Berliner Mauer : Vestiges / Le Birgit Ensemble / Théâtre de Châtillon / Novembre 2019

Image d’entête : Galerie du Théâtre de Châtillon, (c) Pierre Dolzani

Berliner Mauer : Vestiges est le premier volet  d’une tétralogie, Europe mon Amour, de la Compagnie Le Birgit Ensemble. Exactement trente ans après sa chute, le Mur de Berlin fut reconstruit sur la scène du Théâtre de Châtillon les 8 et 9 novembre 2019. Il resta cette fois-ci érigé moins de 2h15, mais il n’en demeura pas moins imposant. Divisée en quatre mouvements allant de 1945 à 1989, cette pièce retrace à Berlin l’avant-Mur, la construction et la chute de celui-ci.

Une scène, deux salles. Le public sera donc divisé en deux, et réparti de part et d’autre de la scène. Après s’être fait déchirer son billet, le spectateur traverse ainsi tout bonnement le plateau pour choisir le siège qu’il préfère, sans se douter qu’il est à ce moment-là en train de choisir la pièce qu’il va voir : théâtre de l’est, ou théâtre de l’ouest ?

Avant même que les lumières ne s’éteignent, voilà déjà la pièce qui commence. Le public s’installe et se regarde. Un premier décor est planté : une foule assise, qui papote en lisant le programme du théâtre. Notre statut est déjà ambigu : nous sommes à la fois spectateurs et acteurs de cette pièce.

Aussi rapide qu’un coup de balai : voilà la vitesse à laquelle le mur fut construit ce soir-là. Julie Bertin, Jade Herbulot, le Birgit Ensemble, concepteurs et metteurs en scène de la pièce réalisent ici ce que l’on n’aurait osé imaginer : ériger le Mur de Berlin au beau milieu de la scène. Un rideau non pas de fer, mais de tissu opaque nous coupe du premier décor que nous avions connu et aimé connaître : l’autre partie du public. On peut l’entendre parfois, le deviner, imaginer ce qu’il voit et ce qu’il fait – mais désormais, nous ne vivons plus ensemble. L’audace est de taille : nous sommes définitivement berlinois de l’est ou de l’ouest, et ce jusqu’en 1989, soit environ dix minutes avant la fin du spectacle.

A l’entrée, en traversant la scène pour choisir notre siège, nous avons fait comme celles et ceux qui traversaient Berlin pour aller travailler un jour d’août 1961. Tout aussi banal et hasardeux qu’il soit, cet acte a en fait déterminé notre vie pendant un temps. Pendant près de vingt-huit ans pour eux, pendant moins de trois heures pour nous.

C’est un travail admirable que d’avoir su, par l’intermédiaire de cet art qu’est le théâtre, nous faire ressentir une once de ce que les berlinois de l’époque ont pu ressentir. L’éloignement forcé, la frustration d’être coupé de l’autre, la tristesse de ne pas avoir vécu la même chose que lui, de ne pas connaître ceux qu’il côtoie. La joie de se retrouver, mêlée à la peur de la difficulté – celle de communiquer à nouveau : comment un spectateur de l’est et un spectateur de l’ouest, qui n’ont en commun que leur premier passé, celui de l’avant du Mur, celui du billet qu’on déchire, trouveront-ils les mots pour échanger au sujet de la pièce qu’ils ont vue ? Elle fut la même, sans être la même.

Nous laisser là, frustrés de ne pas avoir tout vécu, tout vu, voilà ce qu’il y a de plus remarquable dans cette pièce. De cette grande troupe de jeunes comédiens talentueux et pleins d’énergie, nous n’en connaissons à l’issue du spectacle que la moitié seulement. On serait presque tenté.s de vivre l’histoire encore une fois, mais de l’autre côté du mur cette fois, pour tous les connaître. A quand la reprise ?

— Laure-Alice POULAIN

Pour moi, étudiante étrangère venue d’Allemagne, c’était une véritable expérience que de voir une pièce de théâtre sur l’Histoire allemande en France. Le collectif Birgit Ensemble a mis en scène le vendredi 8 novembre 2019 la pièce Berliner Mauer : Vestiges, à l’occasion du 30ème anniversaire de la chute du mur entre Berlin Est et Berlin Ouest en Allemagne. Quand on entrait dans la salle de théâtre, on ne savait pas que le choix du siège serait si décisif. En effet, le Théâtre de Châtillon a montré deux pièces de théâtre dans la même soirée. La salle était divisée en deux, avec deux tribunes pour les spectateurs et une scène entre les deux. Pendant la pièce, même la scène était divisée en deux par le mur de Berlin. Les deux groupes de spectateurs ont donc vu deux pièces différentes. On s’est retrouvés dans un théâtre divisé comme l’Allemagne était divisée il y a trente ans. Ainsi, les spectateurs pouvaient comprendre comment la population de Berlin a pu se sentir dans une cité coupée en deux.

Dans la pièce, il y avait beaucoup de citations des vrais protagonistes de l’Histoire d’Allemagne, tirées par exemple des discours de John F. Kennedy et de Walter Ulbricht, qui a aidé à implémenter la R.D.A en Allemagne. Les régisseuses, Julie Bertin et Jade Herbulot, ont montré les politiciens d’une manière à la fois satirique et exagérée : Staline était une imitation de Joker et les Américains étaient des capitalistes par excellence. Avec ce choix de représentation, la pièce a fortement critiqué les politiciens, mais au moyen de l’humour.

Le contraste entre Berlin Est et Berlin Ouest était un peu schématique : La R.D.A était communiste, surveillée et opprimée ; Berlin Ouest, au contraire, libre et capitaliste. Bien sûr, il aurait fallu plus de dimensions concernant la vie quotidienne, mais peut-être qu’une pièce de théâtre ne pouvait pas toutes les montrer ?

