Calme

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Calme, texte de Lars Norén mis en scène par Jean-Louis Martinelli au Théâtre Nanterre-Amandiers.

Et si on pouvait vivre nos rêves, réaliser nos envies, accomplir nos désirs, serions-nous heureux, joyeux, satisfaits et reconnaissants à la vie? Si Ernst, le père de la famille, pouvait larguer les amarres et se donner à la seule passion de sa vie – la mer, serait-il un homme capable de prendre ses responsabilités, d’être le protecteur de son foyer, de tenir sa parole et de rendre sa femme heureuse? Si Lena, la mère de la famille, était à côté d’un tel homme, serait-elle une mère douée et sage envers ses deux enfants, saurait-elle les élever forts, aimés, sans aucun mal-être intérieur? Et si John, le fils cadet, avait de tels parents, saurait-il vivre sans douleur et regret, en soutien unissant avec ses proches, sans rivalité à l’égard de son frère, ni manque incessant d’amour qui le guette? Enfin, peut-on réunir toutes les conditions et obtenir une famille parfaite, un noyau sain, rempli de l’énergie positive, comme une fondation forte et stable de la société? Jean-Louis Martinelli, le metteur en scène de Calme, nous parle d’une « forme de violence familiale dans les rapports interpersonnels », présente dans chaque famille, qu’elle soit aimante ou qu’elle soit blessante. Une toute première étape de notre vie, qu’on revoit sous différents angles, est décortiquée et observée avec la simplicité de la parole, la sincérité des propos, la radicalité de cette sincérité et un puissant lien de sang par-dessous des bousculades continues.

La mise en scène de Calme est au rythme de la mer, avec des marées hautes et basses, des vagues jouant et la haute vague renversante, des tempêtes et du calme du miroir d’eau. Tout aussi comme la vie quotidienne, sans exagérations, mais également sans problèmes enrobés dans les papillotes et cachés. Tout est dit et ce discours est franc. L’histoire des conflits non-résolus s’étouffe dans le manque d’espace, ne sortant pas du nid familial, le nid d’oiseau ou le nid de serpent, selon les tournants de la narration. C’est un enfermement sur soi, la circularité d’une bulle familiale, qui, certes, fait naître et grandir, mais encloître pareillement. L’action est elle aussi condensée par le laps de temps réduit à quelques jours et les circonstances dramatiques, telles que la maladie de la mère, le retour du frère cadet et le départ du frère aîné, ensemble avec les dettes et la rechute dans l’alcool qui touchent le père de la famille.
Les décors et les costumes relèvent une pureté de paysages scandinaves, en apparence une forte proximité du banal et du journalier avec en même temps une âme qui plane par-dessus du réel. L’intérieur de quelques décennies en arrière, avec le lecteur de cassettes à la mode, mais une neutralité sur les vêtements et les accessoires – l’œuvre peut avoir lieu hier, aujourd’hui et demain. Le placement des acteurs est travaillé avec une attention particulière et reflète une compréhension subtile du texte de Noren. Si la scène sur la confrontation de goûts esthétiques entre Johnny et le reste de sa famille est traitée d’une manière plutôt conventionnelle (Johnny, tout seul, du côté droit ; les trois autres regroupés à gauche), la scène de la deuxième partie, qui précède une véritable explosion émotionnelle jusqu’à la bagarre entre frères, est particulièrement intéressante. C’est pour la première fois que toute la famille se rassemble le plus proche l’un de l’autre sur le canapé et le fauteuil d’à côté. Et c’est exactement cette proximité physique, pourtant si biologiquement naturelle, qui les fait exprimer tout ce qui fracasse chacun de l’intérieur. C’est à ce moment d’altercation, quand ils se disputent en parlant souvent à deux ou à trois, qu’ils versent toute leur nécessité d’être auprès des siens et d’y être accepté et compris, mêlée à la détresse de n’y pas parvenir… Cette chaleur familiale, ces relations intenses et d’autant plus sensibles, débordent à un moment et font sauter la bombe, qui éparpille la famille et la décharge dans une confrontation corporelle.

