Andalucia

Concert symphonique | Salle Pleyel | En savoir plus


Les instruments s’accordent, les lumières s’éteignent, les retardataires prennent place. Enrique Mazzola entre d’un pas énergique, sous les applaudissements du public.
Cet après-midi, placé sous le signe espagnol, s’envole dès les premières harmonies. Le chef d’orchestre s’emballe, en se tordant, s’élançant vers son ensemble. Les archets dansent avec vigueur, sous les consignes de cette baguette, qui semble tout diriger et n’oublier personne.
C’est par Iberia de Claude Debussy que les festivités commencent. Je m’habitue progressivement au mélange de parfums des vieilles dames qui m’entourent pour écouter Les parfums de la nuit, excellemment dirigé par Mazzola. Il impressionne par sa gestuelle, sa délicatesse mais aussi son engouement. Nous ne voyons que son crâne d’où nous sommes, mais nous imaginons rapidement à quoi son visage peut ressembler, de près.

Le jeune pianiste Alexandre Tharaud s’installe pour interpréter Manuel De Falla. Eclairé comme il se doit, la partition installée, il est prêt. On attend avec impatience la douceur qui émane de l’instrument tant apprécié. Pourtant, nous avons du mal à distinguer les moments où les doigts touchent le clavier. Les violons, percussions et instruments à vents semblent avaler le piano, et l’homme avec. Sa main droite parcourt le clavier sur toute sa longueur, sa main gauche, quant à elle, effectue à plusieurs reprises des sauts dans les airs, plus spectaculaires qu’utiles. Très acclamé par l’assemblée, Tharaud revient sur scène, et prononce à haute voix « Scarlatti », avec un accent italien des plus convaincants, qui fait rire le public. L’orchestre alors se tait, et c’est un morceau de quelques minutes qu’il effectuera, avec une agilité parfaite. Nous sommes immédiatement réconciliés avec le son de cet instrument, si plaisant lorsqu’il est seul à s’exprimer. – Alicia Elkaim


Durant le mois de Mai, la salle Pleyel nous offre le plaisir d’écouter l’Orchestre National d’Ile-de-France, dirigé par Enrique Mazzola, réunit autour d’une nouvelle thématique, Andalucia. En effet, si ce concert symphonique mêle des références musicales française et espagnole, il s’agit plus particulièrement d’un tendre hommage à cette région située tout au Sud de l’Espagne : l’Andalousie, qui se caractérise par sa musique sombre, sensuelle et fascinante. Cette suavité musicale s’explique sans nul doute par ses origines, véritable mélange de différentes influences, puisant à la fois dans la musique populaire espagnole, la musique gitane et le style Al-Andalucia, héritier de la tradition mauresque.
Cette thématique choisie avec justesse par Enrique Mazzola résonne en quatre parties distinctes, débutant par Iberia de Claude Debussy, puis Nuits dans les Jardins d’Espagne de Manuel De Falla, se poursuivant par Trois études de Debussy orchestré par Michael Jarrell, et se terminant par Sinfonia sevillana de Joaquin Turina.

Lorsque la lumière décroît et plonge la salle Pleyel dans l’ombre, dans le bruissement des corps contre les fauteuils et les derniers murmures des spectateurs, les premières notes tranchent l’atmosphère, vives et crues, c’est la première partie d’   Iberia   , Par les rues et les chemins. Le rythme est saccadé, presque brusque, et paradoxalement les différents temps s’enchaînent avec douceur. C’est, peut-être, l’une des plus intenses parties du concert.    Iberia    est une pièce centrale de Debussy, ce grand compositeur français qui a bouleversé le langage musical du XXe siècle. Il accorda beaucoup de temps et de travail à cette pièce, et l’orchestration d’Enrique Mazzola en est assurément à la hauteur.
A la frénésie d’   Iberia           succède    Nuits dans les Jardins d’Espagne    de Manuel De Falla, et malheureusement, la transition n’est pas heureuse. La partie débute par En la Generalife où s’insère avec gaucherie le piano d’Alexandre Tharaud qui, durant tout le morceau, demeurera à côté. Sa retenue, mêlée à une sorte de préciosité, trouble la langueur mystérieuse de l’orchestre qui exalte un rythme fluide, constitué de boucles caressantes. Cette dissonance est pourtant à déplorer, car par la suite le jeune pianiste nous fait entendre toute sa virtuosité le temps d’un bis gracieusement accordé au public. Il choisit d’interpréter une    Sonate en ré mineur    de Domenico Scarlatti, et la grâce du piano seul retentit alors dans l’air, bouleversante.

Après un court entracte, le concert se poursuit avec    Trois études de Debussy         orchestrées par Michael Jarrell. C’est en 1992 que le compositeur suisse a repris ces études au piano de Claude Debussy, que ce dernier avait composé lors de la Première Guerre Mondiale. Bien loin de la tendance impressionniste souvent attribuée à Debussy, ces études ont une écriture nette, presque pointue, exacerbée par la réécriture de Michael Jarrell. L’orchestre dirigé par Enrique Mazzola en saisi toutes les nuances, et en rend chacun des détails sans pour autant tomber dans le maniérisme. Un plaisir.
C’est avec la forme plus libre propre à Sinfonia sevillana de Joaquin Turina que se clôt le concert. Composée en 1920, l’orchestration de Turina est ici marquée par une influence poétique que l’on retrouve d’ailleurs dans les titres de ces différentes parties. Quand Panorama ouvre les perspectives visuelles avec clarté, Por el rio Guadalquivir est proprement envoûtant de délicatesse et Fiesta en San Juan de Aznalfarache surprend par un éclatement de rythmes et de couleurs dans un final ardent.

Ainsi Enrique Mazolla nous ravit le temps d’un concert entièrement tourné vers la vision d’une Espagne inspiratrice, en nous enveloppant de sa chaleur grâce à la musique. Le choix des compositeurs est pertinent, les espagnols De Falla et Turina succédant à chaque fois à Debussy. Par ailleurs, si ce dernier s’est illustré par sa capacité à rendre perceptible la péninsule ibérique par delà la musique, il n’a de son vivant jamais mis le pied en Espagne, nous rappelant ainsi avec ironie l’une de ses citations célèbre :  ” L’art est le plus beau des mensonges “ (Claude Debussy). – Lola Le Testu