Carmen

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Carmen, musique de Georges Bizet, direction musicale de Philippe Jordan et mise en scène d’Yves Beaunesne à l‘Opéra national de Paris (Bastille).

Pourquoi aller à l’opéra Bastille entendre Carmen ? Il y a ceux, d’autant plus nombreux qu’il s’agit, ce mardi 4 décembre, d’une nouvelle production, qui ne voudraient à aucun prix manquer une transposition absurdement moderne du célébrissime chef-d’oeuvre de Bizet. Il y a ceux – peut-être les mêmes – qui, profitant de ce qu’ils savent siffler l’air de la Habanera, de la Garde montante, ou du Toréador, viennent accabler les chanteurs et les spectateurs voisins de leurs jugements à l’emporte-pièce. J’ai bien peur que ces spectateurs-là aient été déçus. Ce soir, ni mise en scène révolutionnaire, ni présence extraordinaire dans les rôles principaux. Faut-il pour autant, avec Berlioz (Les soirées de l’orchestre), écrire : « on joue un opéra français moderne très-plat » ? Non. Yves Beaunesne a eu l’audace de la nuance.

Il serait vain en effet de prétendre renouveler complètement ce qui est aujourd’hui un best-seller de l’art lyrique. La mise en scène prend le parti de la modernité en choisissant pour cadre du drame l’Espagne de la transition démocratique ; mais rien n’est outré et ne s’impose à l’imaginaire. Le décor unique, un mur nu percé de fenêtres en arcade à la manière de Giorgio de Chirico, est cabaret, place du village ou entrepôt, selon l’éclairage. Sous la charpente métallique apparente prennent place deux épisodes de liesse populaire, la cour des miracles des zingaros, et l’arène de Séville, véritables fêtes visuelles où se mêlent les circassiens, les chariots de Carnaval et la ronde bigarrée des enfants.
Mais ce grotesque sublimé ne se retrouve pas entièrement dans la direction de Philippe Jordan, au demeurant précise et élégante. L’Orchestre de l’Opéra National de Paris, tour-à-tour tragique, entraînant et mystérieux, est irréprochable ; peut-être trop pour les accents véritablement populaires de la partition la plus célèbre de l’opéra français.

Depuis la création de Carmen en 1875, l’année de la mort du compositeur, les plus grandes voix se sont essayées à incarner l’héroïne de la nouvelle de Prosper Mérimée, femme fatale diabolique, ou bien égérie de la liberté. Entre ces deux extrêmes, Anna Caterina Antonacci ne tranche pas et se montre fidèle avant tout à la musique. Certes, elle tend aux gamins fascinés une pomme à croquer ; mais, à la fin de l’acte trois, seule en scène, elle contemple en silence le gouffre de son destin tragique : « Jamais Carmen ne cèdera, Libre elle est née Et libre elle mourra. »
Semblable aux actrices du cinéma de Pedro Almodóvar, dont elle porte la perruque blonde platine, cette Carmen laisse donc au spectateur le choix de l’interprétation ; c’est également le mérite principal des partis-pris de mise en scène. Si cette production est parfois un peu terne, à l’image du Don José faiblard de Nikolai Schukoff, les personnages de second plan offrent en revanche de belles émotions. Ainsi la douce Micaela (Genia Kühmeier) séduit-elle, enveloppée dans son imperméable bleu ciel ; et, plus loin, le trio de Carmen, Mercedes et Frasquita révèle l’ironie cruelle du livret de Meilhac et Halévy. – Adrien Alix


Après 10 ans d’absence, l’Opéra Bastille retrouvait le 4 décembre pour sa première, ce chef d’œuvre lyrique et composition majeure de George Bizet inspirée d’une nouvelle de Prosper Mérimée qu’est Carmen, l’opéra français le plus joué à travers le monde. L’enjeu de sa réinvention était de taille et la pression grande face au public de Bastille pour cette nouvelle présentation que l’équipe artistique avait voulu annoncer comme « contemporaine ». De fait, dès les premières minutes, le parti pris d’Yves Beaunesne, le metteur en scène apparaît clair : donner à cette intrigue du XIXe siècle une atmosphère d’une tonalité particulièrement moderne, celle de la Movida, ce mouvement culturel créatif haut en couleur de l’Espagne post-franquiste.