Le langage du texte est spontané, à certains moments vulgaire, mais c’est justement cela qui lui rend son innocence et sa profonde justesse. Les comédiens ne semblent pas jouer, mais vivre les instants donnés de leurs vies. Et comme dans la réalité, ils les perdent pour rien parfois en parlant de choses inutiles, en cherchant plus ce qui sépare que ce qui unie. Même en ayant conscience du fait que tout cela est très éphémère et le compte à rebours pour la mère et pour leur famille est lancé. Cet amalgame du rationnel avec l’émotionnel tente de résoudre tous les problèmes du monde ‘ici et tout de suite’. L’argent, l’alcool, différence générationnelle, philosophie de vie, points de vue esthétiques et culturels, les enjeux freudiens et beaucoup d’autres problématiques peuvent être disséquées dans la pièce. L’absence d’un dialogue sans accusations, d’une acceptation de l’autre, d’un amour vers l’autre (qui existe évidemment, mais que les personnages ne laissent pas apparaître) se manifeste tout au long de cette histoire familiale, proche par une de ses facettes de toutes les histoires familiales. L’incapacité de franchir le mur et de donner de l’amour à sons fils envoûte la mère et, au contraire, une fraternité transpercée qui embrasse Ingemar et Johnny lorsqu’ils partent nager ensemble, montrent les deux côtés de ce qui est et ce qui pouvait être, si… Et c’est justement en posant trop de ‘si’ dans nos réflexions sur les autres qu’on arrive plus à revenir à l’état authentique des relations.
« On a tous quelque chose en nous… » du Calme de Lars Noren. – Irena Derzhko


Calme c’est un drame familial assez banal en fait. Ce n’est pas un point de rupture dans une aventure où tout bascule, il n’y a pas de membres coupés, ou de décision tragique à prendre. C’est un jour un peu comme les autres, sauf que toute la famille est réunie, mais ce n’est pas si étonnant que ça, et à la fin de la journée se sont accumulées sans qu’on s’en aperçoive, par couches fines, mais innombrables, les déceptions du quotidien, qui recouvrent les personnages, et les maintiennent lourdement au sol, désespérés.

Ce ne sont pas des douleurs en elles-mêmes, comme peut l’être la douleur de perdre la mère par exemple. Mais l’appréhension de la perte, et la déception de voir que même dans ce temps particulier de la maladie, les choses sont les mêmes. Et on a beau hurler, comme John, et demander un peu plus d’amour, ou autre chose, quelque chose de différent, qui viendrait remplir ce sentiment désagréable de manque, qui démange un peu et qu’on n’arrive pas à localiser, rien ne change. La mère est fatiguée et ne changera pas. Le père a laissé tombé, et s’éclipse au sous sol. Et même le frère, qui porte des pantalons sérés en polyester, et a tout mieux compris que tout le monde, est décevant et n’a en fait rien compris du tout. Quand John hurle, ou même quand il chante et parle joliment, les autres le regardent étonnés et un peu gênés aussi par ses élans lyriques impudiques. Ca tombe à plat. On a beau s’agiter, tout tombe à plat. Alors on comprend qu’à la fin de la journée, il se bourre de médicament, se fourre la tête dans un sac plastique et tombe à son tour.

