Bettencourt Boulevard

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Bettencourt boulevard ou une histoire de France est une pièce de théâtre de Michel Vinaver. Elle est mise en scène par Christian Schiaretti au théâtre national de la Colline. Cette pièce présente la famille Bettencourt de l’origine de sa fortune jusqu’à ses démêlés avec la justice. Tout le génie de la mise en scène consiste à faire de cette histoire particulière une leçon générale sur argent et pouvoir. L’histoire telle qu’elle est présentée ne s’organise pas de façon chronologique mais plutôt de façon chrono-thématique. Cependant la manière de découper l’espace de la scène permet bien au spectateur de repérer les changements chronologiques. Le temps de la pièce concerne plusieurs générations bien que l’accent soit mis sur la personne de Liliane Bettencourt et de sa vie. En effet, le paroxysme de cette famille est atteint avec la fille d’Eugène Schueller.

Malgré, l’importance de ce personnage central, c’est au travers de personnages secondaires que nous réussissons à mieux saisir toute la complexité du personnage qui devient un archétype. Toute la trame autour du personnage de Liliane Bettencourt interroge le spectateur sur un monde qui reste caché la plupart du temps et que nous voyons resurgir à l’occasion de procès pour abus de faiblesse, corruption et évasion fiscale. Un monde que nous avons souvent tendance à condamner sans essayer de le comprendre.

De ce point de vue la musique accompagnant le jeu des acteurs permet au spectateur d’être complètement absorbé dans l’univers présenté. La musique permet également à cette pièce de garder le spectateur dans un état d’attention propice à la réflexion. Sans cette musique, le spectateur aurait été tenté de considérer cette pièce comme une pièce comique au vu de certaines mimiques, tics accentués, comique de gestes et comique de paroles.

De plus la façon dont le metteur en scène montre la relation entre le monde des petits et des grands qui se côtoient au quotidien est propice à la réflexion sur notre propre vie, la manière dont nous agissons et dont nous construisons nos modèles. Car la critique d’un monde corrompu, de profiteurs et d’escrocs est facile. Mais qui n’a jamais rêvé de se constituer une fortune et de dominer le monde ? Peut être qu’au delà du cas Bettencourt cette pièce interroge sur une société qui construit ses modèles sur le niveau de fortune, le patrimoine, le pouvoir au détriment du bien-être et du bonheur de ses individus.

Audrey Brument

Bettencourt boulevard est une pièce de Michel Vinaver mise en scène par Christian Schiaretti. Soustitrée Une histoire de France, elle met en relief la récente affaire en remontant la généalogie des Bettencourt jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. En guise d’incipit, deux figures opposées de grand-père, l’un rabbin gazé à Auschwitz, l’autre collaborateur du régime de Vichy et futur fondateur de L’Oréal, font résonner l’histoire de leur jeunesse, qui déterminera celle de leur descendance. L’histoire de cette famille se veut donc un épitomé à valeur de memorandum de tous les blanchiments d’opportunistes qui ont eu lieu au nom de l’unité nationale après 1945. Les descendants en portent-ils les stigmates sous la forme d’une taraudante mauvaise conscience ? Globalement non, la légèreté domine, et s’il s’agit de bien préciser qu’il faut payer la note de “Gaz … de France”, on ne s’encombre pas de souvenirs. Autour de l’héritière sénescente, il n’y a guère de conseiller en éthique pour s’intéresser à sa mémoire, seulement des experts psychiatres chargés de déterminer si les vautours qui l’entouraient ont usé de son amitié ou abusé de sa faiblesse. Le seul personnage qui semble payer un lourd tribut névrotique à cet héritage moralement douteux, c’est Françoise Bettencourt, fille dédaignée de Liliane, toujours de noir vêtue, qui cherche des réponses dans la mythologie. Dans son livre Les dieux grecs, elle rappelle aux souvenirs oublieux de l’histoire littéraire le héros Palamède, innocent mis à mort en conséquence d’une perfidie d’Ulysse qui se vengeait ainsi de son seul rival en intelligence qui l’avait dénoncé lorsqu’il feignait la démence pour échapper à son devoir et éviter la guerre de Troie et qui avait réussi à ramener des vivres de Thrace après que lui-même avait échoué. L’histoire retient le malin Ulysse et oublie le probe Palamède tout comme l’Histoire a oublié le grand-père déporté mais consacré le cagoulard.