C’est une Carmen blonde aux allures de Marilyn, incarnée par l’italienne Anna Caterina Antonnaci qui, maintes fois déjà, a interprété le rôle-type, qui nous est présentée. Loin de l’image traditionnelle et fantasmée de la bohémienne andalouse rebelle, brune à la peau sombre, elle n’en campe pas moins une zingara intelligemment révoltée et sensuelle. En fait preuve le sadisme manipulateur avec lequel elle accuse José de ne pas l’aimer alors qu’il vient de lui faire la plus désarmante des déclarations. De manière générale, tout ce qui « sent trop l’imagerie espagnole » a ici entendu être systématiquement évacué, comme l’avait prévenu Y. Beaunesne en préambule. Des figurants travestis aux couleurs criardes, une faune bigarrée et ubuesque réunie dans le dernier acte pour célébrer la feria dont le point de mire est le torero Escamillo, dernier ravisseur du cœur de la belle, évoquent l’univers rocambolesque d’un Pedro Almodóvar, figure de proue de cette Movida.
Parallèlement, on a voulu pour Carmen une version épurée, sobre, légère, sans les récitatifs instrumentés, au plus près de la sveltesse qui va à Mérimée et voulue par Bizet, avec son exécution instrumentale sous l’orchestration de Philippe Jordan quasi irréprochable, magique (!).
La mise en scène est peu commune, une figuration et des chœurs délibérément voyants, un dispositif décoratif quasi unique ; la place d’un petit village espagnol sans identité précise, reconverti rapidement en une gare désaffectée à la frontière. Jusqu’à la scène finale de l’assassinat de Carmen par Don José, supposée se dérouler derrière les arènes d’où monte la clameur accompagnant le triomphe d’Escamillo, le cadre se veut assaini, limité ici à une mise en lumière ténue des deux protagonistes face à la scène, à leur destin tragique. Certains épisodes et dialogues ont été supprimés pour être remplacés par d’autres, comme la scène des contrebandiers, à laquelle se substitue le sublime solo de la jeune Micaela, amoureuse éplorée de José et figure dramaturgique de la femme dévouée, interprétée par Genia Kühmeier, qui révèle ici une nature d’une dimension toute nouvelle : celle d’une femme courageuse au fort caractère. Don José aussi n’est pas en reste qui acquiert sous l’influence de Beaunesne, l’étoffe d’un personnage plus complexe, plus noble et farouche à la fois, que dans la composition de Bizet.

Placée sous le signe de l’audace, cette nouvelle représentation de Carmen aura – c’est le moins que l’on puisse dire – suscité le débat et des réactions très mitigées au sein du public : surprise et admiration chez les uns, indignation et révolte chez les autres. L’essence de l’œuvre aura pourtant été indéniablement rendue : celle d’un face à face érotique et mortifère entre une bohémienne sulfureuse et affranchie et son malheureux amant, et le sentiment que, comme l’a écrit Nietzsche,  « L’aveugle destin pèse sur Carmen », que « son bonheur est bref, soudain, sans merci » et « qu’enfin l’amour, l’amour re-transposé dans la nature originelle ! L’amour conçu comme un fatum, une fatalité, l’amour cynique, innocent, cruel ! L’amour, dans ses moyens la guerre, dans son principe la haine mortelle des sexes » s’impose.
Les grands moments de l’œuvre ont été restitués : le chœur des enfants Dans la garde montante assuré par les enfants de la Maîtrise, celui des cigarières Dans l’air, nous suivons des yeux, L’amour est un oiseau rebelle déroule sa chromatique descente,  la séguedille Près des remparts de Séville, la chanson bohème de l’acte II, le cri de liberté magnifique du Dancaïre, le délicieux prélude de l’acte III, duo évocateur pour flûte et harpe, le trio des cartes, ou encore le “Si tu m’aimes Carmen” d’Escamillo, beau à en pleurer. N’en déplaise à certains, la Carmen d’Yves Beaunesne est une invitation au risque et au rêve dans une société qui ne parle que de peurs. – Marie-Nour Belouneh


