Cœur ténébreux

Coeur Ténébreux, texte de Joseph Conrad et Josse de Pauw mis en scène par Guy Cassiers au Théâtre de la Ville.

Il est 20h30 au Théâtre de la Ville samedi 10 décembre 2011, et rien ne se passe, enfin presque, tous les spectateurs attendent l’ouverture des portes et chacun en va de sa petite opinion sur la pièce à venir. Trente minutes plus tard nous prenons place dans ce sobre mais élégant théâtre, la tête pleine de commentaires faits par les spectateurs en attente de Cœur Ténébreux joué par Josse de Pauw  mis en scène par Guy Cassiers inspiré du livre Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. On s’installe quelque peu tracassé par les anecdotes entendues, est-il vrai qu’il n’y a qu’une seule personne sur scène ? Que la pièce dure deux heures sans entracte ? Que le comédien a un accent belge ?

Les lumières s’allument, et une seule idée me vient à l’esprit : oui c’est vrai. Un homme, seul, habillé d’un jean et chemise sombre, entre dans une mise en scène qui apparaît minimaliste : de grands panneaux de bois au fond de la scène et un écran à droite. Josse de Pauw récite le monologue ponctué de dialogues avec un ensemble de personnages tous incarnés par lui-même. Nous sommes au Congo Belge pendant la colonisation, Marlow, officier de la marine marchande part à la recherche de Kurtz, directeur de comptoir belge dans la jungle, ayant sombré dans une « folie lucide » barbare. On commence à entrer dans la profondeur du texte quand les panneaux s’avançant ou reculant deviennent le réceptacle d’une projection vidéo : parfois abstraite évoquant la jungle ou figurative tels des hologrammes lors des rencontres avec les autres personnages. Cette mise en scène efficace et esthétique s’allie parfaitement avec le drame et la prestance du comédien.
Guy Cassier réussi à mettre en résonnance l’intime : on essaie de comprendre l’univers mental de Kurtz, et le collectif : la civilisation européenne face à ses propres ténèbres.

On ressort ébranlé par ce texte profond, cette interprétation majestueuse et cette mise en scène originale. L’homme aussi civilisé qu’il soit peut tomber dans « l’horreur », la barbarie, Kurtz en est l’exemple. – Chloé Ettori


Adaptation de l’ouvrage Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad (1899), Cœur ténébreux s’attelait à un ambitieux projet.
En effet, Au cœur des ténèbres fut la trame de nombreux grands films et livres, à l’instar d’Apocalypse Now qui transpose dans la guerre du Vietnam le thème de la remontée fluviale et de la progressive et lente déshumanisation des soldats. On peut citer également  l’adaptation romanesque de R. Silverberg dans Les profondeurs de la Terre (1970), ou encore le documentaire Congo River de Thierry Michel (2006), qui se saisit de l’histoire de l’officier Marlow comme fil rouge.
Exploitation coloniale, progression dans une nature de plus en plus sauvage, découverte d’un personnage mystérieux, ambigüe et rongé par les horreurs de la guerre ; toutes ces adaptations se sont inspirées de l’ouvrage de Conrad pour en faire autre chose.
Pour Cœur ténébreux, il n’en est rien. C’est une simple lecture sans livre, une litanie sans fin, un instant d’ennui pur.

Spectatrice sans attente spécifique, je n’avais ni lu le livre, ni entendu de critique, et ne savais pas du tout à quelle sauce j’allais être mangée. J’y suis allée avec une seule attente, celle de voir du théâtre. Attente si minime, et pourtant déçue… En effet, le théâtre signifie pour moi l’action, les péripéties, le rythme, le mouvement, le jeu, l’interprétation de personnages dans la voix et dans le corps. J’attends de l’Art qu’il m’émeuve, qu’il me bouleverse, qu’il me fasse réfléchir, qu’il me choque, mais pas qu’il m’endorme ; et pourtant ce soir-là ce fut le cas.
Pour mieux comprendre, replaçons le décor : le comédien, Koen Broos, s’avance sur scène, en habits de tous les jours, une bouteille d’eau à la main, et commence à dire son texte. La scène est épurée, un simple marquage blanc au sol sert de repère technique, un écran plat et suspendu sur le côté droit, et plusieurs bandes coulissantes se déplacent séparément en avant ou en fond de scène, bandes sur lesquelles sont projetées des images numériques. Omniprésence de la voix d’un narrateur, parfois secondée par des musiques, et illustrée par des images, voilà ce que nous donne à voir « Cœur ténébreux ».
Le comédien dit son texte donc. On croit d’abord que c’est un prologue, on attend que les acteurs arrivent, que la vraie représentation commence, mais ils n’arrivent jamais, et l’action non plus.

