An irish Story / Kelly Rivière / Théâtre de Belleville / Novembre 2019

Image d’entête: Galerie du théâtre de Belleville, (c) David Jungman

L’oubli est-il le seul avenir envisageable, le seul avenir possible au sein d’une famille que le secret d’une disparition a scellée ? Kelly Rivière joue Kelly Ruisseau et aborde cette question de la mémoire individuelle – qui ne peut être que mémoire collective – dans cette représentation à la drôlerie fantasque et à l’inventivité débordante. La jeune femme se penche sur la disparition mystérieuse de son grand-père irlandais – et de ce point de départ, se font et se défont des personnages aux silhouettes mordantes, aux défauts cocasses et aux mimiques savamment caricaturées.

Par cette représentation, K. Rivière parvient à mettre en scène la dualité d’une mémoire qu’elle fait sienne – ou des scènes hilarantes de séduction, avec à la clé la relecture épique de la disparition – et qui malgré tout lui échappe. Comment avancer, comment envisager l’avenir si l’un des maillons est manquant ? Replongée dans les conflits anglo-irlandais, replongée dans une histoire de guerre et d’immigration, cette pièce se refuse au sérieux lénifiant et l’on en retient surtout la vitalité d’une actrice virtuose qui virevolte de rôle en rôle. Les accents des personnages, déclinés de l’irlandais rural au british le plus « posh » en passant par l’accent du midi, dessinent une histoire européenne aux cultures d’abord incompatibles. La famille Ruisseau est diablement sympathique, malgré ses défauts, ses non-dits et ses cruautés.

La scénographie dépouillée suffit à habiller la représentation et forme un écrin dans lequel l’actrice évolue. Les photos, qui deviennent des biens convoités, tapissent le fond de la scène et matérialisent dans leur disparité une histoire à trous. Ces vides, il semble que la venue au monde d’une nouvelle génération pousse K. Ruisseau à vouloir les remplir à nouveau. Comme si les choses qu’il n’avait pas été nécessaire de comprendre jusque-là devenaient un manque insupportable.

Redécouvrir l’histoire de quelqu’un, c’est le redécouvrir lui-même, mais ici point de sentimentalisme : le grand-père disparu aimait certes la femme qu’il a quittée pour ne plus jamais la revoir, mais demeurent dans l’ombre de cette figure retrouvée le spectre de l’alcool, le spectre de l’éloignement et de la pauvreté, lot des immigrés irlandais dans le Londres des années 70. De même, la musique traditionnelle et les chants ne viennent pas adoucir la réalité d’une Irlande qui fut longtemps prisonnière d’un catholicisme rigoriste. La poésie s’échappe pourtant de ces images éphémères, créées sur scène le temps d’une représentation et qui retiennent les applaudissements d’éclater trop vite de peur d’interrompre la magie.

— Mathilde CHARRAS

An Irish Story de Kelly Rivière : pas si seule en scène.

La pièce de et avec Kelly Rivière a conquis le public d’un Théâtre de Belleville plein à craquer. Elle y conte avec brio son histoire familiale, vraie et romancée.

Une histoire irlandaise

Kelly Ruisseau est une jeune française dont le grand-père irlandais a mystérieusement disparu dans les années 70. Pour mieux draguer divers hommes (de l’adolescent à l’homme mûr), Kelly use de techniques d’approche discutables mais efficaces, en inventant des destins romanesques à ce grand-père tour à tour gardien de phare mort en mer ou chef de l’IRA exfiltré. Kelly veut se faire remarquer en mentant sur un récit familial obscur – pour combler un véritable manque.

La recherche

Quand elle devient mère à son tour, Kelly brise le tabou. Interrogeant sa mère sur le sort du disparu, elle se heurte à un mur. Elle ira, alors, jusqu’à Londres pour soutirer des informations à la vieille Nanny, repartant bredouille et non sans fracas. Elle aura au moins emmené son fils pour découvrir l’Angleterre accompagnés de son frère, qui cherchait plutôt la junk food et les Anglaises. Ces traits d’humour assez caricaturaux – qui aident à dresser les portraits stéréotypés des personnages, ne font pas vraiment rire au début. Mais quand ce ton de stand-up laisse place à toute une variété de caractères, on se met à sourire et quelques éclats de rire viennent à nous surprendre.

Pas si seule

La prouesse de cette pièce repose sur l’étonnante habileté de Kelly Rivière à incarner toute une comédie humaine – une foule de personnages dont elle interchange les accents et et les expressions faciales à l’envi, au sein même de répliques. Elle dialogue, plurilogue et se coupe sans cesse la parole pour rendre vivant un texte millimétré. Le titre est forcément trompeur et on s’en rend vite compte : elle est tout sauf seule en scène. Si le décor est minimaliste, l’imagination du public est sollicitée par des descriptions fines et des dialogues très humains. On voit alors se dérouler comme un film devant nos yeux. Là est la qualité d’une histoire bien racontée.

Le voyage initiatique

L’enquête infructueuse devient naturellement une quête intérieure. Élevée à Lyon par une mère londonienne et un père franchouillard, le double de l’autrice – Ruisseau pour Rivière – fantasme ses origines faute de mieux les connaître. Avec un enfant symboliquement roux, la filiation nécessite explications et malgré la réticence de sa mère, c’est à deux qu’elles partent en Irlande sur les traces du grand-père, une fois de plus sans retour providentiel. Ce qu’elles retrouveront, c’est un pays familier et pourtant lointain, le point de départ de l’exil familial. D’abord fâchée, la mère se réconcilie avec cette culture dont elle a honte, entre alcoolisme et consanguinité. Les yeux de Kelly lui transmettront l’émerveillement pour les grands espaces et la danse.

