Rigoletto

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Le samedi 14 mai à 19h30, l’Opéra Bastille a proposé, sous la direction de Pier Giorgi Morandi, une représentation d’un des opéras les plus célèbres de Verdi : Rigoletto. Cette œuvre phare du bel canto, est un mélodrame en trois actes sur un livret écrit par Francesco Maria Piave, adaptation du drame romantique de Victor Hugo, Le roi s’amuse. L’intrique se passe à Mantoue, dans un cadre qui n’est pas sans faire écho au Lorenzaccio de Musset : le Duc (Francesco Demuro) est un libertin, coureur de jupons qui ruine nombre de réputations des jeunes filles de la ville avec l’aide de ses courtisans et de son bouffon, Rigoletto (Franco Vassallo). Ce dernier, apprécié du Duc mais craint ou haïe par le reste de la cour, a une fille jeune, candide et magnifique : Gilda (Irina Lungu). Malgré ses efforts pour la garder éloignée de l’appétit amoureux insatiable du Duc, ces derniers se rencontrent et tombent amoureux. Mais, c’est aussi l’attention de toute la cour qu’elle attire : les courtisans ont fini par apprendre l’existence de la belle Gilda, qu’ils croient être la maîtresse du bouffon. Pour se moquer de ce dernier, ils décident d’enlever la jeune fille pour l’amener au Duc. Rigoletto, après avoir constaté le méfait, se rend alors au palais pour menacer les courtisans, implorant qu’on lui rende sa fille. Après moult supplications et menaces, les portes des appartements du Duc s’ouvrent, Gilda en sort, pleurant mais toujours éprise du beau jeune homme qu’est le Duc. Rigoletto promet alors de venger sa fille malgré les réticences de celle-ci. L’acte trois se déroule dans une auberge où le Duc doit être assassiné par un spadassin, Sparafucile, engagé par le bouffon. Alors que la tenancière, sœur de Sparafucile, est l’objet des avances du Duc, Rigoletto et Gilda se tiennent à l’écart, le père espérant que cette scène ouvrira les yeux de sa fille. Malgré le constat de l’infidélité de son bien-aimé et la demande de son père de quitter la ville sur le champ, Gilda, qui a compris le plan ourdit par Rigoletto, reste et décide de se sacrifier pour celui qu’elle aime. Au cœur de l’orage, elle frappe à la porte de l’auberge et reçoit les coups de Sparafucile à la place du Duc. A minuit, Rigoletto revient réclamer le sac devant contenir le corps du Duc, mais avant de jeter le cadavre dans la rivière, il décide d’en vérifier le contenu pour découvrir alors avec horreur sa fille agonisante. Elle s’éteint quelques instants plus tard dans ses bras en lui demandant pardon.

Le metteur en scène, Claus Guth, a donc eu deux grandes possibilités s’offrant à lui : une présentation classique en costume d’époque, ou alors s’en écarter pour approfondir un axe singulier du drame, option qu’il a choisie. Alors que les premières notes de l’ouverture retentissent, on voit un homme seul sur une scène nue : ses vêtements sont élimés, sur son visage on distingue les reliefs d’un maquillage de clown, devant lui, une simple boite en carton. Alors qu’il ouvre celle-ci et dévoile son contenu, dont la robe sanguinolente de sa fille, le panneau du fond de scène s’ouvre et laisse apparaître un second personnage, un second Rigoletto en costume pimpant de bouffon. Le parti pris de cette mise en scène est donc de faire de tout l’opéra un souvenir au fond d’un carton, au fond de l’esprit ténébreux d’un clown triste. La scène, le théâtre est cette boite, décor sobre que le spectateur doit décoder et qui sert de temps à autre de surface de projection d’images qui apparaissent comme des lambeaux de souvenirs. Pendant tout l’opéra, ère ce premier Rigoletto, celui du présent, celui qui s’est tu, accablé par la douleur, vivant comme un fantôme dans ses souvenirs. L’axe problématique choisit pour cette mise en scène de l’opéra de Verdi est donc le temps : comment le passé et le présent peuvent-ils cohabiter dans un esprit torturé, projeté sur une scène ? « Toute cette histoire [est] le songe d’un songe, le rêve d’un rêve », le souvenir d’un souvenir pourrait-on ajouter (Zazie dans le métro, Raymond Queneau) voilà comment nous est présenter ce mélodrame. Cet onirisme cauchemardesque, qui fait voir les pensées les plus sombres de Rigoletto,  permet également au spectateur d’apprécier l’évolution de Gilda, son apprentissage de la vie qui se conclue de façon funeste. Alors que son père vient lui rendre visite dans l’acte un, sur cette scène-souvenir quatre Gildas sont présentes, de l’enfant à l’adulte qu’elle est en train de devenir. L’ainée, celle qui appartient au présent, se place non dans une continuité mais dans une rupture avec les autres : elle porte toujours la robe blanche virginale s’éloigne de son père adoré pour être dans les bras du Duc jeune et beau, stricte opposé de son bouffon.

