Bérénice

Bérénice, de Jean Racine, mise en scène de Muriel Mayette à la Comédie Française (salle Richelieu).

Ce Bérénice, de Racine, mis en scène par Muriel Mayette, laisse une étrange impression, comme s’il manquait quelque chose. Muriel Mayette propose une mise en scène dépouillée : le décor, d’une extrême sobriété, contraste étrangement avec le cadre surchargé de la salle Richelieu de la Comédie Française. Une toile de fond épurée, peu d’effets sonores : un choix qui laisse au texte de Racine toute la liberté de s’exprimer dans sa profondeur tragique. L’intrigue est simple : Bérénice aime Titus, Titus aime Bérénice, il est sur le point de l’épouser. Oui mais voilà, Titus doit devenir empereur de Rome à la suite de son père Vespasien, or Rome ne veut pas de la reine Bérénice. Titus doit choisir entre régner ou aimer, il choisira l’empire.

L’intrigue est simple mais chargée de tragique, le texte de Racine est magnifique, la tension y est palpable. Mais cette mise en scène froide peine à lui donner tout son relief ; les acteurs eux-mêmes ne parviennent pas à la faire vivre, et mis à part quelques éclats puissants, le tout reste assez monocorde. On ne ressent guère la détresse de Titus lorsqu’il lâche, implacable « Je sais tous les tourments où ce dessein me livre / Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre, / Que mon cœur de moi−même est prêt à s’éloigner, / Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner. ». Et pourtant, le texte est là, splendide et sans issue…

Une pièce qui laisse finalement le spectateur sur sa faim. – Marion Curé


La représentation de cette œuvre majeure de Racine a eu lieu à la Comédie Française le dimanche 16 octobre 2011, mise en scène par Muriel Mayette. Tragédie classique par excellence, la pièce est ici adaptée avec une mise en scène contemporaine qui respecte le texte originel. Les trois personnages principaux : Bérénice (Martine Chevalier), Antiochus (Jean-Baptiste Malartre) et Titus (Aurélien Recoing) mènent d’un bout à l’autre de la pièce la tension dramatique, résultant d’un dilemme entre leurs propres sentiments et leurs intérêts politiques.

Titus, empereur de Rome, aime éperdument Bérénice, reine de Palestine. Pour leur malheur, une loi sacrée dans la Rome antique interdit aux têtes couronnées d’en porter le diadème impérial et déclare illégitime la progéniture d’une telle union. Pour sauvegarder son pouvoir l’empereur doit renoncer à son amour. Titus va avouer à Bérénice qu’ils doivent se séparer. Là est le nœud de l’action, comment lui dire ? Devant cette intrigue, Antiochus, épris de la reine depuis cinq ans,  assiste avec déchirement, trahir son ami l’empereur Titus ou souffrir de n’être aimé de sa belle ? Deux heures de suspens et de déchirement  régissent l’intrigue.

La mise en scène accentue la tension tragique par les éléments de décor et les choix du metteur en scène selon une progression que nous définirons en trois temps : le triptyque, la dualité et l’unicité.

Huit colonnes qui libèrent trois espaces presque cloisonnés nous accueillent après le lever du rideau. Trois espaces pour trois personnages prisonniers de leurs sentiments. Un point de vue plus général nous amène à rapprocher le spatial du temporel. Les liens entre passé, présent et avenir sont indéniables sur la même scène, l’antichambre de l’empereur et de la reine, un entre-deux, et le triptyque se met en place. Pour accentuer la concentration du temps et de l’espace, les colonnes qui nous rappellent l’Antiquité, époque à laquelle se déroule l’action, n’ont pourtant pas de style particulier (ionien, dorique ou corinthien) afin de mettre en valeur l’atemporalité de l’œuvre. Pour filer la métaphore, nous avons une pièce du XVIIème siècle, avec une intrigue antique, et une mise en scène contemporaine.

La dualité est marquée par la répartition du décor. Si l’on imagine une ligne allant de cour à jardin et une autre reliant l’avant-scène du fond, la croix ainsi formée est la base de l’enchevêtrement des destins. Les deux niveaux dessinés par les marches d’escaliers représentent soit la différence sociale, soit la différence de point de vue (entre les intérêts sentimentaux et les intérêts politiques), soit la différence de registre (ironique ou tragique) pris tour à tour par chacun des personnages. Bref, deux espaces définis qui accentuent la scission, le déchirement des personnages et leur dualité propre, ce sont des personnalités publiques en proie à des sentiments personnels.