Ulysse trompe son monde en étant un sophiste hors pair, tout comme Eugène Schueller rallie à sa cause le sien en étant un habile publicitaire promouvant (et c’est tout de même cocasse) l’industrie du paraître, du maquillage (de la vérité) ! On apprend d’ailleurs que M. L’Oréal, en souvenir d’une amitié forgée au temps de la collaboration, a confié la direction du magazine Votre beauté à un autre dialecticien aux dents longues : François Mitterrand . . . Si le scénario avait donc un potentiel réflexif non négligeable, la mise en scène le dessert. Le décor, tout en design orthogonal aseptisé et en suspensions évoquant l’art contemporain, s’il résonne parfaitement avec les goûts des personnages, me paraît superfétatoire. Les personnages sont quasiment tous caricaturaux et le niveau des intrigues et des dialogues guère stimulant. Quant aux quelques tentatives d’audace dans la mise en scène, trop conceptuelles, elles tombent à plat, comme lors de ce final raté qui regroupe sur le plateau tous les personnages qui déclament chacun à leur tour leurs répliques les plus saillantes tout en effeuillant leur texte. C’est froid, la recombinaison des répliques ne crée si sens nouveau ni humour, on comprend qu’il faudrait trouver ça brillant, mais n’étant pas transcendé, on est juste gêné. La pièce se termine ironiquement sur ces derniers mots du coryphée, que nous reprenons en en ôtant hélas le second degré : “Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? Telle est la question.”

Florine Le Bris

Tout le monde connaît, plus ou moins bien, l’histoire Bettencourt, les procès à foison et les scandales politiques correspondants. Que vient faire le théâtre là-dedans ?, se demande le Chroniqueur, personnage de la pièce de Vinaver, inspiré, mais décalé, et enrichi, de « l’affaire Bettencourt ». Cette question, c’est à la fin qu’on se la pose ; et pourtant, le spectacle qui vient alors de se dérouler devant nos yeux semble avoir prouvé que le théâtre, l’incarnation, fait mieux qu’une chronique journalistique.

L’ambition de la pièce est de lier le fait divers à l’Histoire de France : ici à la collaboration, à l’histoire de la bourgeoisie, à la corruption politique, notamment à travers le personnage d’Eugène Schueller, père de Lilianne. A travers trente courts tableaux, Vinaver tisse une intrigue entrecroisée, valse entre les époques et les retournements de l’affaire, fait intervenir politiques (E. Woerth, N. Sarkozy), François-Marie Banier, François Meyers,… à la manière de son décor (sièges design blancs en quinconce sur géant plateau noir avec monochromes jaune, rouge, bleu, gris qui descendent des cintres ou y remontent), moderne, mais sobre, et qui fait ressortir toute l’élégance chromée, polie, des personnages, là où il n’y a que manipulation, complots, déchirements familiaux, déchirement de l’histoire (familiale) et de l’Histoire (de France).

Une telle entreprise apporte de la vigueur au théâtre : Vinaver dynamise une chronique journalistique en créant une pièce tour à tour drôle, tragique, intelligente. Entreprise ambitieuse toutefois, et l’on peut reprocher certains traits de personnages un peu en-dessous d’autres, un peu moins traités, dans la foule des acteurs sur scène : notamment les domestiques, esquissées mais frustrantes, tant leur rôle aurait pu mettre en relief toujours plus celui de Lilianne (Francine Bergé) déjà très convaincante, ou un François-Marie Banier un peu fade par endroits, en contraste avec une Françoise (Christine Gagnieux) elle-aussi très réussie.

Pourquoi le théâtre alors ? Parce qu’il lie les différents moments dans le temps, montre avec drôlerie, burlesque ou violence des mots la complexité d’une situation et met en perspective, par jeux de lumières, de sons (la voix enregistrée des grands-pères, comme légèrement grésillante), de mouvements (les discrets danseurs, toutefois bien présents), le quotidien, le banal, avec la « grande Histoire », avec des questions bien plus difficiles à résoudre, sur le destin, sur la politique (au sens non tant politicien que « d’art politique », d’art de vivre avec les autres). Bettencourt boulevard est une histoire qui enrichit, autant qu’elle est enrichie en retour, l’Histoire de France. Une réflexivité qui accomplit ce que fait de mieux le théâtre : nous faire nous interroger sur le spectacle du monde, questionner les rôles de chacun dans son histoire propre et dans l’autre, la grande, celle de tous.

