Cendrillon

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Cendrillon, écrit et mis en scène par Joël Pommerat au Théâtre de l’Odéon (Ateliers Berthier).

La pièce de théâtre tirée du mythe de Cendrillon, mise en scène et écrite par Joël Pommerat est une belle réponse à l’image d’Épinal qui s’insinue dans les esprits lorsqu’on évoque Cendrillon : l’injuste condition d’une magnifique souillon « prisonnière dans sa propre maison » (Walt Disney) ; des demi-sœurs et une belle mère infâmes ; un bal et un prince véritable sauveur ; voilà les composantes du mythe auxquels le metteur en scène ne pouvait déroger. Comment exploiter à nouveau des éléments figés par la conscience collective, sans pour autant dénaturer le mythe ?

Joël Pommerat parvient très judicieusement à redonner toute sa vigueur à ce dernier, et ce par plusieurs partis pris : une narratrice qui dit n’être plus qu’une « voix » tant elle a vu et vécu de choses, raconte l’histoire de Cendrillon par des périphrases interminables, la protagoniste étant appelée « la très très jeune fille » ; pendant l’histoire, narrée avec un accent de l’Est très marqué, qui transporte littéralement le spectateur dans un ailleurs, un acteur traduit dans une langue des signes ce qui est énoncé. Entre ces narrations, qui portent véritablement la mise en scène, des saynètes poursuivent le déroulement de l’histoire. On rencontre alors  une jeune fille maigre et plate, aux accents argotiques, loin donc de la Cendrillon des contes de fées ; un père couard et soumis par une belle mère qui se prend justement pour la Cendrillon des contes de fée ; une fée qui elle, fume et se trompe dans ses tours de magie ; enfin un petit prince, tout petit et très timide, non le prince héroïque et délectable auquel on s’attend.
Cette famille de personnages fonctionne à merveille, et si elle ne trahit pas le mythe, comme on pourrait l’imaginer, elle lui redonne de la puissance et l’ancre dans une sorte de contemporanéité qui attire l’attention du spectateur, l’invite à s’y projeter. Joël Pommerat aborde le thème psychologique de la perte de la mère et fonde même le caractère de Cendrillon sur cette perte originelle. Grâce à des moyens technologiques fort bien mis en œuvre, la scène change de décors au gré des situations : maison de verre dans laquelle on se reflète, chambre-cave de Cendrillon, enfin salon on l’on cherche à retrouver qui possède le soulier du petit prince – à noter l’inversion malicieuse ou engagée de la preuve leur connaissance, et in fine de la reconnaissance. – Johanna Danon


Après Le Petit Chaperon Rouge et Pinocchio, c’est au tour de Cendrillon d’être porté sur scène par Joël Pommerat. Ce dramaturge contemporain, artiste associé à l’Odéon aime revisiter ces contes que tout le monde connaît sans leur ôter leur authenticité, mais en insistant sur la psychologie de l’enfant.

L’histoire, tout le monde la connaît, une petite orpheline doit subir les mauvais traitements de sa belle-mère avant que finalement, justice soit faite et que le prince charmant la choisisse. Raconté ainsi, le conte n’a qu’une chose à nous dire : vous qui souffrez, femmes, enfants, hommes, n’ayez crainte, le destin s’occupe de vous. C’est un peu facile, non ? Reprenons donc.
Imaginez Cendrillon, laide, qui n’aime pas chanter, qui accepte son sort en prétendant que « ça va lui faire du bien » de tout astiquer dans la maison. Et à chaque minute, la montre énorme pour le poignet gracile de la jeune fille sonne à grands coups pour lui rappeler de ne pas oublier sa mère, car elle lui a promis sur son lit de mort, qu’elle ne l’oubliera jamais. C’est sa seule préoccupation, aussi le ménage de la demeure est le cadet de ses soucis.