Enfin, l’unicité de la pièce se concentre autour du tragique et de la couleur bleu qui rassemble autant de symboles que dans l’œuvre. Bérénice et Antiochus portent le bleu, couleur de la royauté. Le fond bleu qui apparait parfois en fond de scène matérialise la mer, le départ annoncé d’Antiochus et de la reine. Enfin, le bleu est une atténuation du noir, couleur de la mort et de la nuit, la fin des sentiments des personnages, la fin de la pièce puisqu’ils seront tous trois séparés.

La dualité présente s’encercle et s’enferme à travers le temps et l’espace, comme un tourbillon qui nous entraîne et ne nous accorde aucun repos. La mise en scène symbolique riche de sens se suffit  à elle-même face à la sobriété des acteurs déclamant leur texte. C’est un bel hommage rendu à Racine que le jeu de cette rupture qui ne satisfait jamais, qu’elles qu’en soient les conséquences. – Apolline Hamy


Dimanche 16 octobre, rendez-vous à la Comédie Française pour la représentation de Bérénice, une pièce qui résonne particulièrement dans ce lieu car elle fut l’une des premières jouées par la Comédie-Française en 1680. Cette tragédie magistrale montre les conséquences tragiques sur la vie des personnages du choix de Titus, qui préfère son devoir à la tête de Rome, à l’amour qui le lie à Bérénice. Dans cette pièce Titus ne montre pas d’hésitation, de retour sur sa décision, et laisse ainsi la part belle à l’expression des sentiments de douleur des différents personnages.

Muriel Mayette opte pour un mise en scène symbolique et épurée. Le décor est composé de quelques colonnes au sommet de quelques marches, un fond bleu clair qui s’écarte progressivement au fil du déroulement. Les costumes sont minimalistes, la couleur bleue liant les trois personnages principaux.
Les personnages restent également mesurés dans leurs actions. Les déplacements sur scène, montée ou descente des marches, place des personnages dans les différentes parties de la scène, sont très significatifs et inscrits dans l’évolution de l’action, et l’état psychologique du personnage.

Cette mise en scène épurée laisse donc toute la place à la parole, et pourrait laisser espérer une pièce magnifique qui donne toute son importance aux mots ! Mais malheureusement, ce dimanche 16 octobre il n’en fut rien. Ce qui choque tout d’abord, c’est l’âge des comédiens, qui sont loin d’être les jeunes premiers que l’on peut voir d’habitude pour ce type d’intrigues amoureuses. Cet âge mûr des protagonistes aurait pu permettre de donner un nouvel éclairage à cette pièce, plus de profondeur aux sentiments éprouvés. Mais ici ce ne sont que des comédiens fatigués, qui déclament leur texte correctement mais sans l’incarner véritablement.
La passion fulgurante contenue dans les vers de Racine ne peut donc déployer toute sa puissance sur scène.

Une pièce d’où l’on sort donc frustré, avec un sentiment de gâchis. – Judicaëlle Moussier


Dimanche 16 Octobre. Il est quatorze heures lorsque la pénombre tombe sur la superbe salle Richelieu de la Comédie française. Le rideau se lève dans un silence religieux : la représentation de l’une des plus grandes tragédies de Racine peut commencer.  Pendant deux heures vont se dérouler sous nos yeux les déchirements et les errements de Bérénice -incarnée par Martine Chevallier-, héroïne éponyme de la pièce créée par l’auteur en 1671, ainsi que  ceux de Titus –Aurélien Recoing- , homme de pouvoir promis à devenir l’empereur du peuple romain à la suite de la mort de son père mais contraint pour cela à renoncer à l’amour de Bérénice, princesse étrangère. Faut-il choisir la passion ou le pouvoir ? Tel est le terrible  dilemme auquel  est confronté Titus tout au long de la pièce, dilemme qui le précipite d’emblée vers une issue tragique connue dès le début.

