Caligula

Informations

Auteur : Albert Camus
Artistes : Bruno Putzulu, Gauthier Baillot, Claire Hélène Cahen, Clément Carabédian, Pascal Castelletta, Patrick d’Assumçao, Jean de Coninck, Maxime Mikolajczak, Cécile Paoli
Metteur en scène : Stéphane Olivié-Bisson

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Chroniques des étudiants


Bérenger Hainaut

Lorsque l’on évoque le nom d’Albert Camus, on pense immédiatement à L’Étranger ou bien à La Peste, consacrant le romancier et délaissant par là même le dramaturge et philosophe qu’il était également. Ainsi, son Caligula relève de ces deux dernières facettes à la fois. Cette pièce de théâtre a été remaniée à plusieurs reprises par l’auteur et on en distingue surtout deux versions : celle de 1944, influencée par la guerre et qui se charge dès lors d’une dimension relativement politique ; et celle de 1941, la « version primitive » du texte, plus récemment découverte, et plus âpre aussi. C’est ce dernier texte que Stéphane Olivié-Bisson a choisi de mettre en scène pour le spectacle qui nous était offert ce samedi 5 février, au Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet.

Caligula nous présente la vie de cet empereur de la Rome antique connu pour son goût de la cruauté et du meurtre. Cependant, l’objectif de Camus semble tout sauf historique et la série d’humiliations et de crimes auxquels nous assistons sert en fait une importante réflexion sur l’existence et le pouvoir. Pour porter ce texte sur les tréteaux, Olivié-Bisson utilise une mise en scène relativement classique, déposant ses personnages dans un palais dont les murs sont amovibles et pivotent pour produire les différentes pièces de la demeure impériale. Les décors servent le propos et permettent à Bruno Putzulu de disposer d’un écrin confortable pour son interprétation du personnage de Caligula. Car c’est peut-être là le principal : comment incarner l’autocrate et quel caractère lui attribuer ?

Loin de tomber dans le cliché de la folie, Putzulu nous présente un Caligula profondément humain et touchant, un Caligula qui souffre et cherche désespérément à s’extirper de cette absurdité de la vie exprimée par Camus dans plusieurs de ses écrits au cours de cette période. Même si la voie choisie par Caligula pour cela constitue « la plus tragique des erreurs » – comme le dira lui-même l’auteur –, il n’en reste pas moins homme à chaque instant, ce que comprennent à la fois Cherea et Scipion, qui dira à l’empereur au moment de lui faire ses adieux : « N’oublie pas que je t’ai aimé. » Lors de cette scène, qui intervient tandis que Caligula semble avoir atteint la limite de ce que le peuple pouvait supporter de sa part, Putzulu nous montre le doute chez l’empereur, qui saisit peut-être soudain la portée de son erreur face à ce Scipion qui le comprend. Mais il est trop tard pour reculer et il ne reste plus pour l’homme, entraîné par la voix hésitante et éthérée de Putzulu, qu’à parachever son œuvre funeste.

Olivié-Bisson insiste encore sur l’humanité du personnage lorsqu’il se permet de prolonger la pièce avec le projet d’épilogue que Camus avait formulé dans ses Carnets : « Non, Caligula n’est pas mort. Il est là, et là. Il est en chacun de vous. Si le pouvoir vous était donné, si vous aviez du cœur, si vous aimiez la vie, vous le verriez se déchaîner, ce monstre ou cet ange que vous portez en vous. Notre époque meurt d’avoir cru aux valeurs et que les choses pouvaient être belles et cesser d’être absurdes. Adieu, je rentre dans l’histoire où me tiennent enfermé depuis si longtemps ceux qui craignent de trop aimer. » Si ce propos sert tout à fait la compréhension de la mise en scène autant qu’il la justifie, on regrette peut-être malgré tout qu’il s’enchaîne avec peine à la dernière réplique de l’œuvre et se fait réellement sentir comme une pièce rapportée. Par ailleurs, si on est parfois gêné par le jeu un peu inégal des acteurs tenant les rôles secondaires, l’ensemble témoigne d’une certaine justesse de ton et ce texte fort est plutôt bien porté par l’ensemble de la production. Au vu des réactions de la salle et des émotions exprimées à la sortie, le public semble d’ailleurs ne pas s’y être trompé.