Première du plus fameux opéra de toute l’histoire de la musique avec la mise en scène d’Yves Beaunesne : n’ayant jamais assisté auparavant à une représentation de cette oeuvre célébrissime, je ne peux que m’enthousiasmer d’avance, et avec raison. L’ouverture suffit à susciter l’enchantement, ces quelques minutes de musique orchestrale, pure merveille artistique sous la direction de Philippe Jordan, valent à elles seules le déplacement. Et c’est cette qualité que l’on retrouve et qui nous guide tout au long de la représentation, pour le plus grand bonheur des oreilles.
Mais entrent en scène les premiers personnages dans un décor qui ne peut que dérouter à première vue : quelle nudité, quel dépouillement ! Telle modernité du décor et des costumes, car assurément on est loin du cadre décrit dans la nouvelle de Prosper Mérimée, résulte à n’en pas douter d’un souci de concentrer l’attention sur la musique en soi et c’est réussi. En effet, l’oeil n’est distrait ni par des accessoires superflus ni débauché par des effets scéniques outranciers. Certes cette simplicité ne semble pas plaire à l’unanimité, mais n’est-ce pas la musique avant tout qui doit primer à l’opéra, bien plus que le divertissement, propre à n’éblouir que les faux amateurs ? Voilà en tout cas l’opinion de Nietzsche, qui dans Le Cas Wagner s’insurgeait contre l’excès du spectaculaire chez le compositeur allemand et rappelait la prévalence de l’artistique sur le sensationnel.  

Car ici c’est bien la passion de Carmen qui nous mène du début jusqu’à la fin et ce, grâce à l’envoûtante interprétation d’Anna Caterina Antonacci, qui nous livre une voix et un jeu parfaits. À en juger par les huées et sifflets finaux, tout le monde ne partage pas cet avis : la voix est-elle trop faible, le son trop bas ? Reconnaissons qu’il faut parfois tendre l’oreille pour saisir toutes les subtiles nuances et modulations du chant de l’héroïne ; oui, mais cela en vaut la peine et jamais sentiments ne se sont exprimés avec autant de ferveur et sur un accent si vrai, lors donc les percevoir demande un effort d’écoute particulier mais dont on est infiniment mieux récompensé qu’en ce qui concerne la Micaela de Genia Kühmeier : voix puissante et sans demi-mesure ni défaillance, comme il convient à ce personnage pragmatique et bien ancré dans les réalités terrestres.
Ce talent est sans conteste salué pour son infaillibilité et sa constance presque parfaite, mais qu’a-t-il de commun avec la sensibilité charmante de Carmen, rôle passionné et épris, où prédominent la légèreté à tout prix, l’émotion dans ses caprices et ses revers incessants ? Malgré la provocante chevelure blonde, le spectateur averti ne se laisse pas décontenancer, et l’accent hispanique et sensuel, bien présent, nous enveloppe ; l’inconstance du caractère de la protagoniste se ressent dans les touchantes inflexions de son chant qui nous révèle “les mouvements lyriques de l’âme”, ainsi que le dirait Baudelaire. Qu’y a-t-il de plus poétique que cette bohémienne qui nous offre le contenu de son coeur, au bord de ses lèvres ?
La vie de Carmen ne tient qu’à un fil, celui de ses passions et c’est ce qui donne à sa voix tant de vibrations et de profondeur. Au contraire, le jeu de Nikolai Schukoff en Don José, plat et sans relief (mais peut-être à dessein, Beaunesne voulant laisser la part belle à sa partenaire), laisse froid, tout autant que sa performance vocale non irréprochable, sinon décevante au regard des autres chanteurs. Mails il ne faut pas oublier que la personnalité mesquine du personnage requiert par nature cette infériorité et notamment face à la splendeur magnifique du toréador que joue Ludovic Tézier, dont on regrette que la part soit d’une si courte durée !
Somme toute, fabuleuse prestation de l’Opéra de Paris que cette interprétation de Carmen, avec mention toute particulière pour Philippe Jordan et son orchestre qui nous transportent pendant toute la représentation, et bien sûr pour Anna Caterina Antonacci dont la performance, par son pouvoir de séduction, ne désavoue nullement le nom de l’héroïne, bien au contraire. Mais encore des remerciements au metteur en scène pour sa simplicité, la plus à même de nous faire apprécier un grand opéra, qui a d’abord pour fonction de se laisser écouter et d’être éprouvé dans ses dimensions artistique et poétique, avant que d’être vu. – Marianne Bouyssarie