Louis Tisserand

Dans Bettencourt Boulevard, la réalité s’invite sur scène. Les volets judiciaires qui ont ponctué l’affaire Bettencourt servent de trame à cette pièce de théâtre de Michel Vinaver. Et comme le dit si bien le commentateur Clément Carabédian – qui tient très bien son rôle – l’affaire Bettencourt possède tous les ingrédients du mythe antique : émotions et rapports antithétiques, amour et haine, jalousie et corruption, argent et pouvoir, association de protagonistes venant de milieux sociaux différents.

Les noms des protagonistes n’ont pas été changés. C’est donc logiquement qu’on retrouve sur scène les acteurs de ce long feuilleton judiciaire de 2009 : Liliane Bettencourt, richissime nonagénaire, François-Marie Banier le photographe exubérant, Françoise Bettencourt Meyers, fille de Liliane, le couple Woerth, le gestionnaire financier Patrice de Maistre, la comptable Claire Thibout et Nicolas Sarkozy. Mais également, le majordome Pascal Bonnefoy qui a joué un rôle crucial.

Bien souvent, le spectateur rit de ces personnages de vaudeville. Il rit devant l’ingénuité de Liliane Bettencourt (Francine Bergé) sensible au bagout du photographe François-Marie Banier (Didier Flamand). On se tord devant le jeu d’acteur de Jérôme Deschamps qui campe un sublime Patrice de Maistre, en charge de la fortune de l’héritière de L’Oréal.

Cette fable contemporaine ne se contente pourtant pas de résumer sagement l’imbroglio qu’a été l’affaire Bettencourt. L’écriture scénaristique se veut profondément ancrée dans l’histoire. Il n’est pas anodin que la pièce s’ouvre sur le récit biographique des deux arrière-grands-pères des fils de Françoise Bettencourt Meyers : Eugène Schueller, acteur de la Résistance et fondateur de L’Oréal, et Robert Meyers, déporté et mort à Auschwitz.

Dans la pièce de Michel Vinaver, on est finalement bien loin du jargon politique et judiciaire qui peut rendre cette affaire opaque pour le spectateur. Au contraire, le dramaturge réalise une plongée intimiste dans le microcosme Bettencourt. L’auditoire, au cœur de la vie privée, découvre les divers rapports de force : la relation ambiguë et la jalousie qu’entretient Françoise Bettencourt Meyers à l’égard de sa mère, la lente descente aux enfers de Liliane Bettencourt en même temps que s’accentue sa maladie, ses pertes de mémoire, les petits calculs politiques des uns et des autres. Michel Vinaver nous donne également à voir des acteurs jusqu’alors insoupçonnés : le rôle des médias, de certains experts, neuropsychiatres en tout genre venus analyser la situation mentale de la maîtresse de maison.

Un mythe contemporain maîtrisé de bout en bout, ayant pour décor un orchestre de chaises blanches simples et pour borner les espaces, des pans de différentes couleurs – rouge, jaune, bleu, blanc – une mise en scène dans laquelle chacun des personnages a sa place.

Lydia Quérin

Le titre complet de la pièce jouée ce soir au théâtre de la Colline, sans conteste assez ronflant, promettait beaucoup : “Bettencourt boulevard ou une histoire de France”. Ces deux larges “perspectives” naissent dès les premières minutes du spectacle, quand deux-arrières grands-parents des petits-enfants de la vieille héritière fortunée de l’Oréal, égrènent quelques fragments de leur vie aux antipodes, l’un étant rabbin, l’autre proche de la Cagoule, les deux ayant traversé, aux deux extrémités du spectre des destins possibles, le deuxième conflit mondial. C’est ensuite que se rejoue l’affaire – ou les affaires, mais elle n’ont au fond qu’un seul nœud – Bettencourt, cette veuve entichée d’un jeune photographe “artiste”, beau parleur mais surtout flambeur, délaissant et délaissée par sa fille, dont la pièce étudie aussi les relations avec ses employés, ses amitiés politiques, ses conseillers, etc., à travers une succession de trente tableaux, de durée très variable (le spectacle durant en tout environ deux heures).