Une autre question sous-tend la tragédie : Comment quitter l’être que l’on aime et comment le lui dire ? C’est autour de cette question cruciale que s’organise la mise en scène de  Muriel  Mayette.
Dès les premières minutes, la mise en scène surprend par son équilibre, sa clarté et sa rigueur. En effet, les acteurs évoluent au sein d’un décor parfaitement symétrique, autour de deux rangées  alignées de colonnes antiques, en bas desquelles descend un escalier droit. La toile de fond est épurée, réduite à son strict minimum, afin de mettre en valeur les personnages, leurs échanges,  leurs rapports. Au fil des scènes, une partie ou l’autre du rideau s’écarte pour dévoiler un pan du décor extérieur, plus ou moins éclairé selon l’avancée de la nuit, ce qui permet d’informer le spectateur sur le cadre temporel, de jalonner  la pièce et de marquer les étapes symboliques de cette nuit tragique.

Muriel  Mayette choisit donc de créer une mise en scène classique et rigoureuse, respectant à la lettre la règle  des trois unités : la pièce se déroule en une nuit –unité de temps-, dans le même cabinet –unité de lieu- et l’action est resserrée autour d’une intrigue principale, celle du choix que doit opérer Titus et des conséquences que cela entraîne pour tous les autres personnages –unité d’action.  La mise en scène choisie frappe par sa limpidité : tout y apparaît de manière fluide et linéaire          .

On retrouve également cette sobriété et cette clarté de l’organisation dans les costumes portés par les personnages. Les trois personnages principaux –Bérénice, Titus et Antiochus- sont tout de bleu vêtus, ce qui les met en valeur et contraste avec le noir des tenues des personnages secondaires. Bérénice apparaît notamment dans une somptueuse robe bleu roi à traine, soulignant son élégance et la noblesse de son caractère et rappelant son statut de princesse. C’est ce même bleu que porte Titus, couleur symbolique lui rappelant sans cesse que son destin est de régner.

Vêtus de ces costumes à la fois sobres et élégants, les personnages évoluent de manière particulièrement intéressante sur la scène. En effet, leurs mouvements sont bien souvent réduits à leur stricte nécessité, soulignant ainsi la volonté du metteur en scène de mettre en avant les échanges verbaux entre les personnages.  Ces échanges sont particulièrement riches et c’est sur eux que Muriel Mayette met constamment l’accent. Bien entendu, les personnages ne restent pas complètement immobiles : ils adoptent une gestuelle tragique –main  posée sur le front, appui sur l’un des piliers, effondrement au sol- mais ces subtils mouvements ne sont là que pour donner encore plus de relief et de profondeur aux paroles.

Le jeu des acteurs est donc tout particulièrement important dans le sens où tout repose sur le ton de leurs dialogues,  le rythme de leur phrasé et l’intensité de leurs paroles. L’alternance de discours solennels et de paroles empreintes d’emphase et de pathétique voir  de colère ou de désespoir, crée un effet de surprise chez le spectateur et le fait entrer en sympathie avec les personnages.  La parole et le texte occupent en quelque sorte le rôle principal. Chaque moment crucial – découverte du futur mariage de Bérénice par Antiochus, révélation du choix de Titus pour Bérénice, annonce de la possible mort de Bérénice…- est mis en valeur par la force de la parole, qu’elle soit prononcée dans un monologue tragique ou dans un dialogue.

En outre, Muriel Mayette choisit de diffuser  de courts extraits musicaux après chaque moment clé pour souligner la gravité et la force des sentiments des personnages. Ainsi, à trois ou quatre reprises, une musique à la fois grave et puissante vient clore la scène et faire prendre conscience au lecteur de la gravité de l’acte qui vient de se dérouler sous ses yeux. Le spectateur est ainsi un témoin impuissant du mécanisme tragique qui se déroule inexorablement.

Le spectateur est donc enchaîné avec les personnages dans le piège tragique qui se referme peu à peu sur eux, piège qui peut être symbolisé par les piliers, sortes de barreaux d’une prison dont on ne peut pas s’enfuir.  Bien que connaissant déjà le dénouement de l’intrigue, il se laisse happer par un certain suspens et une tension croissante. La pièce et la tension tragique connaissent leur apogée au moment où Bérénice prend  le  public à parti en le regardant dans les yeux, comme s’il était le peuple romain et en lui adressant ses ultimes reproches.  Le spectateur sait que cette pièce ne peut connaître de « happy ending » mais cela ne l’empêche pas d’espérer, en se mettant à la place de Bérénice, un ultime retournement de situation. L’émotion tragique est présente tout au long du spectacle, émotion qui se transforme un instant en rire grinçant partagé par l’ensemble du public au moment où Bérénice, prise dans un tourbillon de passions, se montre particulièrement cruelle envers Antiochus, lui jetant à la figure un «Vous êtes encore là ? » qui résonne comme un glas aux oreilles de l’amant bouleversé. Mis à part cet accès de rire, le public est transporté par une émotion tragique, il compatit avec les personnages, ressent l’intensité de leurs sentiments, tout en étant impuissant face au déroulement des évènements, et réfléchit à cette question qui trouve encore un écho aujourd’hui du dilemme entre amour et pouvoir.

