Charlie Chaplin, l’homme-orchestre / Freaks Architecture / Philharmonie de Paris / Janvier 2020

Image d’entête : Roy Export SAS, Charlie Chaplin

La Philharmonie, proposant une exposition sur le plus grand acteur du cinéma muet ? Ce paradoxe trouve un début d’explication dans le curieux titre de « l’homme-orchestre ». Le commissaire d’exposition, Sam Stourdzé, a pour ambition de montrer que Chaplin, violoncelliste autodidacte venant du music-hall parlait « aux yeux aussi bien qu’à l’oreille ». Dans les murs de la Philharmonie, Chaplin est vu comme un « corps sonore ».

Cette exposition, conçue comme une balade sonore, nous montre comment Chaplin pensait ses films et ses mouvements en fonction des bruitages et de la musique : le casque sur les oreilles, on se branche au rythme de Charlot. On revoit des extraits de films, on découvre des partitions, des photos, de formidables machines à bruitages utilisées à l’époque du muet. Si Chaplin a continué à faire des films muets après l’arrivée du parlant, le son lui a notamment permis de développer des bandes sonores synchronisées avec l’image.

La scénographie a été conçue par « Freaks Architecture ». J’ai apprécié, à l’image de Chaplin, son élégance sobre – tout en ombre et en lumière, en noir et en blanc. La mise en scène donne à la fois l’impression de se promener dans un studio de tournage et dans un village. Il y a des passages secrets, des portes basses, des fenêtres. En regardant à travers une fenêtre sombre, au milieu de l’exposition, on découvre l’hologramme d’un Chaplin dansant. Les murs sont pointus en leurs sommets, comme des toits de maisons et, à la toute fin, quand on se retrouve sur une estrade pour voir et écouter le discours du Dictateur, on découvre l’exposition comme un petit village aux toits ouverts.

— Léna LE VAGUERESSE

Charlie Chaplin, le couteau suisse

De Charlot, on connaît tous au moins une scène des Temps Modernes, les accessoires et la silhouette. De Charlie Chaplin, on en sait beaucoup moins. Personnellement, j’ai pu le découvrir à travers différentes lectures comme Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder (Grasset, 2014) ou Rêve d’une femme, l’autobiographie de l’actrice Gloria Swanson (Ramsay, 2007). Ses rares apparitions dans ces récits laissaient entrevoir un homme aux talents multiples et aux préoccupations profondément humaines. L’exposition de la Philarmonie était donc l’occasion d’en apprendre plus sur le génie du cinéma muet et son rapport à l’art.

Transformant l’espace en un dédale rappelant les grands studios de tournage américains, l’exposition retrace la vie de Chaplin au moyen de photos et de la mise en scène – et en son – de ses oeuvres.

Fils d’artistes, il débute très tôt dans des music-halls. Repéré par Fred Karno (l’inventeur du gag de la tarte à la crème !), il part en tournée aux États-Unis où il sera engagé par Mack Sennett du studio Keystone de Los Angeles, particulièrement connu pour ses comédies « slapstick », inspirées du vaudeville. En moins d’un an, le personnage de Charlot est né et a conquis le public. Entre 1914 et 1917, il tourne plus d’une soixantaine de films et on se plaît à naviguer entre les différentes affiches de films à l’esthétique si marquée.

Perfectionniste, Charlie Chaplin va développer ses talents, notamment grâce à la création de la société de production et de distribution United Artists qui rassemblera bientôt les plus grands acteurs américains de l’époque, décidés à être plus que des acteurs. Chaplin sera donc également scénariste, réalisateur, producteur et compositeur !

En effet, s’il refuse de se plier à l’avènement du cinéma parlant, estimant que son personnage perdrait de son universalité, il va être d’autant plus vigilant quant à l’utilisation de la musique et des effets sonores synchronisés, composant désormais la totalité des bandes sonores de ses films. Contre le parlant, il mise sur un comique sonore soutenu par la musique et les bruitages, en fait un ressort comique et poétique, s’en sert pour nouer l’intrigue et construire ses gags, pour porter les mouvements du corps et imposer un véritable rythme. L’exposition, très pédagogique, permet notamment de découvrir des extraits de films avec les différentes bandes sonores qui ont été choisies pour les accompagner – et même, d’expérimenter les machines à bruitages ! C’est aussi l’occasion de rappeler que le cinéma n’a jamais été totalement muet : les représentations étaient accompagnées d’orchestres, les cinémas choisissant eux-mêmes les accompagnements musicaux ! Dans cette exposition, on aime à se laisser porter par nos oreilles, au gré des mélodies qui captent notre attention, tandis que nos yeux vagabondent d’une projection d’extraits à une autre, d’une ombre de Charlot se reflétant sur un panneau à un visiteur grimé pour l’occasion.