 De par la simplicité des décors, les chanteurs sont le centre de l’attention, ce qui est renforcé par un éclairage précis, mettant en relief chaque personnage dans leur individualité, les faisant un temps sortir des ténèbres.  Les costumes restent eux aussi sobres : ensembles noirs pour les courtisans, rehaussés de pourpre pour les Duc, pourpoint à losanges caractéristique pour Rigoletto… Il y a cependant deux exceptions : à l’ouverture du premier acte lors du bal organisé par le Duc, les personnages sont en habits Renaissance, clin d’œil à l’époque à laquelle renvoie originellement le livret mais dont la pertinence reste peut-être discutable. L’autre exception est dans l’acte trois : costumes à plume et paillettes des danseuses de revues dans l’auberge. Cette extravagance tape à l’œil est comme là pour rappeler à la fois le libertinage débridé d’un Duc qui sniffe un rail de cocaïne avant d’entamer son air, mais aussi qui marque le gouffre qui le sépare de Gilda, simple et pure telle une colombe.

Cette représentation rend justice à la puissance dramatique de l’œuvre de Verdi. Le XIXe siècle est pour l’opéra l’époque de la complexification psychologique des personnages : ils sont dynamiques et évoluent tout le long de l’œuvre, poursuivis par des dilemmes moraux et sentimentaux inextricables que la mise en scène ici choisie illustre de façon convaincante, tout particulièrement pour Rigoletto que l’on voit sombrer peu à peu. Avec Verdi, et peut-être tout particulièrement Rigoletto, l’important n’est pas l’illusion théâtrale mais l’émotion. Cette émotion est transmise par la mise en scène, mais d’abord par des chanteurs qui se révèlent puissants mais aussi délicats portant l’opéra dans toute sa subtilité. Peut-être aurait-on pu espérer plus de verve de la part de Franco Vassallo dans des aires tels que « Si vendetta ! » où Rigoletto exprime toute sa rage et révèle la dimension brutale de son personnage. Mais cela n’entame en rien la maitrise musicale et scénique qui est déployée pour cet opéra à Bastille : le spectateur s’enfonce peu à peu dans cette boite de carton, voyant la tragédie qui se déroule devant lui presque à travers les yeux de Rigoletto.

Alix Stéphan

Samedi 14 mai, l’Opéra Bastille proposait une représentation de Rigoletto, opéra de Giuseppe Verdi en trois actes, mis en scène par Claus Guth. A partir d’un livret de Francesco Maria Piave et inspiré par Le Roi s’amuse de Victor Hugo, Rigoletto, à travers l’histoire tragique d’un bouffon, propose une vision sans concession de la Cour et de ses vices. Car le dénommé Rigoletto (magistralement interprété par le ténor Franco Vassallo), au service du duc de Mantoue, véritable don Juan, en a assez des courtisans et de leur condescendance – les tensions sociales s’exacerbent.