Mardi 4 décembre 2012. Date fatidique pour l’Opéra de Paris! On joue un mythe national : Carmen de Georges Bizet. On fait appel à une star des planches lyriques : Maria Caterina Antonacci, qui connaît son rôle-titre sur le bout des doigts. On crée de nouveaux décors et accessoires, un jeune premier (Yves Beaunesne) se charge de la mise en scène, un autre (Philippe Jordan) dirige l’orchestre. Ce savant mélange de vedettes aguerries et de nouveaux talents doit assurer le spectacle. Et patatra. Le rideau tombe, après deux heures et demie de représentation (on ne compte pas l’entracte), une partie du public siffle et hue, l’autre, tirée brusquement du sommeil, applaudit sans conviction.
Lorsque Maria Caterina Antonacci et Nikolai Schukoff (jouant Dom José) saluent le public, le mécontentement monte d’un ton. Lorsque le metteur de scène montre le bout de son nez, l’hostilité est à son comble, partout, du premier au dernier rang et d’un balcon à l’autre, retentit une clameur, un mugissement plaintif, une vomissure d’arpèges. Les chanteurs, au milieu de cette tempête extraordinaire, se regardent, perdus. La grande Antonacci, jadis adulée au Met et à Covent Garden, éclate en sanglots. Beaunesne, droit comme un piquet, pique un fard. Dans la précipitation, pour étouffer le scandale, on baisse le rideau alors que les chanteurs, dans un sursaut de combativité, amorcent un deuxième salut, rires et sifflets dans la salle, les lumières éclairent une foule qui se presse vers les sorties, soulagée d’avoir puni les auteurs d’un massacre.

C’était effectivement une Carmen ratée : débauchée (de moyens) et pauvre (d’effets). Beaunesne, ça crève les yeux, a voulu choquer le bourgeois en donnant un sérieux coup de lifting à l’oeuvre plus que centenaire de Georges Bizet. Alors, on décide que Carmen porte une perruque blonde péroxydée et une robe d’été blanche, comme si la pauvre cigarière sortait d’une soirée VIP à bord du yacht Bolloré, alors on plante le décor dans l’Espagne de la movida avec drag queens et patte d’éph’, rendant les enjeux moraux de l’histoire légèrement bancals. Mais pourquoi tout ça? Mystère…
Dans un rôle qu’elle a sublimé à Covent Garden en 2006, Maria Caterina Antonacci n’a pas été à la hauteur cette fois-ci. Affublée de sa perruque, la gitane à l’esprit railleur était perdue dans une foule de figurants et sa petite voix était souvent couverte par l’orchestre. Elle qui devait charmer et envoûter le droit Dom José ainsi que toute la salle, la Carmen tour à tour gouailleuse, mutine, fière, triste, exaltée mais toujours solaire et un peu sorcière restait statique, comme fatiguée d’être Carmen. Nikolai Schukoff, fade lui aussi, peinait à interpréter un homme tiraillé entre amour et devoir. À eux deux, ils formaient un couple bizarre et fortuit, comme le fruit d’un mariage organisé, alors que ça doit être tout le contraire.

Cette représentation exaspérante a été quelque peu sauvée de la noyade par les excellents seconds rôles, notamment celui de Ludovic Tézier qui, quoique sadiquement déguisé en Elvis Presley (mais pourquoi?…), campe parfaitement le toréador Escamillo. Son air, l’un des plus connus de l’opéra, recèle un enseignement à tirer de cette première cataclysmique. Si on change quelques mots ça devient : « Toréador! En garde, toréador! Et songe bien, oui, songe en chantant qu’un oeil noir te regarde et que le public t’attend… »Eric Debacq


Mardi 4 décembre 2012 avait lieu à l’Opéra Bastille la première représentation de la nouvelle production de Carmen par l’Opéra de Paris mise en scène par Yves Beaunesne. Copieusement huée par un public exigeant, cette version était la troisième proposée à la Bastille. Aucune des trois n’a véritablement convaincu. Mais contrairement à ce qu’en disent de nombreux commentaires assassins, ce spectacle nous a réservé de belles surprises.