L’immense succès de Chaplin, ses divers talents et son indépendance financière lui permettront de prendre certains risques, comme celui de produire Le Dictateur (1940), lequel s’achève sur un discours face caméra tout à fait mémorable. Dans ses mémoires, Chaplin déclarait, à propos du cinéma parlant :

« Il me faudrait également renoncer totalement à mon personnage de Charlot. Certains me suggéraient de le faire parler. C’était impensable, car le premier mot qu’il prononcerait ferait de lui quelqu’un d’autre. »

Et il avait raison : pendant ces 6 minutes qui clôturent le film, c’est à travers le personnage du barbier juif qu’il délivre ses opinions politiques et convictions personnelles, inculpant déjà le capitalisme. Cela expliquera sa baisse de popularité, à une époque où le cinéma américain était encore très frileux concernant les questions politiques. Sa baisse de popularité sera telle qu’elle l’obligera à quitter ce pays qui ne lui pardonnait pas d’être plus que son personnage.

— Margaux RADEPONT

Une surprenante invitation à redécouvrir un mythe du cinéma muet sous son aspect le plus musical

Nous connaissons tous la figure légendaire de Charlot, avec ses gestuelles comiques et son costume mémorable. Je me suis moi-même laissée entrainer très jeune par les péripéties toutes plus improbables les unes que les autres de ce personnage attachant. Au point où la musique, élément pourtant central des films et de la vie de Chaplin, s’était fondue dans le décor. L’approche de Sam Stourdzé, commissaire de l’exposition à la Philharmonie de Paris, et de Freaks Architecture, chargé de sa scénographie, a fait ressortir tous ces aspects oubliés – et pourtant géniaux, de l’oeuvre de Chaplin, en ajoutant une couche aux raisons pour lesquelles j’appelle Chaplin un génie en tout genre.

Cette exposition a été conçue de manière à accompagner le visiteur tout au long de la carrière de Charlie Chaplin, de ses débuts dans le music hall anglais jusqu’à son incorporation dans le cinéma sonore. Un parcours bien connu qui, cependant, se métamorphose dans la salle en un labyrinthe de surprises. J’utilise le mot labyrinthe parce que la conception spatiale de l’exposition représente les hauts, les bas et la complexité d’une carrière professionnelle aussi peu linéaire que l’était celle de Charlot. J’ai pu découvrir à chaque tournant, à chaque coin, des détails surprenants. Jeux d’ombres sur les murs pour les titres des explications, passages et salles de cinéma cachées, supports en bois reproduisant escaliers et strates… tout rappelle l’ambiance mouvementée d’un plateau de cinéma ou d’une scène de théâtre en pleine répétition. La salle d’exposition de la Philharmonie de Paris, plongée dans une ambiance assombrie, dans un jeu constant d’ombres, de lumières et de transparences, nous plonge la tête la première dans le monde du spectacle.

Mais l’expérience ne s’arrête pas là : elle accueille et interpelle tout type de public, et reste l’une des plus didactiques que j’ai jamais eu l’occasion de voir. Le visiteur devient acteur dans le monde de Chaplin lorsqu’il découvre qu’il peut littéralement enfiler le costume de Charlot tout au long de sa visite ; ou encore, en testant lui-même le fonctionnement d’une machine à bruitages datant des débuts du cinéma. Les plus jeunes peuvent également emprunter passages secrets et raccourcis pour s’approprier l’espace de l’exposition.

Bien en lien avec le monde du cinéma, l’exposition reste incroyablement visuelle, et le mélange de supports maintient le visiteur en état de constante surprise. Photographies, affiches, extraits de films, reproductions audio et même une statue en taille réelle de Charlot, tout est là pour maintenir les cinq sens éveillés. Les explications sont claires et synthétiques, et cet équilibre permet au visiteur de ne pas se sentir écrasé par la richesse des informations. Il peut prendre son temps, revenir en arrière, sélectionner l’information… L’exposition “visuelle” est très intelligemment complétée par une multitude de casques audio que l’on branche sur des bornes tout au long du parcours. Ces bornes donnent à écouter les sons d’extraits de courts-métrages, et permettent même de comparer les différents stades de production d’un morceau de musique au sein des studios de Chaplin.