La condition d’un bouffon est difficile, surtout lorsque l’on a été maudit par un duc que l’on a offensé et que l’on ne peut exprimer ses véritables sentiments. Mais heureusement pour lui, il trouve du réconfort en sa fille unique, Gilda (la soprano Irina Lungu, qui, bien que souffrante, a parfaitement joué son rôle de jeune fille devenant femme grâce – ou à cause – de l’amour), qui n’a le droit de sortir que pour se rendre à l’église. Son père protège farouchement sa vertu. Pas assez, apparemment, puisque Gilda fait la connaissance du maître de son père, qui lui jure un amour éternel. Il n’en faut pas plus pour que cette jeune fille, élevée dans l’ignorance, conçoive une affection qui lui sera fatale. Car la malédiction plane toujours, surtout dans un monde où la tromperie et les masques sont de mise.

Après un démarrage assez lent qui ne laissait rien présager de bon, l’opéra s’intensifie au fil des actes. Le début me convainquait d’autant moins que le décor minimaliste (la scène figure une espèce de boîte en carton, qui rappelle la boîte rempli de vieux souvenirs sur la scène) et l’utilisation d’extraits filmés me laissaient perplexe. Le spectateur a bien saisi que Gilda devient femme lorsqu’elle rencontre le duc de Mantoue, nul besoin de lui montrer une petite fille portant une perruque blonde et se maquillant les lèvres pour lui faire comprendre. Le public semblait lui aussi assez dubitatif au vue des applaudissements.

Mais l’histoire s’emballe à partir du deuxième acte. Les airs connus de tous grâce aux publicités, tels que ”La donna è mobile” du duc de Mantoue (on sent que le ténor Francesco Demuro prend plaisir à interpréter ce rôle) ou ”Duca! Duca!”, donnent du rythme à la représentation. Les comédiens eux-mêmes paraissent plus enthousiasmés par ce qu’ils font. Il faut par ailleurs saluer la prestation de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, impeccable, et les efforts au niveau de l’éclairage, qui mettent en valeur les corps et augmentent la tension par des effets d’ombre. Les péripéties s’enchaînent jusqu’au dénouement final, tragique pour le pauvre Rigoletto. Les spectateurs ont suivi, tous les artistes sont acclamés. On pourra cependant regretter que les personnages secondaires, qui auraient pu être intéressants, comme la gouvernante Giovanna, ne soient pas plus développés. En somme, un opéra de qualité. Il n’y a qu’à entendre, à la sortie, les gens siffloter les airs que j’ai cités plus haut pour le comprendre.

Aurore Campagne

« Un père malheureux qui pleure sur l’honneur qu’on vient de ravir à sa fille, qui se fait moquer par le bouffon du roi, qui maudit le bouffon, et la malédiction qui frappe ce bouffon de la manière la plus terrifiante, tout cela me semble à la fois moral et grand, très grand. » écrivait Verdi à Piave, son librettiste, au sujet de ce qui deviendra l’opéra de Rigoletto.

Verdi emprunte son sujet à la pièce de Victor Hugo Le Roi s’amuse. Rigoletto est une œuvre qui consacre le style réaliste de Verdi ; sur scène ne sont représentés que des hommes, duc, courtisans, assassin, bouffon, amant, prostituée. La censure en 1850 réagira violemment contre l’opéra qui devra être modifié : le contexte ne sera plus la cour de France de François Ier mais un duché indépendant ; la scène où Gilda est avec le duc dans la chambre du palais ne sera pas écrite.