Face à elle, il y a son père qui lui enjoint de taire le nom de sa mère, sa belle-mère qui prétend paraître plus jeune que Cendrillon, et les deux filles qui la harcèlent de remarques aussi désobligeantes les unes que les autres. La fée, sa marraine est de son côté mais la pauvre Cendrillon ne réalise même pas qu’elle est esclave de cette grande maison de verre, qui montre tout mais ne laisse rien voir de ses secrets. En réalité, Cendrillon est moins prisonnière de sa belle-famille que de son passé.

Quand arrive le prince, ou plutôt lorsque le roi son père invite la maisonnée au bal donné en l’honneur de son fils, elle répond qu’elle doit passer l’aspirateur dans la pièce, faisant fi de la proposition du roi, car elle ne s’en estime pas digne. C’est sa marraine la fée, qui va insister pour qu’elle se rende au bal, où elle va bousculer le prince sans savoir qui il est, lui révéler le lourd secret sur sa propre mère et repartir aussi sec. Ils ne sont pas destinés à se marier mais ils ont appris à vivre au présent sans les hantises qui les poursuivaient. Les enfants ont grandi et nous avec. La pièce se clôt sur la marche infinie dans un ciel de nuages, la marche éternelle d’un apprentissage sans fin. – Apolline Hamy


L’histoire de Cendrillon est celle d’une petite fille dont la mère est morte et donc elle reste avec son père, qui rencontre une femme, qui devient sa belle mère. La fille, surnommée ici “Cendrier” est persécutée par sa belle-mère et ses deux filles, mais elle est secourue par une bonne fée, qui la ramène dans la fête organisée par le roi, à l’occasion de l’anniversaire de son fils, le prince. Dans l’histoire originale, le prince tombe amoureux de la fille, qui oublie une chaussure en verre dans aux portes du château, mais dans cette version, c’est le prince qui lui donne une de ses chaussures. La chaussure du prince sera la preuve qui confirmera que Cendrier était la jeune fille rencontrée lors de la fête.

La mise en scène et contemporaine, avec une utilisation de plusieurs ressources audiovisuelles telles que la vidéo,  le jeu de lumières et de voix. L’espace de temps entre les scènes est très bref et les décors sont très simples, mais accompagnés par les éléments d’illumination qui aident à créer l’atmosphère souhaitée. Le ton de la voix en off est caractérisé par un accent particulier, hispanique peut-être.

Je pense que ce spectacle a comme but de rompre avec l’interprétation classique de l’histoire de Cendrillon, de la rendre plus réaliste, pas seulement grâce à une mise en scène moderne mais aussi par l’élimination de certains éléments propres des histoires de fées, comme le mariage à la fin de l’histoire, symbole et « cliché » peut-être de ce genre. Les spectateurs sont arrivés à comprendre les éléments d’ironie subtile et à rire avec les interventions de Cendrillon et d’une fée vicieuse et inexperte ; les acteurs ont crée une ambiance unique et les acclamations ont duré plusieurs minutes. – Ramon Morales