Jean-Louis Martinelli n’a pas choisi de faire une mise en scène sombre et affreuse et déplorable. C’est même très beau. La salle à manger est immense, avec ses tables vides et les nappes blanches. Et la très grande baie vitrée qui filtre toute entière la lumière douce et déjà chaude du matin, et celle odorante et moite de la fin d’après midi. Les personnages peuvent être tristes, ou même désespérés parce que les finances ne vont pas bien et qu’elles n’iront pas mieux, et que la maladie non plus n’ira pas mieux, mais tout autour persiste dans son éblouissante et immense beauté, et eux aussi persistent et s’accordent le plaisir de boire un café dans la lumière diffuse du salon. Et la mère est contente parce que John a mis une chemise blanche propre et qu’il est très beau dans sa chemise. Et les frères sont contents parce qu’ils vont à la mer pour se baigner et ne rentrent que quand la nuit commence à tomber. Le père est content parce qu’il peut toujours descendre dans la cave fraiche.

Le metteur en scène semble avoir voulu montrer cet élan là, assez désespéré, mais touchant des personnages, qui, alors que tout va mal et qu’ils sont affreusement tristes, tentent toujours de s’octroyer la moindre once de bonheur qu’ils voient apparaître et de l’absorber comme une substance vitale indispensable (la chemise blanche, la chanson à la radio, la jolie bonne qui repasse, le café, la plage, la robe d’été). – Chloé Léger


Vendredi 15 février, au théâtre des Amandiers, se jouait Calme de Lars Norén, pièce adaptée et mise en scène par Jean-Louis Martinelli.
Calme ne se contente pas d’être une tragédie familiale cinglante. Elle pose la famille comme foncièrement tragique, et c’est en cela qu’elle ne peut que nous bouleverser. La pièce autobiographique met en scène une famille réunie malgré elle autour d’une mère malade qui apprend qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre. Les deux fils se haïssent, le père est alcoolique. Toute la pièce se déroule dans la médiocrité morbide du restaurant désert de l’hôtel familial au bord de la faillite. La bonne est un témoin discret qui a pour maxime de toujours terminer ce qu’elle a commencé. Le quiproquo de la famille se déploie, insoluble. Chacun voit en l’autre un raté. L’extinction de la politesse et des convenances ne mène pas moins au dialogue de sourds. Il y a ce qui est tu, ce qui n’est pas compris et ce qui n’est pas cru.

On notera la prestation remarquable d’Alban Guyon, dans le rôle du fils cadet écrivain. Chacun se sent persécuté et traque son coupable. On retombe en enfance et exige des réponses à ses « pourquoi ». On s’accuse plus qu’on ne s’excuse. Si l’on fait tout pour ne pas se ressembler, on cherche néanmoins à démasquer l’autre. Mais nul n’y parvient, tous sont trop imbriqués pour cela. C’est cette infirmité qui conduit chacun à dresser un portrait sinistre de l’autre, qu’aucun démenti ne peut plus abroger. Toute nouvelle parole ne fait qu’exacerber la caricature, ou si elle s’en écarte, est perçue comme un mensonge. La mort est à la fois redoutée et espérée, en tant qu’elle constitue un dénouement.
Face à une telle virulence, le calme, cette crique d’objectivité, intervient comme une alternative à la douleur que le fils tourmenté n’atteindra jamais. – Stéphanie Morel


Première française pour cette pièce qui date de 1984; on se demande pourquoi on a pas découvert Calme avant…
Cette pièce est une sorte de relecture du Long voyage du jour à la nuit d’Eugène O’Neil. Elle met en scène une famille déchirée par des conflits anciens, des terreurs passées et des traumatismes toujours présents, qui se dissout dans le grand hôtel familial. On met un certain temps à pénétrer ce texte austère et la mise en scène relativement nerveuse.
En effet, rien n’est calme ici. D’ailleurs, les personnages disent souffrir d’une journée de canicule, mais on ne ressent jamais la chaleur – plutôt une terrible froideur liée aux rapports conflictuels de ces êtres seuls, réunis l’espace d’un long weekend. Et puis, le rythme prend, les acteurs finissent par nous convaincre de leur maîtrise, et l’on se laisse finalement emporter pour s’identifier totalement à ces figures souffrantes.

