Aux rats des pâquerettes / Nabe (texte), Balabanov / Théâtre la Croisée des Chemins / Octobre 2019

Image d’entête : Fables de La Fontaine, 3e série, Épinal, Pellerin et Cie, 1888 (Bibliothèque de l’Institut, in-4° Erhard 394)

Dans les rues, sur les pavés, les journaux crient au scandale, aboient les infamies et se jouent des révolutions ; dans les théâtres, sur le plancher, c’est la « plèbe » qui s’exprime. Et c’est, ici, un fait illustré tout à la fois sur scène et par la scène elle-même, dans la pièce titrée Aux rats des pâquerettes et jouée dans le théâtre de « La Croisée des Chemins ».

Sur scène donc, et ici presque avec le public (dont la proximité certaine est en partie due à la taille du théâtre), un homme (interprété par Paco Balabanov) y parle seul pendant près d’une heure et dix minutes. Il y déroule avec application un monologue sanglant (pas assez diront certains, trop peu diront d’autres) traitant de la crise des Gilets jaunes mais surtout, et c’est là le plus intéressant, du traitement que l’ « élite » médiatique et intellectuelle lui a réservé, ainsi que de l’indécision révolutionnaire qui leur fait face.

Le texte a été réalisé à partir d’extraits prélevés dans une œuvre de Marc-Edouard Nabe, qui en est à la fois l’auteur et le co-metteur en scène avec l’aide du comédien Paco Balabanov. Autant par la mise en scène, traduite par un décor presque absent (se résumant à une simple poubelle) mais dont le papier (les journaux) prend peu à peu une place importante – jusqu’à l’étouffement du sol (nous y reviendrons), que par les propos du personnage : c’est à une heure quasi-cathartique que le crédule spectateur doit s’attendre. Quasi, car à l’inverse de la catharsis, le personnage ne nous libère pas de nos passions, mais nous reproche presque de ne pas en avoir, de ne pas plonger tout entier dans la fièvre révolutionnaire et brûlante des Bakounine, Kropotkine, Proudhon et autres penseurs anarchistes. L’Homme (car ce pourrait tout aussi bien être une femme, ici le sexe du personnage n’est pas déterminant), nous rend coupable de notre passivité consommatrice, laquelle se complaît dans un système préétabli et qui perdure grâce à l’indécision permanente de ceux qui prétendent faire une « révolution ». Tout le monologue se construit autour de cette idée : les Gilets jaunes sont une arnaque. On nous les vend comme des révolutionnaires tandis que ce ne sont que de simples citoyens, consommateurs avant tout, qui tentent de s’élever au rang de la bourgeoisie capitaliste et voudraient se doter d’un pouvoir d’achat égal.

Les auteurs de ce fourbe mensonge constituent le second thème principal du texte : les médias. Et c’est là que la mise en scène prend toute sa mesure. La scène est vide et sombre : un ou deux projecteurs qui éclairent humblement la scène, et un homme, seul. Une poubelle se distingue à sa droite. Peut-être des kilos de journaux sont entassés dedans et, peu à peu, sont jetés en l’air pour couvrir le sol noir et nu. Ainsi sont les médias : issus de la « fange des bourbiers de la route » (refléter celle-ci est par ailleurs le rôle de la littérature selon Stendhal). L’homme prend peu à peu leur place dans la poubelle et s’y enfonce tandis que la paperasse s’étale sur les planches.

Les journaux étouffent donc la scène qui ne peut plus respirer au vu du nombre d’informations (à la certitude/la neutralité douteuse) qu’ils déversent. Le texte – qui comprend de nombreuses références qu’il est préférable de posséder pour mieux en saisir l’humour délectable, semble donner à l’Homme – très paradoxalement, une posture de journaliste engagé qui analyse la situation au prisme de sa propre idéologie.

Par ailleurs, le titre, peu flatteur pour la pièce, prend tout son sens lorsque l’on nous en a exposé une explication qui le porte au rang du trait d’esprit plus que du jeu de mot.

