Bien arrivée à Ottawa / Tatiana Gousseff (mise en scène), Marité Blot / Théâtre de la Flèche / Novembre 2019

« Bien arrivée à Ottawa », une réponse à « To be or not to be » ? 

Depuis l’entrée du Théâtre de la Flèche jusqu’à la scène en elle-même, le facteur numéro un qui domine l’ambiance de ce soir est la simplicité. Simplicité de l’entrée, simplicité dans l’accueil du public, dans les costumes, dans le seul personnage de la pièce, Marie-Yolande, très bien incarnée par la comédienne Marité Blot. Simplicité accentuée également par le décor, où la scène est un monde à part entière, avec son seul bureau et sa pile de livres sur le développement personnel. Cependant, c’est en même temps, et d’une certaine manière, une scène qui fusionne et fait symbiose avec les sièges de l’auditoire. Nous faisions partie de la scène, et c’est pourquoi le contact entre l’unique comédienne et le public a aussitôt fonctionné. 

Bien arrivée à Ottawa, écrit et mis en scène par Tatiana Gousseff, nous présente une femme qui tente de retracer sa vie pour comprendre l’origine de sa phobie du volant. Véritable monologue d’une bretonne installée à Paris, on se rend très vite compte que c’est le parcours typique d’une campagnarde qui cherche à comprendre en définitive qui elle est. Cette pièce est rythmée par les éclairages, sons, appels téléphoniques et vidéos projetées en grand écran, qui donnent un brin de vivacité à la narration. Entre flash-backs, changements de personnages et de lieux, l’originalité de ce script est soulignée par cette touche de modernité, qui suit la protagoniste en fonction des années et des époques qui s’écoulent. 

Comme un conte que l’on narre à des enfants le soir avant de s’endormir, ce fut comme l’histoire d’une vie, comme une biographie que l’on nous racontait. Histoire réaliste, poétique, divertissante et complexe. Parfois, il est assez difficile de maintenir l’attention des spectateurs, lorsque l’on est seule sur scène et que l’on joue plusieurs personnages, à différentes époques, selon différents points de vue. Le personnage oscille entre deux mondes, celui de l’humanité humble et simple de la campagne et celui totalement déjanté et chaotique des grandes villes. 

Cependant, il est intéressant de noter que, tout comme la complexité de ce texte à déclamer, ainsi que sa profondeur, Marité Blot est finalement parvenue à nous émouvoir avec seulement les souvenirs et les pensées d’une femme – sans doute Marité Blot elle-même – tiraillée par le besoin de vivre. Tiraillée par la nécessité d’être enfin libre, d’être enfin soi-même, d’exister. 

C’est la fameuse réplique d’Hamlet, par Shakespeare, que Marie-Yvonne récite d’un air désabusé, et en même temps avec une lueur d’espoir dans son regard : « to be or not to be, telle est la question ». Et la conclusion est très claire. Tout comme cette interrogation, la réponse n’en est pas moins difficile. Tout est question de perception, d’intuitions, de recul, d’échecs et de réussites. C’est uniquement la vie qui défile, et qu’on laisse aller ou dont on prend les rênes. C’est finalement un simple pas vers l’accomplissement de soi. Avec une peur monstrueuse avant le fameux saut vers l’inconnu -, puis le soulagement de constater que cet inconnu n’était autre que soi-même, son « soi » intérieur, son âme enfin mise à nu. 

Un pari plutôt réussi, en somme. 

— Marie-Louise CONTRERAS

Avec Bien arrivée à Ottawa, écrit et mis en scène par Tatiana Gousseff, le spectateur est embarqué dans un récit auto-fictionnel à la fois drôle et touchant. 

La pièce s’ouvre sur Marie-Yolande, quinquagénaire interprétée par Marité Blot, en pleine conversation au téléphone. A peine audible au début, elle explique son problème au psychiatre au bout du fil : elle souffre depuis trente ans d’une phobie de la voiture. Ce point de départ est l’occasion pour la protagoniste de nous plonger dans une rétrospective de sa vie depuis son enfance en Bretagne, dans une famille d’agriculteurs qu’elle finira par quitter pour une carrière de comédienne à Paris. Mais très vite, des problèmes se posent. Comment construire son identité lorsqu’on est tiraillée entre le monde rural et la capitale, deux univers que tout oppose ; entre les vestiges de son enfance et la vie qu’on s’est choisie ; entre son désir de liberté et les empêchements auxquels on doit faire face ? En proie à ces conflits intérieurs, la comédienne choisit le ton de l’humour pour nous les faire partager, au travers d’anecdotes comiques, comme son vif intérêt pour les livres de « développement personnel » de la Fnac, qu’elle justifie au motif d’une recherche universitaire, ou encore ses disputes (marquées par la mauvaise foi) avec son mari, phobique quant à lui des grandes routes…