À la représentation de Rigoletto à l’Opéra Bastille le public n’est choqué que de la mise en scène : une boîte en carton, qui occupe toute la scène, sert de décor pour les trois actes. Mais ce choix n’est pas provoquant, pas de profusion de luxe, seulement quelques danseuses pendant l’air « La donna è mobile », de la sécheresse en somme mais qui s’accorde parfaitement avec le sujet de la malédiction frappant Rigoletto, le bouffon du roi. En revanche : pourquoi ces films ? Rien ne justifie ces projections ponctuelles sur le rabat supérieur de la grande boîte en carton. C’est kitsch, ça se veut moderne, ça en devient snob. On y voit une petite fille qui court dans un champs de blé : en plus d’être ridicule cela n’a aucun rapport avec l’opéra. Ces films au-delà de la niaiserie sont d’un mauvais-goût surprenant. Le metteur en scène a-t-il voulu délasser son public ? Il n’aurait pas le sentiment d’être de son temps s’il n’utilisait pas le film. Le problème est inhérent à cette illusion partagée que la modernité se gagne en voulant être moderne. Au théâtre les corps sont mis à nu, à l’opéra le décor sert d’écran de projection. Autant dire que les spectateurs ne sont pas au bout de leur peine. Mis à part ces vidéos lamentables la musique est exceptionnelle. Quel plaisir d’entendre la puissance d’une voix, ô siècle de l’écoute numérique ! Pour des oreilles novices de la musique ès opéra, Rigoletto n’est pas d’un abord difficile. Au contraire, la pièce structurée principalement en duos est intime ensemble que vivante. La diversité est étonnante, reflet des nombreuses émotions de la pièce : séduction d’une fille, malheur d’un père, assassinat, débauche, etc. On comprend ce qu’aimer veut dire. Et cela ne nuit en rien au divertissement. « Racontées par Verdi, les plus sordides histoires de meurtre et de vengeance reprennent de la noblesse » écrit Jean-François Labie dans Le Cas Verdi « Inacceptables dans « Ciné-Police », elles ont revêtu le grand manteau du tragique. Tout le monde est capable de chanter dans son bain Rigoletto. Et d’y trouver du bonheur. »

Carmenta Cumes

Présentation : Rigoletto est un opéra italien inspiré de la pièce de Victor Hugo, Le roi s’amuse, drame romantique présenté pour la première fois en 1832. Pour ceux qui comme moi l’ont lu, difficile de séparer l’intrigue de son personnage principal, ou du moins central, celui du bouffon Triboulet, personnage historique n’étant donc pas seulement une fantaisie de l’auteur. Quelle est la clef de son adaptation ? Alors bien sûr, on pense à Molière et ses comédies ballets mais si toute pièce écrite est déjà un spectacle vivant, ce n’est pas une mince affaire que de mettre en musique l’auteur des Misérables. C’est à Giuseppe Verdi que revient cette tâche et l’opéra en trois actes et quatre tableaux,  est donné le 11 mars 1851 sur un livret de Francesco Maria Piave. Le mélomane novice reconnaîtra Verdi pour être le compositeur italien, auteur de La traviata, mais si : vous avez tous son air en tête !

A l’opéra ce soir : à quelques minutes du début de la représentation, j’entre dans un lieu devant lequel je me suis si souvent attardée, l’Opéra Bastille. Salle moderne inaugurée en 1989, elle est dorénavant acceptée comme un haut lieu de la culture parisienne au rayonnement international. Je suis préparée à voir 2h35 de spectacle, adepte de théâtre, cela ne m’est pas extraordinairement long et semble idéal pour une immersion dans un univers spectaculairement étranger. Les noms de la direction musicale et de la mise-en-scène me sont, je l’avoue, inconnus : Nicola Luisotti, Pier Giorgio Morandi et pour finir Claus Guth. Mais cela a aiguisé ma curiosité, c’est le principal.