La pièce ne vous donne rien. Elle ne vous accorde pas le moindre droit de réponse au discours révolté du seul et véritable révolutionnaire, dont le monologue deviendrait presque une tirade (nous intégrant au monde qu’il décrit). Conséquemment, il faut vous préparer à écouter un discours qui va jusqu’à son terme, qui se veut absolu dans ses idées mais surtout radical en tout point, car c’est bien là la force du texte : prendre à la racine le sujet.

Cette heure, confinée dans le petit théâtre, est à mon sens libératrice car le traitement que Nabe a réalisé sur le sujet est d’autant plus satisfaisant qu’il dénote du discours habituel et répétitif. Le clou du spectacle, du plaidoyer, est une ouverture formidable : un drapeau noir (comment ne pas y voir une référence à la couleur anarchiste ?) mais simple, qui nous octroie (enfin !) la possibilité d’y ancrer nos révolutions, les nôtres. Aux rats des pâquerettes est donc à voir, ne serait-ce que pour la discussion post-spectacle proposée par le comédien et qui permet de mieux comprendre l’origine de la pièce et d’entendre les opinions des spectateurs. Ce partage étant bien ce que les médias n’offrent plus : une interaction avec, et entre citoyens.

— Camille LOPEZ

Quand on entre dans le théâtre, on peut être surpris par la taille de la salle – qui est en réalité très petite. En effet, on compte seulement trois bancs pour les spectateurs et une scène, sans estrade, à même le sol. Le spectateur est tout de même bien assis, sur des coussins rouges et gris. La salle est loin d’être pleine, mais il est vingt heures et les lumières s’éteignent pour plonger le spectateur dans le noir. Alors une voix-off, masculine et grave, surgit du plafond. Elle décrit ce qu’elle voit devant elle : un champ de bataille moderne, des voitures qui brûlent, des militants en jaune et des policiers sur des chevaux. Elle veut donner à voir des images familières au spectateur, puisqu’il a pu en être témoin, de loin ou de près, lors des récents événements à Paris avec les Gilets Jaunes. La voix s’accélère, l’élocution est remarquable mais on se doute qu’elle a été travaillée et pré-enregistrée. Puis, quand elle se tait, les lumières se rallument et un comédien apparaît au centre de la scène. Seul sur scène – et cela pendant une heure, il nous délivre son point de vue, ou plutôt celui de l’auteur, Nabe, sur le mouvement social des Gilets jaunes.

Sa critique est violente et n’épargne personne. D’abord, les Gilets jaunes eux-mêmes – qui ont fait le pire des choix possibles : celui du pacifisme. C’est ce qui a entraîné leur chute et leur oubli, puisque selon l’auteur, ils auraient dû continuer et accentuer les violences. Les conseils donnés sont ironiques et grotesques : « plutôt que chanter la Marseillaise sous l’Arc de Triomphe, ils auraient dû pisser sur la flamme du soldat inconnu. » Pour lui, il ne peut y avoir de révolution sans violence, même si l’exemple de Gandhi prouve bien le contraire… Puis, vient le tour des policiers qui – eux, sont aussi responsables de la violence engendrée à cause de leurs armes, « des pistolets qui font perdre des yeux, des grenades qui font perdre des mains. » Enfin, une grande partie de la pièce est consacrée à la critique de la presse. Tous les journaux, tous les médias y passent : « BFM.TV », « Cnews », « Le Monde », « Libération ». Ils sont tous contenus dans une poubelle, où la lecture est intéressante et double. En effet, on peut interpréter la poubelle comme représentative du temps qui est passé, la révolution est oubliée et presque rien n’a changé…. Ou bien, les journaux et la presse sont à mettre à la poubelle puisqu’ils ne sont en rien objectifs, défendent Macron et sont bien contents de l’arrêt des violences.