Au delà de son jeu comique, Marité Blot réalise une performance pleine de justesse, expressive sans être surjouée, ce qui facilite notre immersion dans son récit et confère à ce dernier une dimension très réaliste. On imagine deviner derrière les péripéties de Marie-Yolande les échos de la propre histoire de la comédienne, ce qui a sans doute une part dans l’effet de sincérité qui se dégage de l’ensemble. Seule sur scène, Marité Blot parvient totalement à investir l’espace et à nous captiver.

La scène du Théâtre La Flèche participe également à créer une atmosphère intimiste, avec un décor simple, sans artifices : un bureau, une chaise – au fond, une corde à linge. Le tout ponctué de photographies de familles et d’archives télévisuelles projetées en arrière plan,  il n’en faut pas plus pour que l’on soit plongé dans l’intimité de la narratrice.  

Le spectateur est tantôt amusé, tantôt pris de compassion pour cette femme, définitivement touchante, qui au travers d’anecdotes rigolotes soulève des interrogations sérieuses : la quête d’identité, la reproduction sociale, le déracinement… autant de thèmes qui peuvent faire écho au vécu de chacun. 

En sortant de la salle, outre le sentiment d’avoir partagé pour un bref instant la vie de Marie-Yolande, c’est de l’optimisme que l’on retient, car malgré les paradoxes de la vie qu’elle met en scène, la pièce se conclut sur un dénouement positif, invitant finalement le spectateur à dépasser ses propres obstacles pour avancer. 

— Marie PINOT

Bien arrivée à Ottawa : un parcours initiatique vers la découverte de soi

Se délivrer du poids de nos origines, prendre le contre pieds des idées que l’on a tenté de nous imposer dès l’enfance, faire face à nos phobies et à nos névroses pour répondre, enfin, à un désir de liberté et d’indépendance. Voilà ce qu’a cherché à mettre en scène Tatiana Gousseff à travers sa pièce Bien arrivée à Ottawa , présentée au Théâtre La flèche. Ainsi, c’est dans les pérégrinations de Marie-Yolande Grapaud, nom qui suscitera à de nombreuses reprises la raillerie du personnage lui-même, incarnée par l’actrice Marité Blot, que toutes ces problématiques vont trouver leur résonance. Cette quinquagénaire névrosée et actrice de seconde zone, qui dévalise le rayon « développement personnel » de la Fnac de Montparnasse, est sujette à une phobie des plus surprenantes (mais qui ne la rend pas moins handicapante) : la phobie de l’automobile. Plus question pour elle de conduire. Vertige, cœur battant et sueurs froides s’ensuiveraient invariablement.

C’est donc la discrète folie du personnage qui est donnée à voir. Mais loin de se limiter à ce diagnostic d’une faible profondeur, ce seule-en-scène tente d’en comprendre les raisons. D’où vient cette névrose ? Qu’est-ce qui empêche véritablement Marie-Yolande Grapaud de s’émanciper et d’avancer ? Questions qui trouveront leur réponse à l’issue d’un parcours initiatique auquel le spectateur est invité. En pleine introspection, le personnage nous entraîne dans un voyage dans le temps qui retrace les souvenirs de son passé. Passé qui apportera des réponses à la question non moins importante : qui suis-je ?

C’est dans le cadre intimiste de cette petite salle de théâtre, où espace public et espace de jeu ne font plus qu’un, que tout va se jouer. Le silence s’installe et un éclairage d’une forte intensité laisse découvrir aux spectateurs un décor simple mais efficace. Rien n’est donc laissé au hasard puisque chaque élément aura son utilité. Une table de bureau, à laquelle Marie-Yolande prendra place pour faire état de ses névroses à son psychiatre. Une chaise ) côté de laquelle se trouve une pile de livres consacrés au développement personnel, et une valise dont on ne comprendra le rôle que dans les  dernières minutes de la pièce.