Arrêtons-nous d’abord sur le décor. En arrivant dans les gradins, rien de déplaisant, un peu d’enthousiasme même, à la vue de ces fauteuils blancs qui quadrillent la scène, tournés vers les quatre points cardinaux, et à celle de grands panneaux colorés, bleu, blanc, rouge, qui structurent l’espace vertical de la scène. Bref, un décor à la fois très abstrait et bigarré, mais il y a un gros hic : on imagine bien que le mouvement de ces panneaux est censé refléter la plasticité de l’espace, qui se redessine sans cesse en de nouveaux lieux de rendez-vous, de rencontres furtives, de lieux de passages… Mais non seulement, la mise en scène manque sur ce point de clarté avec des mouvements un peu hermétiques et finalement lassants, mais le problème des fauteuils est encore plus prégnant : par moments, certains fauteuils sont occupés, par moment presque tous, le personnage “en jeu” est sous les projecteurs, parfois d’autres sont en retrait, parfois non. Il y a hélas comme une sensation d’arbitraire, sinon d’hermétisme dans ces choix qui n’apportent rien de précis à la compréhension du spectacle. Que personne ne puisse être seul sur scène était d’ailleurs une amputation sévère aux possibilités scénographiques des confidences.

Ensuite, le choix d’une composition en trente tableaux, fort ambitieuse, laisse sur sa faim. Certains étant insignifiants, jouées d’ailleurs (comme) avec précipitation (en particulier les scènes avec les domestiques), mais surtout, ce format procure un sentiment d’éclatement, de profusion de thèmes et de tranches de vie ou de caractères, qu’il est difficile souvent, parfois impossible de relier entre elles, ou d’insérer dans cette histoire de France. De fait, un tableau longuet dépeint l’intimité du couple Woerth, deux tableaux (un seul aurait suffit) évoquent les publications certes subliminales de la fille de la milliardaire, alors qu’aucun tableau, absolument aucun, malgré le parti-pris d’encadrer Liliane Bettencourt par deux ancêtres et deux petits-fils, ne prend pour objet ces deux derniers, qu’on a juste le loisir de voir sautiller et faire des entrechats sur la scène en fin de parcours.

Il y avait pourtant des idées fécondes à l’oeuvre dans l’écriture de la pièce, avec un “chroniqueur” (l’affaire étant d’abord médiatique) qui assure une voix-off parfois inutile mais précieuse au début de la pièce, qui s’improvise journaliste insistant auprès de la fille Bettencourt, et, ce que nous estimons être le meilleur de la pièce, les interventions des deux aïeuls, en particulier leur faux dialogue final.

Outre l’éclatement des tableaux, se pose le problème du ton de la pièce, qui penche vers un franc comique dès que l’inénarrable Patrice de Maistre (le meilleur sur scène, joué par Jérôme Deschamps) assure le spectacle avec son indolence et ses mimiques, qui est une sorte de drame qui n’atteint en tout cas jamais à la tragédie malgré l’insistance sur les publications mythologiques de la fille, malgré la dégénérescence de la richissime héritière de l’Oréal et le harcèlement continuel de celle-ci par des vautours qui la pillent généralement avec un large sourire (et elle aussi). On aura certes eu l’impression de parcourir quelques unes de journaux, quelques témoignages, entretiens et confidences, pêle-mêle, de quelques acteurs et témoins du problème Bettencourt : mais les derniers mots du spectacle, consternant de banalité, semblent mariner dans la même confusion que nous : “Qu’est-ce que le théâtre a à voir là-dedans ? (bras qui retombent lelong du corps, perplexité faciale) Telle est la question”. Et le pathétique n’aura jamais pris durant le spectacle, même à la vue des victimes les plus silencieuses (les domestiques). Et surtout, on regrettera de ne jamais voir seul sur scène la principale intéressée, Liliane Bettencourt, pourtant remarquablement interprétée par Francine Bergé. Tous les tons ou presque y sont, mais sans que prenne la symphonie.