L’Espagne de la Movida : un parti pris audacieux et intéressant
Yves Beaunesne situe l’action dans l’Espagne tout juste réveillée de Franco, dans un décor unique d’usine désaffectée. Cet audacieux parti pris fonctionne à merveille. Les personnages émancipés aux tenues délirantes et colorées (Escamillo en Elvis Presley) contrastent avec ceux plus conventionnels de Don José et Micaela et dynamisent la mise en scène. L’acte I est particulièrement réussi avec des mouvements recherchés comme la chorégraphie des enfants ou l’arrivée de Micaela à vélo qui semble dessiner les méandres de l’action à venir. Ce choix fonctionne moins bien aux actes II et III, où les bohémiens disparaissent au profit d’une sorte de Gay Pride délurée, mais laisse place lors de la scène finale à une belle trouvaille pleine de sens : Don José ne poignarde pas Carmen mais l’étrangle avec la robe de mariée jaunie de sa mère. Bref, de belles idées qui nous amèneraient presque à pardonner ce que le public a vécu comme une injure : Carmen est blonde. Le metteur en scène voulait « des sentiments, pas du folklore ». Le folklore a certes disparu, mais les sentiments aussi, et c’est bien là le problème.

Des émotions trop peu présentes
Nous avions ce soir-là des interprètes de choix, très attendus : Anna Caterina Antonacci avait déjà interprété le rôle de la belle cigarière au Capitole de Toulouse, à Covent Garden et à l’Opéra-Comique avec beaucoup de succès, tandis que Nikolaï Schukoff avait assuré toute la promo de l’opéra. Pourtant, leur interprétation a déçue. Vocalement, on espérait beaucoup mieux (Nikolaï Schukoff lui-même semblait désolé de sa prestation lors des saluts), la voix de Carmen n’était pas assez généreuse. Résultat : les rôles secondaires (Ludovic Tézier en Escamillo, un peu trop statique, mais surtout Genia Kühmeier en Micaela, à la voix sublime et légère), qui ont assumé leur statut de chanteurs d’opéra, ont fait apparaître les rôles de Don José et Carmen presque fades. Ce n’est pas qu’un problème vocal, entendons-nous bien : malgré de bons choix de mise en scène, jamais nous n’avons senti l’émotion : lorsque de la scène de séduction de Carmen captive, tout paraît feint et artificiel, les contacts visuels sont bien trop rares. La scène finale, si pleine de ressource, n’a pas été amenée par une tension progressive de la part des chanteurs dans les minutes précédentes. Et c’est gâché.

Un public trop exigeant
Mais cet opéra ne méritait pas d’être hué. Une première est toujours éprouvante pour les artistes, et l’on peut leur souhaiter d’être au meilleur de leur forme pour les représentations suivantes. On peut aussi attendre avec impatience l’interprétation de Karine Deshaye qui interprète Carmen en alternance avec Anna Caterina Antonacci. Nous avons découvert dans cet opéra deux merveilles : la voix splendide de Genia Kühmeier qu’on n’attendait pas et la somptueuse interprétation de l’ouverture par l’orchestre dirigé par Philippe Jordan. Nous avons découvert aussi une triste réalité : le public parisien vient aux premières pour juger. Nous préférons venir aux premières pour être surpris et s’émerveiller du travail réalisé, de l’investissement partagé. – Caroline Pigache


