Courts-métrages français [Champs Élysées Film Festival]

Le court métrage : filmer l’Autre

C’est dans une petite salle du cinéma le Balzac que le public venu voir les courts métrages français en compétition est accueilli. Espace vite perçu comme intime du fait de sa taille et d’un sentiment d’entre-soi qui ne manque pas d’émerger, la salle est rapidement peuplée par les équipes des films et par le jury, tous prêts à discuter avec enthousiasme de leur travail. A la clé de cette séance, un prix du public, les spectateurs étant invités à voter.

S’immerger dans une séance de courts-métrages diffère d’une séance de projection « normale ». Le spectateur amateur n’a en effet pas la moindre idée des sujets traités par les films et la densité de ceux-ci, liée à leur format, propose une expérience cinématographique unique. Le Ciel est clair, Après la nuit, Le Roi des démons du vent et Djo, bien qu’étant tout à fait différents de par leur forme et leur contenu, semblent tous se donner pour mission de peindre l’autre, l’autre dans sa différence.

Premier court projeté, Le Ciel est clair retrace le parcours d’un militaire dont le binôme a été tué. Les conditions de cette mort demeurent incertaines mais le jeune homme paraît étreint d’un sentiment de culpabilité tenace. Le retour dans sa maison d’enfance, les retrouvailles avec sa mère et avec les amis d’antan dessinent sans fard le portrait d’une banlieue délaissée mais digne. La méfiance ordinaire qui existe envers les militaires, jeunes hommes qui sacrifient leur vie pour des idéaux qui ne semblent pas valoir le danger encouru, est exprimée avec humour et tendresse. Court métrage de la respiration et du souffle, il est dommage que la réalisation demeure si léchée et si classique, défaut de maîtrise qui s’explique sans doute par la nature même du court-métrage, projet de fin d’études d’une étudiante à la Fémis. La fin ouverte à l’interprétation termine par une note d’espoir cette romance tragique esquissée entre deux soldats.

Après la Nuit s’attaque également au refus de voir, au refus de comprendre autrui dans sa souffrance. L’autre est ici la femme, soumise à une violence sexuelle à laquelle seule la violence physique semble pouvoir répondre. L’adolescente, assemblage de nerfs et de colère, chemine au milieu de l’indifférence et de l’aide accordée à demi. La parole est impossible car elle demeure un cri silencieux, même pour ceux dont le rôle est précisément celui d’écouter. L’esthétique relativement classique se révèle pourtant dans la scène de la fête, nouveau must-see du cinéma contemporain. Ici, les lumières bleutées et les stroboscopes accompagnent le lâcher-prise avec poésie, la musique électro diffusant son énergie au film tout entier. La fin, qui se refuse également à toute conclusion, esquisse néanmoins la conscience que se faire aider ne relève pas de la faiblesse.

Le Roi des démons nous fait quant à lui pénétrer dans le royaume des fous, ces derniers probablement considérés comme l’autre par excellence. La qualité du film repose presque entièrement sur le jeu de ses acteurs et notamment sur celui de Coralie Russier, saisissante. La tendresse émerge de cette mise en scène appliquée, mais dont le « message » ultime est un peu trop voyant. Plutôt que de laisser au spectateur le soin d’interpréter, Clémence Poésy force le regard à une compréhension unique et ce par des dialogues assez convenus – si l’on excepte à nouveau le personnage de la jeune patiente.

Il faut donc attendre ce dernier court métrage de la réalisatrice Laura Henno, Djo, pour être tout à fait séduits. Loin de la narration linéaire proposée par les précédents, loin de la métropole et loin des codes occidentaux, le court-métrage gagne sans doute à être esthétiquement tant étranger. Le corps de l’homme et ceux des chiens se fondent dans la nature les embrassant. La nuit, sauvage et rassurante à la fois, se fait l’écrin du cri. De la beauté de ce qui semble au départ inarticulé surgit soudain le sens : la vie dans l’amitié et la fidélité, à laquelle le grain particulier de la caméra apporte une tendre douceur.

Mathilde Charras

Categories: Cinéma, reportage