Ce mélange entre théâtre, conte, lecture et cinéma aurait pu être intéressant, mais il est raté, inachevé, on se demande à la fin si ce que l’on a vu était vraiment du théâtre.  Il n’y a pas de corps, même la voix est désincarnée. D’ailleurs, tous les personnages ont sensiblement la même, et les quelques variations sont exagérées de sorte que l’on n’y croit pas une seconde, comme lorsque Kurtz s’exclame « l’horreur, l’horreur », moment qui est voulu profond mais en devient quelque peu ridicule.
L’omniprésence de la voix aurait pu être passionnante, mais la voix et la lecture ne suffisent pas, d’autant que même cette lecture n’est pas parfaite, car le comédien bute sur de nombreux mots. On ne peut voir que le comédien qui se trompe et non le personnage qui bégaie, car il n’y a pas de personnage, juste un narrateur, ce qui empêche de rentrer dans le texte, d’en saisir les subtilités. C’est le marquage au sol et la vue du micro du comédien qui finissent de fermer la porte à un monde magique qu’aurait pu entraîner une sorte de fascination de la voix du conteur, laissant place aux sonorités. Cette litanie envoûtante est intenable sur deux heures, surtout quand aucune variation de rythme n’est opérée.

Les images, si elles restent quelque peu abstraites et laissent une part à notre imagination, tombent quand même assez facilement dans le figuratif. En effet, elles se proposent uniquement d’illustrer les propos du comédien-narrateur (ondulations pour évoquer la mer, gouttes pour signifier la mort…).
Seuls peut-être la musique et les effets d’angle et de perspective sont réussis. Celle-ci se rapproche du bruitage et laisse en cela au spectateur la place pour l’interpréter selon sa subjectivité. C’est d’ailleurs peut-être le seul élément apportant rythme et surprise. Les différentes focales que permettent la technologie (le comédien vu de profil, et son visage projeté en très grand et de face) nous offrent à voir un dédoublement, un agrandissement, la puissance d’un regard, tout cela dans une sorte de mouvement de déconstruction de l’angle de la vision. – Léa Gallet


Samedi 10 décembre, place du Chatelet, c’est Noël, il y a du monde et je m’engouffre dans le hall du théâtre de la Ville rempli à craquer. Le quart d’heure de retard échauffe les esprits parisiens, dans ce théâtre moderne de l’intérieur mais avec une façade classique, faisant face au théâtre du Chatelet.  Une fois assis et conscient, ou plutôt angoissé, de vivre une pièce de 2h avec un seul comédien sur scène, je prends peur. Josse de Pauw rentre sur la scène, avec une bouteille d’eau, il est lui-même et habillé plus simplement que les spectateurs.
Il commence à nous raconter, on ne sait quoi, avec un ton de voix bas, grave, amplifié à l’aide d’un micro. Le décor est neutre, formé de panneaux de bois, imposant et ma peur revient de passer deux heures en tête-à-tête avec ce conteur. Les éternuements répétitifs de la salle, ne m’aident pas pour me concentrer sur l’histoire que Marlow, capitaine de bateaux, nous narre posément.