Un spectacle sur le fil du rasoir : ce soir, Rigoletto est joué par Franco Vassalo mais sur scène le personnage prend vite le pas sur l’interprète. Je me perds au début dans la lecture des surtitres que je dédaigne en français préférant ceux dans la langue de Shakespeare mais mon attention est bientôt happée par ce qu’il se passe sur scène et mon regard devient, en quelque sorte, itinérant. Du fond de la scène marquée d’un sceau sombre et sobre se détachent des figures qui n’ont rien d’austère : c’est bien là un clown qui s’agite, ici, des danseuses de cabaret et tant de personnages disparates. Pourtant, lorsqu’ils chantent, ils sont réunis par l’unité opératique, pour le bien du spectacle. Je ne vais pas mentir, si je suis séduite par la musique qui offre une résonance sans pareil, je le suis moins par les chants, les visages aux mimiques d’un autre siècle sur des corps en blouson de cuir offrent un ensemble trop éclectique à mon goût. Mais comment ne pas être impressionné. Malgré un avis mitigé, en sortant dans la fraîcheur d’un mois de mai peu clément, je sais qu’un jour je reviendrai à l’opéra.

Cloé Belaparte

Pour le premier opéra auquel j’assistai, Rigoletto n’allait pas me décevoir. J’en avais une connaissance substantielle, j’avais déjà entendu les airs fameux comme « Questa o quella per me pari sono » et je connaissais l’histoire du bouffon dont on enlève la fille et qui se sacrifie pour son amour malgré l’infidélité de son amant. L’intrigue se situe en Italie bien que rien n’y fasse penser dans la mise en scène de Claus Guth si ce n’est la langue des airs. Lors d’un bal, Rigoletto se moque de Monterone dont la fille a été séduite par le duc. Monterone maudit le duc et Rigoletto. Le désespoir de Rigoletto est latent et Franco Vassalo, l’interprète de Rigoletto, rend le fameux « Ah ! La maledizione » très intense et grave. Par un subterfuge, c’est au tour de Gilda, la propre fille de Rigoletto que ce dernier surprotège, d’être livrée au duc pour subir pareil sort. Elle est enlevée par les courtisans du duc. Pour venger son honneur, Rigoletto fait appel à un tueur à gages mais il en vient, par malédiction, à provoquer la mort de son enfant adorée.

La mise en scène de Claus Goth se concentre sur les personnages ce qui permet de les rendre fort attachants. L’air final durant lequel Gilda meurt est plein de tensions, d’émotions et a provoqué en moi des sensations uniques et fortes. Il n’y a plus rien autour d’eux que de la lumière blanche et le drap dans lequel Gilda gît. Pourtant, si le décor minimaliste a permis de remettre les personnages au centre de l’opéra, il ne permet plus d’identifier l’action. Les différents tableaux se passent tous dans une boîte en carton géante alors que le livret prévoit d’importants changements de décors. Quelques parties sont amovibles et signalent des changements de tableau mais sans que l’on puisse identifier où l’on est et ce que l’on y fait. Rien n’est suggéré et les images diffusées de temps à autre sur les faces du carton distraient l’attention sans rien apporter à l’action. On voit un pigeon qui picore du pain, deux mains qui se tiennent alors si on comprend aisément le rapport avec ce qui se passe, elles n’apportent qu’un peu de vie au décor fade choisi par Claus Goth.

Lenaïc Couderc

Rigoletto est à terre. Il se traîne silencieusement, terrassé par la douleur. Il observe son double qui, porté par les martèlements des timbales, vitupère contre les courtisans « vil razza dannata », « race vile et damnée ».

Rigoletto, c’est le célèbre héros éponyme de l’opéra verdien: un bouffon, qui divertit la cour du duc de Mantoue par ses réparties acerbes, mais surtout un père qui veille sur sa fille, Gilda. L’enlèvement de cette dernière par les courtisans laisse entrevoir le dénouement tragique de l’œuvre : la mort accidentelle de Gilda et le désespoir de son père.

L’opéra en trois actes était présenté cette saison à l’opéra Bastille. Nicola Luisotti et Pier Giorgio Morandi en assuraient la direction musicale, Claus Guth la mise en scène.