Ce qui est, à tout prendre, une œuvre confuse dans sa mise en scène, il est d’autant plus difficile d’oublier le jeu maladroit de certains ou certaines que le principal défaut de Bettencourt bouvelard est l’écriture. Lourde, ampoulée… un verbiage châtié, émaillé de mots d’esprit, qui convient à la rigueur pour les entretiens spirituels de Banier et de Liliane Bettencourt, mais qui s’avère ridicule lors des discussions entre domestiques, ou pis, dans l’intimité des Woerth. Pour le dire rapidement, c’est une pièce bavarde (combien d’occurrence du mot “subodorer” ! Combien de paroles trop allusives dans un flot de détails poétiques, poésie souvent malvenue comme celle du ministre Woerth dans la forêt de Compiègne) qui, en l’espace de deux heures, raconte de manière lâche la généalogie de l’affaire Bettencourt en en délaissant la partie la plus actuelle (les derniers venus), en manquant de relier des détails au fort potentiel de dramaticité (la mort de l’époux André, les examens psycho-neurologiques, la duplicité finalement peu creusée de Banier), pour offrir au spectateur relativement informé de l’affaire une véritable interprétation, sans pathos superficiel, sans apitoiement. Michel Vinaver parle de cette pièce (ou de l’affaire) comme d’une “trouée” : encore aurait-il fallu s’y engager résolument, pour offrir à l’affaire un caractère mythique qu’elle n’atteindra même pas dans l’avant-dernière scène assez réussie où le chaos l’emporte sur tout ordre, avec des mots de la pièce jetés au hasard par les comédiens réunis sur scène. Le noeud de l’affaire (l’argent ? Le pouvoir ? L’ambition ? La libido dominandi ?) reste intact, une fois le rideau tombé.

Martin Chevallier

Cet hiver, le Théâtre de la Colline a programmé la pièce Bettencourt Boulevard ou une histoire de France écrit par Michel Vinaver. Mis en scène par Christian Schiaretti, ce spectacle a pour but de nous raconter l’affaire – encore fraîche dans nos mémoires – de Liliane Bettencourt qui avait fait le jour sur les financements illégaux de campagnes de certains politiques français.

On connaît bien les personnages sur scène. Leurs noms résonnent dans notre mémoire : Lilian Bettencourt, Françoise Mayers, François-Marie Banier, Patrice de Maistre, Nicolas Sarkozy… Pas de fard, pas de détour. Complots, tensions, manipulations sont au rendez-vous. Le potentiel dramatique des « personnages » de l’affaire Bettencourt a de quoi étonner. Associer théâtre et politique ne date pas d’hier mais Michel Vinaver nous offre ici un texte particulièrement saillant qui fait rire – parfois d’un rire sardonique.

La scénographie de Christian Schiaretti et Thibaut Welchin est simple et efficace. Au sol, un plateau où est disposée une bonne vingtaine de fauteuils blancs.

En l’air, suspendus au grill, des rectangles de couleur plus ou moins transparents, qui ne sont pas sans nous rappeler les tableaux de Piet Mondrian, et qui peuvent être abaissés jusqu’à la scène par des mécanismes de poulies. C’est dans ce tableau de maître qui permet de découper l’espace scénique, de créer des micros espaces dans l’immense forêt de fauteuils, que vont évoluer les acteurs. Pour aider le spectateur à s’y retrouver, toujours, en avant-scène, se trouve la figure presque rassurante du « chroniqueur ». Le chroniqueur est un personnage à part dans le texte de Michel Vinaver. Il est celui qui n’a pas de nom, celui qu’on ne connaît pas a priori, mais dont la fonction est fondamentale : il pose les questions, parfois celles auxquelles les personnages ne veulent pas répondre évidemment. Situé à l’avant-scène tout le long de la représentation, il permet de raccrocher les wagons, de baliser les évènements, et de faire le point sur ce qu’il se passe sur scène. Le fait qu’il soit toujours présent au premier plan de l’action permet aussi d’éviter de naturaliser ce à quoi on assiste. Si le spectacle est très largement inspiré par l’affaire Bettencourt – et son terrible effet de connivence théâtrale – on assiste bien à un spectacle et non un documentaire.