Lars Norén témoigne d’une maîtrise incroyable de l’écriture dramatique : à l’aide d’un enchevêtrement de détails et de situation, il parvient à rendre l’absurde complexité de la vie, et l’on ne peut s’empêcher de se retrouver bien souvent dans les réactions des personnages. La mise en scène, légère mais efficace, permet au spectateur de ne pas se sentir trop rebuté par un texte difficile à l’aide de procédés et de décors ingénieux.

Il ressort donc, de toute cette froideur, une immense émotion catharsistique, et de fait un étonnant calme – celui qui vient après la tempête dont il est question tout au long de la pièce, une fois les conflits terminés. – Gauthier Nabavian


Voici un spectacle d’excellente tenue, sans partis-pris expérimentaux, sans cris, sans effets appuyés, simple et clair. D’excellents choix si l’on considère le texte abordé. Ecrit en 1984, Calme est en effet une pièce du génial dramaturge suédois Lars Norén. La puissance de son œuvre réside dans ses sujets, tous puisés dans le champ du mal-être -dans le couple, la famille… – qui mène à la folie, puis à la mort. Grand dépressif lui-même, il semble mettre dans chacun de ses livres un morceau arraché de son propre cœur. Difficiles, écrits dans un langage très étudié qui peut paraître hermétique, ses textes sont  parfois alourdis par des mises en scène trop conceptuelles. Un écueil évité ici : le récit file et nous parvient.

Nous sommes cette fois-ci confrontés à une pièce autobiographique. Très influencée par Eugene O’Neill et son Long voyage du jour a la nuit, elle se déroule dans un hôtel au bord de la mer. Un hôtel toujours vide de clients, dont le tenancier sera bientôt en faillite. Ce tenancier, c’est Ernst, un homme qui marche à petits pas, fébrile, essayant de garder la tête haute malgré tout. Dans l’hôtel désert, un lieu le terrifie: la cave, et ses bouteilles…Le metteur en scène Jean-Louis Martinelli, connaisseur de Lars Norén, a trouvé l’homme qu’il fallait pour ce rôle: Jean-Pierre Darroussin. Interprète excellent de dizaines de rôles au cinéma, cet acteur fut d’abord élève à la fin des années 70 au Conservatoire de Paris. Il trouve ici le corps et les accents pour incarner Ernst: il reste enraciné dans la réalité, désireux de lutter contre le destin et contre lui-même. Les passages où il demeure seul en scène sont marqués par une même énergie du désespoir: conversation au téléphone, dans l’ombre, où il essaye d’acquérir de l’argent de sa famille ; adresse à Dieu, qu’il supplie de l’empêcher de descendre à la cave…Son parcours est un lent combat contre lui-même et contre les siens.

Car il n’est pas seul dans l’hôtel. Face à lui, sa femme, Lena. De santé très fragile, elle semble immédiatement condamnée à mourir. Sans surprise, la suite de la pièce nous confirmera cette hypothèse. Cette épouse est magnifiquement campée par Christiane Millet. Autre problème: ce couple a deux fils. Ingemar, le brutal, déteste viscéralement son père. John, l’artiste malade mental, porte un amour fou à ses deux parents, et leur donne aussi beaucoup d’inquiétudes. Entre disputes, réconciliations et allers-retours à l’hôpital, cette petite famille se déchire. Et personne n’arrive véritablement à quitter l’hôtel, où mourra la mère.
Une petite ronde s’orchestre dans cet hôtel vide, obsédant. Tables bien ordonnées, baie vitrée, mer immobile derrière, distributeur où personne ne se sert…Peu de choses bougent où changent de place au cours des 2h50 de représentation. Les comédiens ont le champ libre et s’en tirent excellemment bien. Et le spectacle peut prendre une autre coloration si l’on considère la place occupée par le dramaturge : John est en effet sa projection. Cette famille était la sienne. Une invitation nous est donnée : qu’elle soit la nôtre, le temps d’une pièce. A prendre ? – Geoffrey Nabavian