Léonie Talbot

Stéphane Olivié-Bisson met ici en scène Caligula d’Albert Camus, Bruno Putzulu reprenant le rôle-titre, créé en 1945 par Gérard Philipe. Durant près de 2h30, dans la grande salle du théâtre de l’Athénée, ce comédien – accompagné de Gauthier Baillot, Claire Hélène Cahen, Clément Carabédian, Pascal Castelletta, Patrick d’Assumçao, Jean de Coninck, Maxime Mikolajczak et Cécile Paoli – fait ainsi revivre un épisode de la vie de ce célèbre despote.

La première version de la pièce de Camus – datant de 1941 – qu’a choisi le metteur en scène montre bien l’ambiguïté du personnage de Caligula, à la fois tyran sanguinaire et idéaliste, fragilisé par la mort précoce de sa sœur Drusilla qu’il aime d’un amour incestueux.
Caligula est un homme habité par ses contradictions : aussi bien frêle petit garçon que dieu tout puissant, s’accordant le pouvoir de vie ou de mort sur autrui. C’est aussi un éternel idéaliste qui cherche par le meurtre à atteindre l’absolu et qui désire l’impossible, comme par exemple la lune… Mais, détruisant les hommes, l’empereur se détruit également lui-même, sombrant progressivement dans la folie, tout en gardant une certaine lucidité dans ses propos – d’où, encore une fois, toute l’ambiguïté du personnage – et acceptant finalement sa propre mort.

La mise en scène proposée par Stéphane Olivié-Bisson met particulièrement en valeur les contradictions présentées par le personnage de Caligula – remarquablement interprété par Bruno Putzulu. Tout d’abord enfant fuguant, pleurant, avançant avec lenteur et sans énergie, suite au désespoir causé par la mort de sa sœur, Caligula, s’il reste toujours un grand enfant, devient progressivement plus vif et, paradoxalement, plus vivant. Il en est de même pour les autres personnages, en particulier Caesonia, maîtresse de Caligula – interprétée par Cécile Paoli – qui brillent par l’ambiguïté de leurs sentiments et de leur comportement vis-à-vis de leur empereur. On regrettera néanmoins dans cette mise en scène les excès de caricatures du personnage de Caligula, parfois au bord de la bouffonnerie, provocant les rires des spectateur dans des moments pourtant particulièrement tragiques. De plus, on pourra émettre quelques réserves quant à la mise en scène des premières scènes, quelque peu pesantes, donnant l’impression que les comédiens – en particulier ceux interprétant les patriciens – ont du mal à
s’installer dans leur rôle. Cette sensation est heureusement rapidement remplacée à l’arrivée du personnage de Caligula qui redonne à la pièce toute son énergie.

Mêlant aussi bien les époques que les caractères, le décor et les costumes soulignent également les oppositions et contradictions présentent dans la pièce. Évoluant dans un univers où il est tantôt enfant goûtant des friandises assis sur une chaise de petite taille et tantôt empereur déifié (se prenant un instant pour Vénus) trônant sur de vieux matelas superposés,
Caligula est ainsi ramené à ses différentes natures. Le plateau, vaste espace modulable à volonté, a également les traits d’une chambre d’enfant démesurée dans laquelle celui-ci pourrait aussi bien jouer aux marionnettes que rêver sur son lit. Les costumes, quant à eux, nous promènent entre plusieurs époques – les patriciens portant des vestes de costumes sur de longues robes – et plusieurs caractères – entre la chemise de nuit blanche et sale du Caligula en deuil soulignant sa faiblesse et l’habit flamboyant en rouge et or de l’empereur tout puissant, anticipant peut-être par sa teinte la fin tragique et mortelle de ce personnage.

Dans l’ensemble, la scénographie et les décors servent donc parfaitement une certaine interprétation du texte de Camus, particulièrement mise en valeur par les comédiens, au premier rang desquels Bruno Putzulu, spectaculaire dans ce rôle. On déplorera cependant certains choix de mise en scène. Il n’en demeure pas moins que ce spectacle est particulièrement réussi.