Pauline Brouard

La famille Bettencourt, c’est une France à elle toute seule, avec ses contradictions, ses tiraillements, et ses petits arrangements avec elle-même : ces petites retouches, légères, mais qui rendent le passé infiniment plus digeste. Le rabbin Robert Meyers, arrière-grand-père de Jean-Victor et Nicolas Meyers, est mort à Auschwitz. Il aurait pu s’enfuir, partir en Suisse, comme les autres, mais il ne pouvait se faire à l’idée d’abandonner sa communauté. Eugène Schueller est un autre de leurs arrière-grands-pères. Il est également le père de Liliane Bettencourt et a fondé L’Oréal. A la fin de la guerre, il est accusé de collaboration. Il sera relaxé, car il lui serait aussi arrivé d’aider des Juifs. Un homme d’affaires sait en effet qu’il n’est pas bon de mettre tous ses œufs dans le même panier. Son gendre, André Bettencourt, est allé à bonne école : il a tenu des propos ouvertement antisémites dans La Terre française, et affirme par ailleurs avoir participé à la Résistance. Il s’en explique ainsi : il avait des amis des deux côtés, c’était donc pour lui une sorte de double appartenance.

Bettencourt Boulevard est cependant une pièce qui nous parle avant tout de la vie quotidienne de Liliane Bettencourt, personnage tantôt flamboyant, tantôt évanescent, dont se saisit admirablement Francine Bergé. Liliane Bettencourt a des pertes de mémoire, elle ne sait plus très bien où elle est. Elle se sent aussi particulièrement seule. Comment faire confiance à qui que ce soit, dans sa situation ? Autour d’elle, s’affairent des domestiques, dont, dans le meilleur des cas, elle ne se méfie qu’occasionnellement. Avec sa fille, elle entretient des relations glaciales, bien que celle-ci cherche à protéger sa mère. Françoise Bettencourt Meyers est passionnée de mythologie, et notamment par la figure de Palamède, qu’Ulysse a conduit à la lapidation en toute impunité. Alors que Palamède est en réalité un être supérieur à Ulysse, c’est de ce dernier que nous nous souvenons. Françoise, pourrait-on dire, c’est un peu Palamède. Et deux hommes se disputent le rôle d’Ulysse. Patrice de Maistre, gestionnaire de fortune de Liliane, veille à être rémunéré grassement par celle-ci. Comme la plupart des personnages de la pièce, c’est un homme qui se dédouble : il distingue la sphère intime de la sphère sociale. Le ruban rouge de la légion d’honneur, dit-il, c’est pour la sphère sociale. Sortir sans elle, ce serait comme sortir sans son pantalon. Et puis, il y a sa passion pour le bateau : ça, ça relève de la sphère intime. Jérôme Deschamps, dans le rôle de Patrice de Maistre, nous réjouit par sa bonhomie, ses gesticulations et sa diction mesurée, qui rendent le personnage particulièrement drôle. Mais, le plus rusé des deux, c’est sans doute François-Marie Banier, qui charme Liliane et sait se faire couvrir de millions et de tableaux de maîtres. Ce dernier s’est même fait offrir une île, située aux Seychelles. Liliane et lui fréquentent, aussi clandestinement que possible et plusieurs fois par an, cette île d’Arros, dont le nom n’est pas sans éveiller un imaginaire mythologique. Fort heureusement, Françoise bénéficie du secours inespéré d’un deus ex machina, le dieu Ajem, pour appareil de justice et expertise médicale, qui admet la démence de Liliane, au grand malheur de nos deux Ulysse.

Il convient de remarquer le caractère étonnant de la mise en scène proposée par Chistian Schiaretti. Les scènes s’enchaînent à un rythme effréné. La scénographie permet aux acteurs de s’effacer en s’asseyant sur des fauteuils, dès qu’ils ont fini de jouer une scène. Parler de scène est d’ailleurs impropre. Ce sont plutôt des moments, des épisodes brefs et juxtaposés, des fragments de vie, dont la chronologie échappe assez largement et qui pourtant s’imbriquent à la perfection. En ce sens, la mise en scène est fidèle au théâtre de Vinaver, qui sait se passer d’arrière-mondes et donc de coulisse. Sur la scène, une multitude de fauteuils blancs et anguleux sont regroupés en petits îlots. Le comble du mauvais goût et de la prétention, pour reprendre les termes de Liliane. On se croirait dans un hall de gare aseptisé, ou peut-être bien dans la salle d’attente d’un immense salon de coiffure.

Stéphanie Morel
Photo : Elisabeth Carecchio