Clip&clap, auditorium du Musée du Louvre

Cycle CLIP&CLAP : Une exploration de la musique en images
La joute, la musique adoucit les meurtres, 13 janvier à 20h30 à l'Auditorium du Musée du Louvre

En quoi est-ce qu’il est possible de parler de la joute lorsqu’on parle de la musique ? Cette captivante exploration de la musique en images à travers des films, des clips, des interviews, le tout couronné par un concert, nous le démontre. Le phénomène de la joute- ou compétition- musicale, est riche en contradictions et explicitement complexe dans sa nature. Elle se produit lorsque deux musiciens s’affrontent dans un acte partagé de création musicale. Comme nous allons voir, il n’est pas toujours facile de déterminer ses limites, ou bien d’identifier la vraie nature de son discours : c’est justement de là où vient sa fascination.
Un assortiment de clips de musique filmée nous est offert, chacun suivi par des commentaires de la part de Roland Hélié et Edouard Fouré Caul-Futy. Ces extraits sont parsemés de musique live, fournie par un duo de guitare électrique aux effets saturés, Giani Caserotto et Christelle Séry. Parmi leur répertoire : la version du Star Spangled Banner jouée par Jimi Hendrix à Woodstock, qui oppose les côtés pacifistes et belligérants du caractère américain en référence à la guerre de Vietnam ; et le Râga Yaman, une musique traditionnelle indienne, lancinante et belle, qui a été reprise par d’innombrables exposants de la musique rock depuis les années 70.

Comme expliquent les deux animateurs au début de la séance, la joute en musique est un phénomène qui a surtout tendance à se centrer autour d’un style musical en particulier : celui du jazz. Pourquoi ? Sans doute grâce à la place centrale occupée par la pratique de l’improvisation dans ce genre, qui favorise une atmosphère de concurrence entre les musiciens rivalisant pour manifester leurs talents au sein du groupe. Source de toute création et innovation musicale, l’improvisation est la force agissante du jazz, celle qui permet toute sa diversité et richesse d’invention. Propulsé par la virtuosité des musiciens, leur fierté et leurs souhaits de préserver leur  réputation à tout prix, les joutes d’improvisation peuvent atteindre le point d’ébullition. Ceci est magnifiquement représenté dans l’extrait du film Jazz 34 : Remembrances of Kansas City Swing de Robert Altman, qui incarne la bataille légendaire entre les saxophonistes Coleman Hawkins et Lester Young. Cette volonté à détruire son adversaire implique aussi la notion de notoriété, ce qui se manifeste dans le domaine parallèle de  la  performance sportive, dont notamment la boxe : le clip de l’affrontement entre Mohamed Ali et Bob Foster (1972) illustre ce point.
Mais il ne s’agit pas toujours de la pure compétition : il existe en musique non seulement duel mais aussi duo, où les nuances du jeu sont encore différentes et subtiles. Outre le jazz, les doubles et triples concertos de la tradition classique ont traditionnellement uni deux solistes qui luttent ensemble- ou séparément- pour emporter la victoire, ou sur l’orchestre, ou bien sur l’autre soliste! L’enregistrement vidéo du Concerto pour violon, violoncelle et orchestre en la mineur Op. 102 de Brahms, interprété par David Oïstrakh et Mstiaslav Rostropovich avec l’orchestre philharmonique de Moscou, nous offre un exemple particulièrement beau de ce rapport complexe et aux facettes multiples.

La notion de la joute en musique est aussi remarquablement présente dans le rap, successeur direct du jazz dont il réclame fièrement l’héritage. Les batailles entre les MC, où il ne peut y avoir qu’un seul vainqueur et un perdant, mettent dans une nouvelle perspective les idées de compétition et de l’affirmation de soi à travers des exploits techniques redoutables : la rencontre autour du micro de Logik Konstantine (Just do it) et Nekfeu (S cru) le démontre bien. En même temps, la relation entre les combattants n’est pas toujours celle de l’animosité : elle peut être faussement compétitive, pas forcément méchante- ou même humoristique.

Prochaine séance (fortement recommandée): vendredi 30 mars, 20h30 à l’auditorium du Louvre. Thème : La voix au masculin et au féminin.Delphine Evans


Une belle surprise, cette conférence. Lorsque l'on sort de l'élégant auditorium du Louvre, on a l'impression d'avoir voyagé en images et en musique. Le public est varié: des étudiants, des personnes âgées, des touristes qui passaient par là. Ils s'installent timidement, les oreilles et les yeux grands ouverts.
Le sujet est sans détour : La musique adoucit les meurtres. Le ton est donné, et c'est à travers le thème de la joute musicale, que Roland Hélié et Edouard Fouré Caul-Fouty nous guident. Ils proposent un medley d'extraits de films, choisi avec pertinence et qui retracent tous les styles de musique. De quoi réviser sa culture générale, mais aussi de découvrir les petites perles disséminées au fil de l'Histoire du cinéma… En prolongation à cette réflexion à travers les âges, c'est Giani Caserotto et Christelle Séry qui se prêtent au jeu de la joute et donnent une dimension plus actuelle au débat.

Il est dommage que certains extraits n'aient pas été plus prolongés et plus étudiés, comme l'extrait du concert de David Oïstrakh et Mstiaslav Rostropovitch qui nous offraient à travers Brahms une interprétation brillante et un duel sans merci. Il y a dans Brahms même l'expression de cet emportement meurtrier adoucit par la musique. L'extrait le plus impressionnant était peut-être celui d'une répétition d'Arturo Toscanini, l'illustre chef d'orchestre italien dont les hurlements  et les bruits de pupitres renversés se passaient d'images!
Certains extraits prêtent à rire, comme celui de la Rhapsodie de Lizt reprise par deux studios MGM et Warner Bros, transformée en un énième règlement de comptes entre Tom et Jerry, Bugs Bunny et une souris. Si l'on doit désigner un gagnant, il apparaît que le chat l'emporte sur le lapin en termes d'humour et de virtuosité ! Il y a eu aussi de belles découvertes, notamment le film Délivrance de John Boorman, qui met en scène un duo -ou duel ?- improvisé par un enfant et un homme. C'est à la fois déconcertant d'assister à un échange musical aussi intense et exigent, et très émouvant de voir la rencontre des deux musiciens.

Bien sûr, on ne pouvait pas repartir sans avoir vu au moins un exemple de joute musicale au Jazz ! C'est le terreau le plus propice au duel, on ne pouvait pas y échapper. Les trompettistes ont été servis, l'extrait de Kansas City est édifiant. Lorsque l'on voit des artistes tellement talentueux qu'ils peuvent se battre en duel, on se pose des questions sur la musique actuelle qui a remplacé la joute musicale en joute commerciale..
Mais, tout n'est pas perdu, à en croire le Rap! Et à en croire Giani Caserotto et Christelle Séry qui nous montrent à la guitare un Scarlatti très Hendrix et pour le moins intéressant.

Ainsi, que l'on soit simple mélomane, cinéaste, rocker, wagnérien, jazzophiles, il y en a eu pour tous les goûts. Dommage qu'il n'y ait pas eu plus d'interventions de Roland Hélié et Edouard Fouré Caul-Fouty, qui sont restés finalement assez timides. Mais le sujet est bien mené, et au terme de cette conférence le consensus du public sur le "gagnant" du clip musical d'Eddy Mitchell et Aaron Neville montre que le message est passé. – Solène Mousnier

Categories: Non classé