Au début, j’étais un peu perplexe quand j’ai vu que le spectacle était à partir de 8 ans. Cependant, comme j’allais voir Cendrillon à l’Opéra de Paris quelques jours plus tard j’ai pensé que cela pouvait être une bonne idée de voir deux représentations scéniques contraires.
La représentation théâtrale à l’Atelier de l’Odéon est un spectacle qui a un lien assez fort avec le livre la Psychanalyse des Contes de fées de Bruno Bettelheim ; c’est-à-dire une lecture des contes de fées comme reflet du psychisme humain. L’histoire importe peu, ce qui compte c’est de voir à travers ces histoires pour enfants une vérité transcendante sur l’homme. Cendrillon selon Pommerat est vraiment une recherche de réponses sur la mort, l’existence, l’illusion, le rêve et la réalité.  En effet, le conte pour enfants est seulement un point de départ pour Joël Pommerat déjà habitué aux mises en scène de contes de fées (Le Chaperon Rouge).
J’ai beaucoup apprécié l’usage de la vidéo comme mise en scène ( mur de nuages pour évoquer les rêveries de Cendrillon, mots qui défilent sur l’écran comme “imagination”, “bonheur”). L’onomastique est très bien utilisée dans la pièce. Bien que je ne sois pas vraiment convaincue de l’usage du nom “Sandra” pour Cendrillon, l’appellation “Cendrier” pour Cendrillon est tout fait judicieuse. Ce jeu de mots éclaire très bien la position dans laquelle elle est forcée d’être. Elle vit dans la cendre de l’âtre et ne compte que pour de la poussière. Elle finira comme la cendre dans laquelle déjà elle se complaît à dormir. Les costumes sont très réussis et surtout une scène avec un mannequin homme est tout à fait intéressante. Quand les soeurs dansent avec ce mannequin homme on comprend que le prince est vraiment un objet de fantasme. Il n’est pas plus réel que ne l’est ce mannequin parfait.
Néanmoins, j’ai été déçue par l’atmosphère très noire choisie par le metteur en scène. J’avais été charmée par le design du flyer qui montrait une vision quasi onirique de Cendrillon. Pendant le spectacle, on a l’impression que nos rêves d’enfants sur ce conte se brisent. Cendrillon n’est plus cette servante au destin doré mais plutôt une allégorie très moderne de la vie. La mort hante cette pièce puisque dès le début on sait grâce à un savant jeu de mise en abime que Cendrillon se fourvoie sur les dernières volontés de sa mère.
Ce spectacle n’est vraiment pas pour les enfants. Même si j’ai apprécié cette audace d’écriture et de mise en scène, je n’ai pas aimé cette version très proche du conte original de Grimm. L’atmosphère très pesante et l’omniprésence de la mort ont pour moi démystifier ce conte d’enfant qui avait bercé ma jeunesse. Alors entre grandir ou vivre dans le rêve, je fais le choix inverse de celui de Pommerat : je reste dans l’illusion de la version de Disney. – Victoria Robert

Guidé par la voix d’une narratrice aux consonances latines, le spectateur oublie la réalité qui submergeait sa conscience avant que la salle soit plongée dans l’obscurité. Ainsi il se retrouvera seul avec une histoire déjà connue mais subliment réinterprétée par Joël Pommerat, qui bien loin de l’univers de Walt Disney, plongera Sandra (notre héroïne), la jeune fille tant de fois appelée « Cendrier » , dans une solitude sans fond engendrée par le deuil .
Cendrillon quitte son habitation habituelle pour emménager avec son père, dans une maison en « verre » – rappel du Chausson de Verre ou bien un rappel de la transparence qui unie l’homme à la nature, pas de masque, tout est vu, tout est su, on ne peut pas lutter contre le jeu des apparences sous forme d’une démesure extrême montrée par des personnages qui pensent être eux- mêmes le reflet d’une certaine vérité commune dans leur monde –avec trois étranges personnes (la belle-mère et ses deux fille ) qui dominent ses faits et gestes dès son arrivée dans la demeure.
Perdue dans ses remords et ses pensées incessantes pour sa mère représentée par la sonnerie constante d’une montre de petite fille, Sandra devient une femme de ménage accomplie et semble être hypnotisée par une phrase « Ca va me faire du bien » en énumérant ses tâches quotidiennes, dictées par une Marâtre sans cœur. Celle-ci prend du plaisir à voir la jeune fille se transformer en vieille femme toute courbée à laquelle, elle prétend à se comparer, car elle pense être réellement en état de le faire.