Les racines gaéliques du prénom de Kelly disent son combat. En effet, elle se bat et se débat avec les fantômes de sa famille pour faire (re)vivre Peter O’Farrel, un prétexte qu’il ne faut pas attendre comme Godot. Contrairement à tous les membres de cette grande famille décousue, il ne viendra pas et c’est comme ça.

— Julian LE TUTOUR

Kelly, seule sur scène devant un décor – composé de photos de paysages et de portraits épinglées sur un fil, qui évoque l’histoire de sa jeunesse, de sa famille ; plus précisément de son grand-père disparu : le fameux irlandais Peter O’Farrel. Prétextant la quête de ses origines, la comédienne brosse ici le tableau d’une famille loufoque et métissée, de l’Irlande du Nord au Sud de la France tout en passant par l’Angleterre. Kelly Rivière incarne des personnages aussi différents que pittoresques et parvient à mêler l’humour british d’une mère passionnée par les biographies de dictateurs, la zen attitude d’un frère dragueur invétéré, fumeur de joints – et, finalement, le caractère anguleux d’une terrifiante grand-mère irlandaise à l’accent prononcé…

Le tour de force de la pièce repose selon moi sur la capacité de la comédienne à se transfigurer d’un instant à l’autre, d’une mère dépressive à sa fille obsédée par l’histoire de sa famille, d’une vieille campagnarde irlandaise en matriarche détective en plein cœur de Paris. Par sa maîtrise tant corporelle que vocale, elle nous fait oublier en quelques minutes qu’elle est seule sur scène et que tout le spectacle repose sur son habileté à nous faire vivre les douleurs et les non-dits, autant que les joies et les complicités d’une famille sur quatre générations.

Tout en présentant une histoire éminemment autobiographique, Kelly intègre des références historiques et politiques qui permettent aux spectateur.rice.s de « relire » les rapports entre Irlandais.es, Anglais.es et Français.es sous un angle humoristique, en fracassant tous les clichés… ou en les confirmant ! Alternant entre passages en français et en anglais, elle offre de multiples focalisations où chacune des contrées visitées se voit tournée en dérision, ce qui permet, au milieu des rires de la salle, de montrer le ridicule des idées reçues qui envahissent la société.

Bien qu’il ne s’agisse que d’une seule personne sur scène, la dimension théâtrale n’en pâtit pas. La scénographie repose davantage sur le rythme mouvementé, les contrastes d’atmosphère liés à la gestion de l’espace par la comédienne et les éléments du décor -comme son propre costume – que sur un jeu d’éclairages, ce qui prouve qu’avec des moyens relativement réduits, il est possible de proposer un spectacle de qualité, drôle et touchant.

Je vous recommanderais bien d’aller vous en délecter… mais c’est complet !

— Laure TOURDE-PRUDENT

Je vous préviens, la critique qui suit ne sera pas très nuancée… Pourquoi ? Tout simplement parce que la jeune comédienne Kelly Rivière m’a bluffée. An irish Story est définitivement une pièce à voir, s’inscrivant parmi les représentations après lesquelles je suis restée bouche bée en sortant de la salle : merci Kelly de m’avoir fait oublier le temps d’un spectacle mes soucis du quotidien ! 

Un petit résumé de la pièce ? Une comédienne talentueuse, seule sur scène, réussit à capter le regard du public pendant 1h30 non-stop : elle y incarne Kelly, une jeune franco-irlandaise à la recherche de son grand-père disparu. Ce serait vous mentir que de dire qu’elle incarne uniquement Kelly… Elle incarne également – et brillamment, tous les autres personnages de l’histoire, si bien qu’avec une comédienne en scène et un décor minimaliste, le public arrive tout de même à s’imaginer la scène, la situation réelle, se représentant aisément l’ensemble des personnages incarnés. L’histoire est à vrai dire très simple, mais tout le talent est là à mon avis : réussir à garder l’attention du public par le jeu d’acteur, par la mise en scène, les références… J’ai aussi particulièrement apprécié le fait qu’en plus de tout ce qui est énuméré précédemment, le script délivre de nombreuses informations historiques et culturelles, parfois exagérées dans un but humoristique. Tout était pertinent. Kelly Rivière m’a faite chavirer : tantôt les rires, tantôt les larmes aux yeux. 

Peut-être une déception, liée au fait d’avoir choisi d’agencer des photos en arrière-plan presque uniquement dans un but de décor : j’aurais peut-être apprécié un peu plus de “jeu”, de rapport direct entre ces photos et la comédienne. 

Je remercie la Sorbonne de nous permettre de voir de telles représentations, vers lesquelles nous n’aurions peut-être jamais dévié notre regard, nous n’aurions peut-être pas pris la peine de nous déplacer. 

Bref, un spectacle réussi haut la main, pendant lequel nous restons captivés du début à la fin. Ce n’est pas tant l’histoire en elle-même qui intéresse, mais plutôt tout le jeu d’acteur qui l’entoure.

— Anaïs VALLIERES