« L’amour est un oiseau rebelle ». Cette phrase de la habanera de Carmen,  le chef d’œuvre de Georges Bizet jouée cette fois à l’Opéra Bastille, est probablement connue par cœur par la plupart du public du 4 décembre dernier. Après sa première en 1875 à l’Opéra-Comique de Paris, Carmen est devenu la pièce du répertoire français qui compte le plus grand nombre des représentations au monde.
Cette pièce est une tragédie en quatre actes, d’où les allusions à l’inexorabilité du destin des personnages pendant l’œuvre. Carmen, une bohémienne, arrive à une manufacture de tabac en Seville et blesse l’un des soldats de garde. Don José, un brigadier dont une jeune fille appelée Micaëla est amoureuse, prend charge de Carmen mais dès qu’ils restent seuls la passion surgit. Il la laisse s’échapper non sans avoir fixé rendez-vous pour se retrouver encore une fois. Deux mois après, dans une taverne, Carmen fait connaissance du torero Escamillo qui essaie de la séduire. Là, elle retrouve Don José et s’enfuit avec lui et les contrebandiers. Mais Don José regrettera d’avoir tout abandonné pour Carmen. Il la quitte dès qu’il est mis au courant par Micaëla de la mort imminente de sa mère. Le jour de la corrida d’Escamillo, Don José et Carmen se revoient. Elle le rejette en disant que son vrai amour est le torero et en jetant la bague que Don José lui avait offerte. Furieux, il finit par la tuer.

Carmen est une histoire de liberté qui montre comment l’esprit bohémien et amoureux ne peut pas être contrôlé, il ne veut que s’envoler. « La chose enivrante : la liberté », chante Carmen, joué par Anna Caterina Antonacci et la suit le chœur de bohémiens et de contrebandiers à la fin du deuxième acte, lorsque Don José (Nikolai Schukoff) accepte de les suivre dans la montagne. Toutefois, il semble que le metteur en scène, Yves Beaunesne ne s’est pas laissé enivrer par la liberté inondant cette histoire. Il n’y eut aucune surprise, la mise en scène a surtout évité les risques, sauf celui de présenter une Carmen presque contemporaine, à la Marylin Monroe : blonde sensuelle portant des robes séductrices (dont le décalage avec le reste des costumes et l’ambiance de la scène, plutôt adaptés à l’époque de l’histoire, était vaguement justifié). Comme Monroe, elle rejoignait en soi la séduction et la fragilité.

L’utilisation des couleurs était cependant l’une des clés de la mise en scène. Carmen, par exemple, porte le signe de la fatalité : sa robe est noire lorsqu’elle arrive à la manufacture de tabac, ce qui annonce le destin qui l’attend (réaffirmé après dans les prédictions de Mercedes et Fresquita), tandis que la vivacité des vêtements des enfants, bohémiens, prostituées, marchands remplissent petit à petit la scène. Ils contribuent avec Carmen à vivifier la vie grise des soldats, mais c’est elle qui désormais marque les mouvements de la scène, qui fixe ou fait bouger la lumière, aussi comme elle plie la volonté de Don José. Elle est la rebelle.
L’innocence de Micaëla (Genia Kühmeier) était symbolisée par le blanc et le bleu. Ces couleurs représentaient l’espoir de la jeunesse, la vertu et l’amour pur. La liberté dans le cas de Micaëla n’est pas celle de voyager sans destination, comme les bohémiens, mais celle de rester fidèle à ses principes et ses sentiments. Sa « révolte » est celle d’aimer sans blesser les autres.

Kühmeier a été applaudie avec de l’enthousiasme. Le public a aussi bien reçu l’orchestre, dirigé par le suisse Phillipe Jordan. En revanche, les gestes pour Antonacci ont été assez modestes même si elle n’a pas été huée comme son collègue Schukoff (il s’est excusé en signalant sa gorge). Mais le public a exprimé avec encore plus de rage son mécontent lorsque Beaunesne est sorti. Apparemment, ils s’y attendaient. Le rideau est tombé définitivement en évitant le traditionnel deuxième tour d’applaudissements. Pour ma première expérience de spectateur d’opéra parisien, j’avoue avoir été choqué par la « sincérité » du public. J’ai demandé aux filles à mes côtés s’il s’agissait d’une « façon locale »  d’exprimer la satisfaction, mais la signification des huées est bien sûr universelle. Le public parisien lui aussi est un oiseau rebelle. – César Valenzuela