C’est l’histoire brumeuse, d’une mission visant à conduire l’administrateur de la colonie auprès de Kurtz, le chasseur d’ivoire talentueux. Le dispositif inventé par Guy Cassiers soulage le monologue de Josse de Pauw, en effet un panneau s’avance, et l’administrateur apparait sous une forme d’hologramme. Ainsi Marlow a un interlocuteur et la pièce devient plus compréhensible.
Tous les personnages qui apparaissent sont des fantômes revenant de cette colonie où un voile mystérieux est tombé. Le bateau avançant dans la jungle, nous ressentons enfin les ténèbres avec l’eau âpre et noire, l’épaisseur verte de la jungle, le feu sauvage et mortel, et le sang qui apparait, tous ces éléments nous sont projetés visuellement.
Ainsi la pièce m’entraîne tranquillement mais surement, dans un univers sombre et apocalyptique, avec la rencontre de Kurtz, animé par la folie de l’ivoire. Les mots de Marlow nous accompagnent dans l’esprit de la folie de l’homme blanc au temps colonial, où le Congolais n’a plus de valeur aux yeux d’un Kurtz. Je ressents la culpabilité de l’Occident, le crime colonial réalisé en ces terres lointaines où des atrocités ont été commises par des hommes soi-disant très fins intellectuellement.
Je ressors du théâtre, nous somme samedi soir et je n’ai plus envie de sortir, l’impression d’avoir été emporté par une histoire puissante reste ainsi en moi sur le retour. – Vincent Moracchini


A l’ouverture du rideau, le spectateur est déjà surpris. On ne voit que des panneaux en bois sur une scène réduite à quelques mètres. Puis l’acteur principal, Josse De Pauw qui interprète le rôle de Marlow, apparaît et commence son monologue habillé en pantalon et chemise modernes, une bouteille d’eau à la main comme qui vient raconter des histoires.
Les premiers minutes, il est difficile de rentrer dans le monde de cette pièce inspirée du roman Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad. Une question surgit dans l’esprit des spectateurs : la pièce se déroulera ainsi, un homme debout face au public qui fera son monologue pendant une heure cinquante minutes?

De quoi décourager certains qui attendent un grand spectacle avec une mise en scène innovante puisque Guy Cassiers est avant tout un artiste plasticien. Il est connu pour la beauté visuelle de la scénographie de ses spectacles. Malgré les premières impressions, les panneaux commencent à bouger vers l’arrière, laissant voir une scène plus ample. Le narrateur, Marlow, parle de la jungle, de son voyage dans ce pays africain inconnu. Et soudain on aperçoit sur les panneaux en bois des figures vertes qui dessinent une jungle mystérieuse. S’installe ainsi une atmosphère plus accueillante, le spectateur est porté par la voix de Marlow, qui même si elle garde un même ton tout au long de la représentation, est agréable et vous emporte.

De Pauw interprète 4 personnages différents. Et pour les mettre en scène un dispositif astucieux est mis en place. Chaque personnage est projeté sur les panneaux et le narrateur dialogue avec eux, dans un jeu parfaitement calculé. C’est une interaction entre le théâtre et la vidéo impeccablement orchestrée. Un bon clin d’oeil au cinéma. Le jeu du protagoniste est admirable. Il prête sa voix aux quatre personnages mais il arrive à en donner une différente à chacun aidé aussi par des caractérisations une barbe, un chapeau, des habits.
La rencontre avec Kurtz, cet administrateur qu’il cherche à rencontrer à tout pris dès le début, est captivante. C’est presque un dédoublement de l’acteur il joue le narrateur et ce Kurtz en même temps. Quand ils est le narrateur il parle face au public, quand il est l’administrateur, il parle face à une caméra dissimulée sur la scène et on voit son visage projeté sur les panneaux en bois. Les vingt dernières minutes sont à couper le souffle, l’atmosphère est lourde et c’est seulement à cet instant là que vous vous rendez compte que vous avez voyagé dans ces contrées lointaines comme le narrateur. – Natalia Ruiz Giraldo

 

One thought on “Cœur ténébreux

  1. j'aimerais préciser que ce n'est pas Koen Broos qui joue mais Josse de Pauw. Je suis en désaccord avec le deuxième articles. C'est parce que Josse de Pauw se distancie du personnage, ne l'incarne pas mais qu'il n'est que le narrateur traversé par l'esprit qu'il porte un texte fait de multiples sensations imagées. Il était impossible d'incarner véritablement le texte, cela aurait été redondant et peu crédible sur la scène actuelle contemporaine
     

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