Ainsi, j’ai beaucoup aimé cette mise en scène empreinte de rigueur et de luminosité. Sa rectitude souligne la dureté et la cruauté de la situation à laquelle les personnages sont confrontés mais aussi la beauté et la perfection du texte racinien, capable de créer l’émotion chez le spectateur.  Mise en scène dans une superbe salle à l’italienne, la pièce de Racine revêt tout son éclat et sa noblesse. La simplicité du décor et la sobriété de la mise en scène peuvent étonner mais ils sont à mon avis essentiels pour mettre en relief la complexité du dilemme, la force des émotions et surtout la beauté et l’efficacité de la langue racinienne. En effet, bien que datant du dix-septième siècle, cette langue nous apparaît fluide et limpide. La parole occupe le devant de la scène durant toute la pièce : tout passe par les mots, qui sont là pour dire le caractère inexorable de la séparation des deux héros. C’est par la parole que l’action progresse tout au long de la pièce, et c’est encore par elle que passe principalement l’émotion, parole derrière laquelle ont peut encore entendre, si l’on tend bien l’oreille, la voix de Racine, à laquelle Muriel Mayette rend hommage. – Maëvane Royer


 

2 thoughts on “Bérénice

  1. Quelle triste mise en scène, comédiens ankylosés inhabités par Racine, figés sur une scène aux colonnes empruntées à la précédente  mise en scène de Muriel Mayette d'une autre pièce de Racine "Andromaque" ! Les vers si beaux, la passion contrariée si mal restituée à cause de comédiens si vieux, si fatigués en particulier Bérénice jouée par Martine Chevallier qui, malgré tout le talent qu'on lui connait, est beaucoup trop âgée pour ce rôle et puis, enfin, ce sociétaire honraire Yves Gasc jouant avc une oreillette, pourqui l'avoir distribué ici, dans le rôle de Paulin, s'il lui était difficile de mémoriser le texte. Non, vraiment, ce théâtre-là est digne des années cinquante mais pas là, maintenant, en 2011 !

  2. Quel gâchis!
    Comme s'il s'agissait dans cette mise en scène de souligner – au cas où le lecteur serait passé à côté (?) – la vulnérabilité des personnages de Racine…Et pourquoi, de ce fait,  leur ôter toute dignité.  La souffrance et l'effondrement doivent-il priver l'homme de sa dignité? Je suis sortie avec l'impression que le texte n'a pas été compris…Ont-il vraiment joué Bérénice? Pourquoi faut -il des voix larmoyantes et criardes pour dire le désordre des passions. Bérénice s'écroule à certains moment de la tragédie ; mais ce n'est quand même pas un personnage à genoux, qui pour se relever doit se mettre à quatre pattes. Les intonations, les postures témoignent de tristes contre sens. Car chez Racine, jamais la fragilité n'altère l'éclat des personnages. Titus apparaît pitoyable…son texte est dit comme s'il fuyait ses sentiments intimes pour des mobiles extérieurs. Mais c'est l'empereur de Rome, l'honneur comme l'amour constitue sa vie intime. Or il apparaît comme une projection d'un homme dit moderne, dont on anonne qu'il ne sait pas s'engager, qu'il ne peut pas assumer ses sentiments…! Lors du renoncement ultime, on voit une Bérénice, qui telle une petite fille narcissique, se rengorge lorsqu'Antiochus avoue son amour…Tout ça est très agressif, à la limite du supportable. Dans la salle il y a même eu des rires lors des tirades.
    Quel dommage!
    et la musique pour tout le dernier acte?? parceque la musicalité des vers de Racine ne suffit pas?
    Aucune harmonie dans les costumes, scénographie inepte, et des vers endommagés ( mauvaises respirations, certaines liaisons oubliées…) et souffleurs audibles…
    On sort avec l'envie d'ouvrir Bérénice et de laisser le texte se déployer dans la lecture silencieuse. Une représentation qui incite à un retour au texte…on a aussi envie d'inciter Muriel Mayette à lire Bérénice…

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