Dès les premières secondes, une proximité s’instaure entre le personnage et les spectateurs. Marie-Yolande fait une entrée inattendue au milieu des chaises en bois normalement réservées au public, un livre de développement personnel à la main, et s’assoit à son bureau pour joindre son psychiatre. C’est là que le public découvre la phobie farfelue de cette femme : elle ne peut plus conduire. Thérapie, méditation ou même séances  chez un gourou du bonheur, rien n’y fait, la phobie est toujours là. Ces premiers moments jettent avec une certaine efficacité les bases sur lesquelles la pièce va se fonder et tenter de se développer. Ainsi, dès ce premier coup de fil, les spectateurs s’attendent à un enchaînement linéaire de la pièce. Mais Bien arrivée à Ottawa prend le contre-pied de cette pratique temporelle et s’appuie sur des ruptures : quoi de mieux pour comprendre le cas de Marie-Yolande que de se projeter dans son passé ?C’est ainsi que les spectateurs sont baladés entre présent et souvenirs. Parfois, Marie-Yolande interrompt la continuité de la pièce pour s’adresser directement aux spectateurs. C’est lors de ces moments privilégiés, entre personnage et public, que le passé surgit. Ces alternances entre moments présents et moments passés pourraient induire le spectateur dans la confusion. Cependant, Bien a arrivée à Ottawa a trouvé la solution grâce à des jeux de lumières signés Fred l’Indien : lorsque que les souvenirs surgissent, la lumière change brusquement, plus tamisée, plus sombre. Tout est là pour créer un sentiment d’intimité entre Marie-Yolande et son public.

Par ses souvenirs, assis ou debout, le personnage raconte avec une certaine autodérision son histoire, arrachant de ce fait le rire timide des spectateurs. De véritables saynètes vont donc jalonner la pièce. On y découvre une enfant de la campagne élevée dans une famille quelque peu envahissante, puis une étudiante à Rennes animée par le désir de liberté ; et enfin, une actrice de seconde zone de trente-cinq ans, établie à Paris et qui doit composer avec ses frustrations et sa phobie. Ces épisodes sont narrés – ou bien véritablement mis en scène par Marie-Yolande, qui se met à incarner pour quelques minutes la fille, l’adolescente ou bien la femme qu’elle était. Des monologues parfois un peu lents, perdant pour quelques instants l’attention des spectateurs, se voient cependant dynamisés par l’humour cinglant et le cynisme de Marie-Yolande, qui n’est pas dénuée d’auto critique. Mais derrière le rire et le sarcasme se cache une véritable sensibilité que la pièce souhaite faire partager avec son public ; la sensibilité d’une femme ayant le rêve de faire enfin partie d’un monde intellectuel auquel elle est loin d’y appartenir.

Le texte, les monologues ne suffisent pas pour faire d’une pièce un succès, me direz-vous. Et cela, Bien arrivée à Ottawa l’a également bien compris. De la musique et des vidéos viennent ainsi compléter ce parcours initiatique. On entendra par exemple la voix d’Alain Chamfort, sur laquelle Marie-Yolande se met à danser avec un certain ridicule – et l’on verra projeté sur un drap blanc, un extrait du « Rendez-vous du Dimanche » avec Drucker ; ou bien une vidéo de Marie-Yolande s’entretenant avec sa propre mère. Cette auto-fiction prend très vite des allures d’autobiographie, où la frontière entre fiction et réalité n’est plus. Le spectateur ne peut que reconnaître en Marité Blot, la comédienne qui fait vivre Bien arrivée à Ottawa, des parts de Marie-Yolande Grapaud. Ainsi, toutes ces petites scènes forment au fur et à mesure les pièces d’un puzzle que le personnage s’attèle à construire aux côtés de son public, lui permettant ainsi de savoir qui elle vraiment.

A l’issue de la pièce, on comprend très vite que cette phobie de l’automobile est hautement métaphorique, puisqu’elle incarne cette peur intrinsèque d’avancer et de couper le lien avec des racines bien trop profondes et auxquelles on est attaché.e. Peur qui ne se limite au cas de Marie-Yolande, mais qui peut également toucher les spectateurs eux-mêmes. Dans une sorte de catharsis, ces derniers, de la même manière que le personnage, sont également poussés à s’interroger sur leurs origines et sur toutes les choses qui ont fait ce qu’ils sont aujourd’hui. Bien arrivée à Ottawa est donc une pièce d’une grande simplicité mais qui a su avec une certaine efficacité véhiculer un message quasiment existentiel.

— Inès KHIARI