Joël Pommerat met au cœur de son histoire la vision d’une jeune fille qui ne veut pas quitter le passé où sa mère vit toujours, elle éprouve un tel sentiment de faute qu’elle ne veut pas perdre sa mère une nouvelle fois, au sens où elle vit en elle. Sandra commence sa transformation interne lors de sa rencontre avec le Prince -le Prince est petit et trapus, il ne ressemble pas à l’idée de la belle-mère du Prince charmant, mais semble convenir à Sandra : elle recherche une épaule solide sur laquelle elle pourrait se reposer et parler de son mal. Le Prince semble tout aussi perdu qu’elle, au détail près qu’il ignore que sa mère est morte ou plutôt il s’enferme dans un mensonge de son père, sur un certain voyage dont sa mère ne semble trouver aucun moyen pour revenir auprès des siens. Sandra ainsi lui ouvre les yeux, et s’ouvre également les yeux sur sa situation : rester dans le passé et croire que l’on peut le prolonger dans le futur et pouvoir conserver une image intacte de la figure maternelle est impossible. Ne plus souffrir, tourner la page, se libérer d’un mal et penser à sa mère avec une joie extrême est ce que la mère souhaitait .
Elle retrouve le désir de vivre – marqué par la danse menée par le Prince et Sandra – elle ne punie plus son existence et se libère de la méchanceté de sa nouvelle famille . Son père, très peu présent dans sa « libération », n’a fait que subir la mort de sa femme et la tyrannie de la suivante. Il abandonne son pouvoir paternel, quitte à blesser sa fille et la laisser dans une obscurité sans fin.

La fée quant à elle, n’a pas le prestige que l’on souligne tant de fois dans les contes, elle fait de la magie comme un amateur – ce qui créé un aspect comique à l’histoire – mais conserve son rôle protecteur envers la jeune fille.  Ainsi Sandra n’est pas une Princesse, elle est une jeune fille , qui ne profite pas de sa jeunesse, aux côtés d’un père qui la laisse seule face à la brutalité du deuil.  Joël Pommerat met ainsi en avant la mort et l’enfance, comment des enfants réagissent au deuil : le vide est ici comblé par la vie et l’apaisement. – Saveria Giovannetti 


Cela vaut la peine d’aller voir cette représentation du mythe classique de Cendrillon, car en vérité il ne s’agit pas d’une simple reprise du mythe original, mais plutôt d’une nouvelle conception du sens de ce conte de fée. Comme le fait remarquer le programme du spectacle, très souvent on considère l’histoire de Cendrillon comme une sur la société, soit comme étant une histoire d’ascension sociale, soit une histoire du destin malheureux de Cendrillon imposé par la société, et bien évidemment, ces deux versions vont main dans la main.
Or cette interprétation prend un angle tout à fait différent en considérant vraiment le caractère de Cendrillon comme un individu, et c’est pour cette raison que cette pièce est très intéressante. Ici il est plutôt question de comment Cendrillon se voit elle-même, et sa vision est largement la conséquence du fait qu’elle ait mal compris les derniers mots de sa mère. Dès que ses dernières volontés sont exprimées (incompréhensibles pour l’audience), le narrateur explique que Cendrillon les a mal entendues, mais Cendrillon croit avoir bien compris jusqu’à la fin de la pièce. Alors que l’œuvre progresse, on est amené à penser que ce n’était pas un véritable mal entendu, mais plutôt que Cendrillon voulait croire que sa mère lui donnât une façon de la ramener à la vie, ou au moins d’empêcher qu’elle soit vraiment morte. Ce thème est bien éclairé par une scène entre la marâtre et ses filles, qui disent qu’être invité chez le roi et le prince, c’est comme un rêve, ce qui agace vraiment leur mère, qui insiste que ce n’est que la réalité.
On est confronté avec cette question de réalité/rêve au moment de leur arrivée chez le roi, quand ils trouvent que ce n’est pas du tout comme ils l’ont rêvé ! Et enfin, Cendrillon comprend elle aussi (mais par la voix de sa fée) que sa conception d’elle-même est basée sur un rêve qu’elle prenait pour la réalité, et avec cette prise de conscience, elle devient enfin capable de vivre dans la réalité, ce qu’elle choisit de faire. Ainsi dans cette version du célèbre conte de fée,  la réalité qu’on met en valeur plutôt que le rêve est la morale de la pièce, ce qui contourne l’œuvre traditionnelle et fait de cette version une approche nouvelle et différente du conte de notre enfance. – Stephanie Smith