Le texte souligne avec intelligence qu’aucun intellectuel n’a voulu encadrer le mouvement puisque de toute façon, le but ultime des Gilets jaunes n’est pas de diminuer la consommation mais de consommer comme les bourgeois. Même si l’acteur bouge beaucoup et joue avec la poubelle en la déplaçant ou même en se glissant à l’intérieur, son jeu reste assez sobre. Le ton est principalement sarcastique, sauf à la fin lorsque, montant sur la poubelle, accompagné d’un drapeau noir, il fait un appel à la révolution, non pas contre l’État mais contre la société. Sans l’État, la société est toujours là, c’est elle la principale responsable de l’aliénation des Hommes.

La force de la pièce reste le texte, qui sonne très bien dans la bouche du comédien. Il a été écrit par Nabe, aujourd’hui boycotté par la presse mais qui dans les années 2000 a connu un honorable succès. On peut cependant critiquer l’auteur dans le sens où les Gilets jaunes étaient un mouvement social qui nécessitait l’action, et qu’il est toujours plus facile de dire ce qu’il aurait fallu faire après coup. On se demande d’ailleurs où était l’auteur durant ces mouvements sociaux, peut-être aux côtés des manifestants – ou bien dans sa tour d’ivoire ?

— Simon HAFI

Cher théâtre de La Croisée Des Chemins,

C’est la deuxième fois que je te rends visite en traînant des pieds parce que t’es au fin fond du 15ème, parce que t’es tout rikiki et parce que ton affiche elle me donne pas trop envie… Et pourtant ! Toi, drôle de théâtre, c’est la deuxième fois que, contre toute attente, tu me donnes à voir du théâtre de haute voltige, du théâtre comme on en trouve difficilement à Paris, du théâtre sans langue de bois, sans filtre et sans fioritures. Qu’est-ce que ça fait du bien !

Du 15 au 29 octobre, tous les mardis soirs à 20h, au Théâtre de la Croisée des Chemins se joue une pièce au titre étrange : Aux Rats des Pâquerettes. Oui, vous avez bien lu. Non, je n’ai pas fait de faute d’orthographe. Ici, on s’adresse bien aux rats, ces animaux peu appréciés qui rampent dans les caniveaux et qui renversent les poubelles. Aux Rats des Pâquerettes c’est avant tout le titre du roman de Marc-Édouard Nabe, texte subversif et on ne peut plus actuel puisqu’il traite du mouvement des Gilets jaunes – mais pas seulement. Ce texte parle surtout de la révolution, la vraie, pas celle du samedi aprèm qu’on peut faire entre deux McDo’s pour se dégourdir les pattes. Et si l’on n’est pas obligés d’être d’accord avec tout ce qui y est dit, on ne peut que savourer cette langue bien pendue qui fait des pieds de nez à tout et à tout le monde, sans exception : les politiques, les flics, les médias, les Gilets jaunes eux-mêmes, les intellectuels, les comiques – d’Alain Finkielkraut à Jérôme Rodriguez en passant par Dieudonné, tout le monde en prend pour son grade !

Paco Balabanov interprète ce texte avec une grande justesse. Seul, sur un plateau muni pour seul décor d’une poubelle remplie de journaux (le message est clair), il est bluffant. D’une voix presque hypnotique tant elle emplit chaque mot de sens, le comédien parvient à nous tenir pendus à ses lèvres du début à la fin. Le texte est là, servi sur un plateau, porté par une voix pénétrante qui donne vie tout en sobriété à un texte haut en couleur.

Si vous ne savez pas quoi faire de votre mardi soir et que vous aimez le franc parlé, courez vite voir cette pièce toute en simplicité, qui pourtant percute et ne pourra pas vous laisser indifférent(s). Vous aurez en prime, à la sortie du spectacle, l’occasion de discuter du texte et de son interprétation avec Paco Balabanov en personne ! Qui dit mieux ?

— Alix PHILIPPOT

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