Bien sûr, les informations distillées au cours l’exposition reposent énormément sur la symbolique du personnage, et jouent sur les souvenirs des plus grands comme sur l’imaginaire collectif des plus jeunes pour atteindre tout type de public, des experts à ceux qui découvrent, ou – comme moi, qui redécouvrent Charlie Chaplin sous une nouvelle lumière. J’ai pu reconnaître la touche comique et géniale de l’artiste dans chaque détail de l’exposition, presque comme s’il avait lui-même guidé son élaboration. Le tout capte parfaitement son essence artistique et humaine.

Finalement, cette exposition a provoqué en moi toute une ribambelle d’émotions : du sentiment de familiarité face aux néons en forme de cannes et de chapeaux melon dès l’entrée – au rire en retrouvant le passage mythique des Temps Modernes, jusqu’à l’espoir, lorsque l’exposition s’achève avec la projection comparée des deux grands discours du Dictateur, le deuxième s’érigeant en tant que message de paix et de démocratie pour l’humanité.

Si Chaplin était déjà un personnage que je connaissais et pensais maitriser, cette exposition m’a accueillie dans son monde et m’a guidée de façon effective et ludique pour me rappeler en quoi “Charlot” et “musique” sont indissociables. Je conseille vivement à tous les amants de la musique, du cinéma, du théâtre et du rire de se perdre dans les recoins de cette salle, et de vivre l’expérience au moins une fois, car comme le disait Chaplin lui-même, “Une journée sans rire est une journée perdue”.

— Julia ESCRIU LORO

Charlot, j’ai porté ton nom des centaines de fois. Mon grand-père, profondément adepte de toi, nous appelait les Charlots (pas le groupe, il ne jurait que par Johnny) – mes frères et moi. J’ai du m’en vexer une ou deux fois, pardon pour ca ! Mon père, lui, collectionnait tes DVDs. Bref, tu l’as. Tu vivais littéralement chez nous ; à mon tour, j’ai cherché ma place chez toi, en janvier dernier. Pas si facile, de s’inviter à tes cotés : tu as beaucoup, beaucoup de secrets. Je ne t’ai que trop associé à ces grimaces, ces battements d’yeux soulignés de noir, ces manches retroussées, cette démarche énigmatique… ! Finalement, je connaissais Charlot, pas Charlie, pas l’homme ingénieux, inspiré ; pas l’homme génial, violoniste et pragmatique que tu étais. Il existe un lien subtil, une musicalité à l’équilibre entre tes deux visages. Je ne me suis pas déguisée en toi, c’était une idée adorable mais je n’ai pas la prétention d’être à ta hauteur. D’accord, ton violon m’a fait de l’œil (ce qui n’a pas de sens, puisque je lis aussi bien les partitions que le grec ancien, c’est-à-dire pas du tout). J’étais petite au milieu de tes mémoires, touchée par les jeux d’ombres et de lumières, l’ambiance tamisée, par ce cheminement du silence au fameux discours du barbier juif, lequel n’a pas pris une ride ! Ta touch, Charlie-Charlot, ton cynisme incisif, qu’il soit muet ou parlant, ton éloquence et la manière dont ton histoire et l’histoire du cinéma s’intriquent l’une dans l’autre, formidablement télescopées.

Tu m’évoques un poème de Verlaine, une certaine colloque sentimentale. Evidemment, tu es plus optimiste, et moins flou – mais te rencontrer à nouveau, à la Philharmonie, c’était… comme de vagabonder à travers le passé, d’évoquer quelque chose qui fut et ne sera plus jamais : l’authenticité d’un cinéma du vrai, du joyeux spécial – celui qui n’a pas besoin d’être dit pour se raconter. L’exposition, en particulier sa scénographie, servait parfaitement le propos ; j’en suis ressortie enchantée. En particulier quand, à la fin, ébranlée par tes discours, touchée par ta capacité à rendre le silence mélodieux, par ce que les gens disaient de toi, par ton rejet du parlant – pas un signe de rébellion, mais la preuve de ton authenticité, j’ai écouté l’une des nombreuses versions de Smile (celle de Seal, de mémoire). Un joli message, universel, presque une adresse. Ecoutez-la quand il fait un peu gris, ca fait le plus grand bien.

— Camille LACORNE

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