Une figure centrale était le journaliste et auteur Heiner Müller. Il est l’un des plus importants écrivains de la R.D.A et très connu en Allemagne. Dans ses textes, il était très preste concernant la chute de mur et la réorganisation de l’Allemagne, conscient déjà qu’on se doit de trouver une alternative au capitalisme – mais jusqu’à aujourd’hui, notre société n’y est pas arrivée.  

— Jasmin ASSADSOLIMANI

Il faut connaître deux fois Berlin

L’histoire de Berlin est l’un des témoignages les plus marquants – si ce n’est le plus important, de l’affrontement politique entre les blocs de l’Ouest et le bloc de l’Est. Cette histoire, Berliner Mauer, vestiges nous la raconte avec brio. D’abord, parce que le spectacle repose sur une brillante idée : matérialiser la séparation pour le spectateur. Le public devra donc, en entrant, s’installer sur l’un ou l’autre des gradins qui se font face. Etait-on à l’Est ? A l’Ouest ? Déjà notre séparation semble arbitraire – et c’est ainsi que nous resterons le temps d’une pièce de théâtre. Comment a pu être écrite cette pièce, qui prend au dépourvu ses propres personnages, les Berlinois ?

Avant même cette décision arbitraire, c’est une farce qui nous est rejouée par trois comédiens, lesquels incarnent Roosevelt, Churchill et Staline à Yalta. Nous les voyons manigancer un découpage par intérêts, au-delà de toute réalité humaine. Cela semble burlesque – mais le découpage prend forme : un mur se construit, en béton armé, brutal comme l’impassibilité. Des familles sont séparées, des proches, des amours, des amitiés. Et tout comme les spectateurs en face, nous ne saurons plus ce qu’il se passe de l’autre côté.

Les premières scènes font montre de la détermination si suivie, si patiente de plusieurs militants que nous suivrons tout au long de la pièce. D’abord, ce sont des jeunes qui creusent des tunnels pour franchir le mur : la résistance berlinoise sera souterraine. De l’Ouest, nous n’entendrons que les bruits épars d’une dictature froide. Peu à peu, les générations se succèdent. Le Mur, qui créait seulement une séparation physique, creuse désormais un fossé dans le cours de ces existences. A l’Ouest, la propagande consumériste est efficace et s’installe dans les foyers et les caractères.

La troupe du Birgit Ensemble met en scène avec une énergie très spectaculaire toutes ces décennies entre attente et espoir… ou préférence de l’oubli. Elle utilise tous les moyens pour le montrer ou le faire entendre : chants, extraits de films, discours politique, témoignages audio. Nous avons peut-être devant nous un théâtre documentaire, un théâtre qui se veut le témoin de toutes ces personnes qui ont grandi dans la séparation.

Si l’histoire est tragique, la pièce n’omet ni le rire – ni la réutilisation des couleurs excentriques qu’empruntait alors la jeunesse berlinoise, entre la grandiloquente politique américaine et le déclin du régime soviétique stalinien. Jusqu’au moment à la fois sidérant et enivrant de la chute du mur, où la danse vient traduire cette joie commune.

Le Birgit Ensemble porte en lui, et avec talent, un engagement certain qu’il distille dans toutes les émotions qu’il nous transmet. Une vitalité légère et impertinente se dégage de toutes les scènes et de tous les acteurs, dans une mise en scène ambitieuse. Le défi est fièrement relevé ! Loin d’en faire seulement le lieu d’une tragique histoire, c’est bien un éloge qui est fait sur Berlin, et nous sortons de la pièce avec l’envie de la découvrir une deuxième fois.

— Angéline DA ROCHA

Berliner Mauer : Vestiges est le premier volet de la tétralogie Europe, mon amour portée par la troupe du Birgit Ensemble. A l’origine du projet, Julie Bertin et Jade Herbulot avec leur promotion du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Cette jeune génération se réapproprie l’Europe et son histoire de façon à la fois rigoureuse et décomplexée. Leur récit débute en 1945, des Accords de Yalta à la chute du Mur de Berlin. Pour les 30 ans de cet événement, Berliner Mauer : vestiges est reprise au Théâtre du Chatillon.

Comment une ville peut-elle se retrouver coupée en deux en une nuit ? Le public s’apprête à en faire l’expérience. Des rideaux noirs divisent rapidement la scène en deux et les spectateurs de « Berlin-Ouest » et ceux de « Berlin-Est » assistent à des spectacles différents. De la frustration : celle d’être coupée d’une partie de l’action et de ne pouvoir que deviner ce qu’il se passe de l’autre côté. Berlin, théâtre de l’histoire, est une actrice à part entière de la pièce. Ce choix est symbolique et illustre pour tous cette séparation brutale. N’est-il toutefois pas possible de dépasser ce récit centré sur Berlin ?

Berliner Mauer : vestiges documente cette période du côté des dirigeants politiques et de la société civile, une volonté du Birgit Ensemble. Staline, Honecker et Gorbatchev côtoient Nina Hagen et Juliane Werding, figures de la scène pop allemande. Comment imaginer le quotidien en RDA, entre privation de libertés et attachement au collectif ?

Finalement, l’euphorie qui a suivi la chute du Mur est nuancée par Heiner Müller, dramaturge allemand critique et désabusé. Ces textes clairvoyants annoncent les crises à venir dans une Allemagne tout juste réunifiée. L’ex-RDA fait face à la perte de nombreux emplois et à une situation économique difficile. Elle doit s‘adapter rapidement au système capitaliste, un tournant parfois brutal qui ne laisse de place à aucune alternative politique. De nouvelles utopies demeurent à réinventer.

— Camille PIERRAT