Ballroom / Arthur Perole / Théâtre national de Chaillot / Février 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre national de Chaillot, (c) Nina-Flore Hernandez

Dans son spectacle Ballroom, le chorégraphe Arthur Perole explore un croisement entre la tarentelle et le voguing. Six danseurs proposent ainsi ce grand écart entre la danse traditionnelle du Sud de l’Italie et celle des queers, des homosexuels issus des minorités new‑yorkaises : les « ballrooms » désignent d’ailleurs ces lieux où ce milieu gay se rejoint pour danser.

Lorsque le spectacle commence, les danseurs sont éparpillés entre la scène et la salle, ils se maquillent, se déguisent, interagissent avec le public. Lorsque le spectacle commence, on entend une musique techno avec des basses soutenues. Ils dansent sur cette musique, avec quelques mouvements, notamment dans les bras – qui rappellent ceux du voguing. À vrai dire, ces mouvements dansés m’ont plus rappelé une atmosphère de boîte de nuit, ce qui ne me dérange pas en soi, et j’aime sortir dans ces milieux de temps à autres. Mais au théâtre, est-ce véritablement ce que j’ai envie de voir ?

Arthur Perole prône la danse comme moyen de recréer du lien social : certes, mais dans ce cas-là, pourquoi inscrire son spectacle dans l’économie du spectacle vivant ? À la fin de Ballroom, les danseurs, sur fond de Donna Summer, invitent les spectateurs à venir danser avec eux. Pourquoi pas ? Mais finalement, il me semble que ce spectacle manque foncièrement de dramaturgie : de quoi voulait nous parler le chorégraphe ? À la différence d’un spectacle comme Crowd de Giselle Vienne, je n’apprends rien en voyant Ballroom, ne suis pas entraîné par un univers, une « histoire », une vision du monde. Quel dommage.

— Alexandre BEN MRAD

Ballroom, Théâtre de Chaillot. Un bâtiment imposant comme Paris en fait tant. A l’intérieur, en bas des marches, là, derrière la statue, la salle se remplit peu à peu. Les artistes se préparent, déjà sur scène, ils ont faim : faim de danse, faim de partage, faim d’abandon. Et c’est devant les yeux impatients des spectateurs qu’ils vont bientôt, enfin !, servir de catharsis, catharsis moderne dont la musique a des accents à la fois américains et russes ; expulser leurs démons pour que le public oublie les siens en partant.

Ils vont incarner, devant vos yeux ébahis et votre regard affamé, l’EXUTOIRE, un rituel vieux comme le monde. Ici, c’est à travers la musique qui pulse au rythme du coeur, à travers le mouvement des corps dans le vent, que ce rituel est façonné. Arthur Perole travaille aux côtés d’Anthony Merlaud pour la mise en lumière de ce rite, et associe six danseurs, chorégraphes et auteurs à l’écriture de leur propre part du rituel, pour la personnification.

Bientôt, par le pouvoir de la transe, les démons qui les hantent sortiront de leur antre, chassés à coups de danse et de cris, et iront tourmenter d’autres bonnes gens. Pour l’heure, le rituel se met en place, les artistes commencent à se mouvoir : petits, grands, énormes… les mouvements de bras et de cages thoraciques grandissent. Vont-ils exploser ? Mais non, seules les pensées et leurs cages explosent : les corps s’assainissent, exaltent. Sur scène et avec le public, ils partagent ce qui fait d’eux des individus et, ensemble, créent.

— Charlotte RENARD

« Entrez dans la danse », ou plutôt « laissez la danse vous traverser » : voilà ce à quoi nous invite Ballroom, actuellement au Théâtre de Chaillot, chorégraphié par Arthur Perole. Dans ce spectacle sans début ni fin, ce ne sont pas les danseurs mais les spectateurs qui font leur entrée, accueillis par la création musicale de Giani Casserotti, au croisement entre le disco, la techno et la pizzicca (musique traditionnelle italienne).

Sur scène, d’étranges créatures mi-fantastiques mi-carnavalesques se maquillent, se déguisent, se métamorphosent, rendant leurs identités sexuelles indéchiffrables. Progressivement, un rythme envahit l’espace. Du chaos des couleurs, des costumes et des gestes naît alors une pulsation commune, dans une salle désormais transformée en immense caisse de résonance. Bientôt en transe, les six danseurs se lient et se délient, s’abandonnent et se retrouvent, se séparant finalement de tout ce qui, dans leurs costumes, pourrait entraver la liberté jubilatoire du geste. À l’émancipation des normes, permise par le travestissement, succède ainsi une autre forme de libération, inverse mais non contraire : la mise à nue et la communion des corps.

La « salle de bal » moderne, éclairée tantôt comme une boîte de nuit, tantôt comme une pièce de tragédie, n’a donc plus rien à voir avec un lieu conventionnel et aristocratique, où chacun doit rester à sa place. Il s’agit d’un spectacle politique, radical et immersif, dans lequel le corps du danseur interpelle le corps social, et transmet même au spectateur le désir irrépressible de danser ! 

— Sara DELMAS

26 Février 2020. La salle Firmin Gémier du Théâtre national de la danse Chaillot est pleine à craquer. Ce soir, c’est la première de Ballroom, d’Arthur Perole, dont la réputation dans le monde de la danse contemporaine n’est plus à faire.

Le public éclectique s’installe tranquillement pendant que les danseurs se transforment sur scène, donnant naissance à six créatures vêtues de toiles de tulle, de ballons et d’autres accessoires hauts en couleur.

Voguing, disco, pizzica, tarentelle… les styles de danse se fondent les uns dans les autres. Les corps et les costumes dansent, commençant par une simple pulsation pour aboutir à l’explosion, l’extase, la transe absolue. Cette montée crescendo dévoile les corps des performeurs, loin des diktats de la danse classique et de la mode. Oui, des performeurs… puisqu’en plus d’être des danseurs, leurs visages laissent voir au public leurs émotions les plus intimes.

Malgré l’impression de chaos, tout est bien organisé. Et ces corps qui nous paraissent infatigables évoluent dans une dynamique de groupe, toujours en mouvement, à travers le plateau qu’ils s’approprient très bien.

Une dizaine de personnes quitte la salle avant la moitié du spectacle. Peut-être sont-elles dérangées par la musique électronique ? Ou bien, est-ce l’effeuillage subtil des protagonistes sur scène qui les met mal à l’aise ?  Ces questions resteront malheureusement sans réponse.

Ballroom a cependant réveillé en moi d’autres interrogations, bien plus intéressantes à résoudre. Le rythme peut-il habiter le corps jusqu’à le rendre esclave ? Ou bien, est-ce le groupe qui rend le corps individuel en proie aux mouvements collectifs ? Et surtout, que peut-on faire de plus libérateur et jubilatoire que de danser la vie, ensemble ?

— Laura SLAKMON