticut” : écrit en caractères gras avec empattements sur le livret distribué, le titre surprend. En haut de l’affiche, trône un cervidé, un élégant élan en costume, prenant la pose devant une armoire ouverte. D’emblée, l’intrigue est totale. Un homme s’avance sur scène, paré d’un blanc kimono, ceinture rouge nouée sur son ventre rond. Il annonce qu’il est “naturaliste, interprète animalier, botaniste et imitateur forestier”. Peu après, le voilà démontrant aux plus sceptiques ses talents peu communs, présentant diverses variétés de pomme de terre, avec moult explications savantes, imitations sonores et visuelles à la clé.

Cet homme, c’est Patrick Robine, l’instigateur de ce spectacle donné du 11 au 30 octobre au Théâtre du Rond-Point. Il semble avoir nourri ce personnage japonisant et fantaisiste de ses existences singulières : né en 1947, le jour de noël, près de Bordeaux, il est tour à tour Soprano chez les frères maristes, apprenti en quincaillerie, photographe industriel, démonstrateur de jouets. Il étudie le théâtre aux cours de Charles Chabert, fait la plonge dans un cabaret, officie comme assistant d’hôtel, pour finir parfumeur. L’homme aux mille métiers a aussi parcouru le monde, de Montréal à l’Afrique, en passant par les Bahamas, où il a rencontré Orson Welles et Sydney Poitier.

De l’élan volant au lion qui lit

Mais ici, au 2 bis Avenue Delano Roosevelt, c’est à un voyage imaginaire qu’il nous invite. Il nous fait arpenter un désert aussi fictif qu’un mirage, aux côtés de son élan volant, cher compagnon découvert en Espagne et dont il va devoir se séparer. Nous devenons ses amis de route, témoins de ses explorations cocasses. Sa voix de conteur nous rapporte sa peur quand une tornade l’emporte, sa rencontre avec des allemands qui récitent De Vigny mais sujets à de très gênants tics, nous raconte aussi l’exploration d’une grotte obscure au fond de laquelle il découvre un lion qui lit Barthes. Il nous parle enfin d’une tante qui transportait son armoire partout. Un jour, elle s’y installa comme dans une maison, jusqu’à ce qu’on vende le meuble, avec elle dedans !

L’humour ponctue le récit, le relève quand on serait prêt à se laisser happer par l’histoire, comme Shahria se laissait captiver par Shéhérazade. Amoureux de   la langue, Robine prend un malin plaisir à énumérer et à décrire les espèces végétales ou animales, à jouer avec le langage, dans un incessant jonglage entre fiction et réalité, comme quand il nous vante un tableau d’un goût douteux, censé représenter sa maison familiale. Soudain, ce qui lui semblait être des empreintes de pas près du lac se révèle être des traces de doigts.

L’acteur parvient, par son seul et unique personnage, à libérer et à projeter nos imaginaires. De plus, très rares sont les accessoires : deux tabourets de camping, un porte-manteau en guise d’arbre, un verre d’eau et une petite caisse qui abrite la “belle étoile” portative et rétractable. Les objets et les lieux ne sont que suggérés par les lumières et l’usage détourné des éléments scéniques.

Au bout d’une heure de voyage dans un désert atemporel et atopique, de découvertes de grotte et d’armoire sans fond, Robine est applaudi à tout rompre. Assez pour nous servir une ultime interprétation, pas des moindres : “l’œuf au plat frit à l’américaine”. En sortant, on se surprend à imaginer la voix des marronniers au long des Champs-Elysées.

Melina Mattia

De toute la capitale, seul un cri se démarque bel et bien de l’éternel tohu-bohu parisien : celui de la pomme de terre du Connecticut. Se retranchant derrière les murs d’un certain « Théâtre du Rond-point », non loin de la plus célèbre avenue parisienne, rares et privilégiés sont d’ailleurs ceux à l’avoir côtoyé. Mais au juste, « c’est quoi  ça » ? Bien plus qu’un simple « légume timide », se cache en réalité derrière cette création tout à fait originale, un véritable voyage hors du temps, aussi bien jubilatoire que fantasmagorique. Derrière ce spectacle, un homme. Patrick Robine, enfin « Bine » pour les intimes. « Bine », ce Merlin des temps modernes en robe de chambre, enchante aussi bien qu’il fascine. Transportés dans le flot affabulatoire de ce personnage incomparable à l’univers burlesque, nous  voilà submergés  par les récits de voyages de ce vieux loup de mer. Tout part de cette escapade dans le désert maghrébin aux côtés de « Ramoucho », un élan domestiqué tout droit venu du Canada. Sur leur chemin, s’ensuivront, cette rencontre avec un lion de l’Atlas aux tréfonds  d’une grotte, la découverte en plein Sahara de la vielle commode familiale sans fond dans laquelle Bine nous fait pénétrer et découvrir sa vielle demeure de jeunesse. Agrémentez le tout d’une multitude de détails, on ne peut plus réalistes, d’anecdotes invraisemblables, et de quelques imitations on ne peut plus abracadabrantes, et vous l’avez, ce cocktail exotique dont on raffole tous l’été (si vous voyez). Qui l’eut cru ? Car il faut bien l’admettre des hurluberlus imitant séquoia, robinet et pommes de terre de tout genre, ça ne court pas les rues, c’est cocasse, mais on rit. On rit beaucoup même. Aux carrefours du one man show, de la pièce et du conte, cet artiste aux talents de narration hors pair, sur tons nonchalants, nous transporte, et ça, sans même l’aide particulière d’un éventuel décor. Loin de lui gros budgets, et effets spéciaux. Deux chaises de camping, un bananier. Broadway n’a qu’à bien se tenir ! Car oui il en faut peu, la puissance des mots, du récit suffisent pour un voyage intérieur. La magie du spectacle opère dans l’esprit, si bien qu’il m’aurait semblé en croiser Ramoucho au coin de la scène! Il n’en fallait pas plus, j’en ressors conquise, et j’ai du mal à remettre les pieds sur terre. 1h05 hors de tout, Patrick Robine nous signe ici un véritable petit chef d’œuvre, un bijou théâtral auquel on peine à se détacher une fois le rideau tombé. A peine entamée, et voici qu’il est déjà temps de se reconnecter au monde réel, à grand regret. Mais le sourire aux lèvres.

Jeanne Perney
Photo : Patrick Robine