Bittersweet

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Bittersweet, une pièce surprenante aux accents oxymoriques dont le titre reflète à merveille une pièce haletante et surprenante.

Jouée par une troupe de jeunes étudiants qui font brûler les planches du Ménilmontant, cette “virée hallucinatoire à la campagne dans l’ombre du narcotrafic”, remporte le prix de la mise en scène et deux prix d’interprétation au Festival du Rideau Rouge.

A la manière des grandes tragédies, cette pièce du collectif Jokle au texte dont l’intensité laisse un goût à la fois doux et amer, vient bousculer et saisir le spectateur qui en ressort presque vidé de toutes passions. Haletant et hurlant sur fond de musique transe et fumée toxique émanant de leur atelier de production de cocaïne, les personnages sont brisés. Les gestes sont brutaux, les danses désarticulées, mais des bribes de douceur viennent parfois ponctuer le jeu scénique des comédiens. Mise en scène par Victor Inisan, la scène est habillée de lumières criardes qui viennent sublimer ces corps rongés par leurs désirs ardents. A la recherche d’une harmonie impossible, tour à tour ils s’ouvrent par le biais de longues tirades ou monologues marqués par la violence de leurs passions. Que ce soit l’amour et la soif de liberté du jeune romantique incarné par Adrien Madinier, la jalousie dévorante de sa partenaire jouée par Giuilia de Sian qui s’offre toute entière au dealeur millionnaire, rongé et pourri par sa soif de puissance. Pour lui tout s’achète. Il y a aussi cette jeune cocaïnomane, qui trouve refuge dans les affres des paradis artificiels, jouée par Pauline Olmedo. Muette durant tout le début de la pièce, délaissée par son amant, tremblante et délirante, elle déverse son mal-être existentiel dans une tirade déchirante.

Tout y est alors douleur, sexe, passion, amour, plaisir, haine, violence, et drogue. Dans ce concert corrosif au milieu de ballons colorés, de néons à la lumière aveuglante bleue ou fuchsia et de cette poupée gonflable, le piège se referme doucement sur ces 4 jeunes gens…

Anouchka Crocqfer

Difficile de rendre compte de ce spectacle du Collectif Jokle tant le contenu se résume à peu de choses. Bittersweet, mis en scène par Victor Inisan-Le Gléau au théâtre de Ménilmontant, c’est l’histoire de l’intrusion d’un millionnaire et de son amante dans la vie d’un jeune couple de dealers. Les enjeux sont posés dès les premières minutes, le milliardaire essaie de convoler la femme du dealer qui lui s’éprend de son amante, sans qu’il n’y ait d’évolution ou de soubresauts dans la narration si bien que l’on s’ennuie très vite. Les premières minutes (ou peut-être la première) avaient pourtant éveillé notre curiosité : dans une ambiance hallucinatoire, la scène et le public étaient alors plongés dans un brouillard opaque par lequel filtraient quelques lumières vives, le tout accompagné d’une bande son électro. Mais au fil des répliques, la lassitude nous gagne. Le texte, à quatre voix, est extrêmement maladroit, les personnages passent le plus clair de leur temps à se lamenter sur leur sort face au public, usant de métaphores balourdes et inconsistantes. On peut tout de même relever, comme note positive, le jeu des deux acteurs masculins qui parviennent parfois à composer avec leur personnage mais ils ont trop peu à dire pour que la pièce décolle. A la fin, on hésite entre encourager les acteurs ou railler l’écriture. Il faut toutefois noter que l’ambition de cette pièce est très modeste, même si l’on a très peu apprécié.

Paul Facomprez

J’entre dans la salle de théâtre. Une fumée jaune flotte, la musique est languissante. Elle donne le ton : la pièce sera tragique. Pendant que le public s’installe, les deux couples, chacun main dans la main, se font face. Le décor est unique, un laboratoire composé de fioles, d’une table… Doucement, la lumière s’éteint… et annonce l’ouragan. Une fille snife, jusqu’à ce que le souffle lui manque, la poudre blanche étalée sur la table. C’est pour voir, tacher de comprendre pourquoi son amant l’a vendu à un dealer millionnaire et sa copine cocaïnomane. Pourquoi a t-il accepté de se séparer d’elle ? Etait-il contraint ? Ou soulagé d’abandonner celle qui l’étouffait, avec son amour trop fort, trop grand ?

Bittersweet est une virée hors du monde, hors du temps, dans un monde halluciné et hallucinant. Nous ne détachons pas une seule fois nos yeux des quatre personnages, deux jeunes couples, interprétés avec brio par les membres du collectif Jockle. Le cœur battant au rythme de la musique techno, les yeux éblouis par un jeu de lumière hypnotisant, nous pénétrons dans leur enfer. Les textes sont beaux et émouvants. Les métaphores s’enchainent accompagnant la chorégraphie des personnages. Leurs corps se meuvent dans tout l’espace mais ils restent emprisonnés dans le laboratoire. Les spectateurs étouffent sans un bruit avec eux dans cet huis-clos cauchemardesque. Des sursauts, des cris, et parfois, des rires se font entendre, face à la cruauté, le burlesque tragique de la situation.

L’intrigue reste difficile à saisir. Bittersweet est un condensé d’émotions les plus extrêmes. Ça hurle, ça pleure, ça rit jusqu’à l’hystérie, parfois à l’excès. Les personnages sont fous. Cette folie se dessine sur le visage hilare de la cocaïnomane, sur le rire du dealer, sur la précipitation de la jeune vendue à se droguer, dans les tirades désespérées de l’amant face à la poupée gonflable qu’il croit être sa femme… la folie atteint son apogée dans le geste final, terrifiant, atterrant, fatal. La condamnation des deux amants est signée dès la transaction, comme si l’amant avait conclu un pacte avec le diable. Un poème brumeux, délirant, onirique nait de cette folie orchestrée par Victor Inisan le Gléau.

Je sors de la salle sous le choc, heureuse de respirer l’air frais, essoufflée après cette course avec la folie et la mort.

Tara Mollet