Munie de mon ticket je trouve ma place dans la rangée 7, éteins mon téléphone et observe l’orchestre s’échauffer avant que la salle ne soit plongée dans le noir et le silence.

Le premier acte s’ouvre sur un homme éploré, serrant une robe ensanglantée sur le prélude glaçant en do mineur.

Claus Guth a construit sa mise en scène sur le principe de la boîte du souvenir. A la manière de Pandore, Rigoletto -désormais pauvre hère- fait ressurgir ses plus douloureux souvenirs d’une boîte en carton d’où il tire le tissu entaché du sang de sa fille, mais aussi d’une boîte immense qui constitue l’espace scénique.

Un parti pris minimaliste, celui de Guth? Pas vraiment. Ce dispositif va très vite être attifé d’accessoires et d’atours superflus. Malgré quelques trouvailles astucieuses, tel le cercueil de lumière qui matérialise une présence impalpable de la mère disparue, c’est une impression de pesanteur qui subsiste. C’est une impression de pesanteur qui subsiste, renforcée par les projections qui ponctuent les trois actes. Elles ont pour but évident de souligner certaines thématiques (la fin de l’enfance, le double, le poignard…) mais ne parviennent qu’à créer une lourde redondance.

La multiplication des espaces scéniques m’a également laissée dubitative. Comme une sorte de théâtre dans le théâtre, on assiste à une rétrospective en mime de « la nuit d’horreur » qui souligne bien l’infamie des courtisans.

Mais alors que chacun se redresse aux premières notes du fameux air « la donna è mobile », nous voyons entrer en scène une revue de danseuses toutes en plumes et paillettes qui se pâment sous l’œil d’un duc extatique, soudain très en forme après quelques rails de coke. Ma voisine rit, je ris, le public tout entier s’esclaffe devant cette apparition inattendue. Tout le monde sauf Gilda qui se meurt d’amour devant la révélation du maître volage, seule dans un coin de la scène, oubliée du duc et de son public. Si le duc apparaît comme superficiel et ridicule, le tragique qui naît du contraste entre l’air joyeux du duc libertin et Gilda n’en reste pas moins annihilé par cet effet, certes comique mais peut-être pas très pertinent.

L’accumulation affaiblit considérablement la portée de l’œuvre. Cette mise en scène constituait une sorte de petit théâtre de poche dans lequel un pauvre bouffon voit le drame de sa vie se nouer.

Claus Guth s’est laissé aller à trop d’ornementation. Less is more aurait dit son compatriote Mies van der Rohe.

Le carton se referme, les spectateurs applaudissent puis se dirigent vers les vestiaires. Dans les escaliers qui nous mènent à la sortie, une dame -qui a visiblement profité du bar pendant l’entracte- s’extasie sur la beauté de la musique.

De fait, la musique était magnifique. Verdi est le maître italien des grands opéras populaires. Ses œuvres oscillent entre le bel canto romantique et le vérisme, porté en littérature par Verga. Il est indissociable du Risorgimento. Son nom lui-même fut un sigle révolutionnaire pour l’unification de l’Italie, à travers l’anagramme :“Viva Vittorio Emanuele RDItalia (Vive Victor-Emmanuel Roi D’Italie). C’est donc un grand homme et musicien qui composa le mélodrame Rigoletto en 1851 pour le théâtre La Fenice de Venise, en s’inspirant de la pièce controversée de Victor Hugo Le Roi s’amuse. Les duos, trios et quatuors se succèdent dans un ensemble d’une puissante expressivité. Les chanteurs et les chœurs énergiques font retentir les élans de la partition avec brio, la partition avec brio, avec un “bémol” pour le ténor Michael Fabiano qui jouait un duc un peu fade. Certes, écouter Pavarotti tout un après-midi avant d’aller au spectacle n’était peut-être pas le meilleur des préludes. La ponctuelle d’Irina Lungu excusée en début de spectacle fut inaudible et elle incarna parfaitement Gilda.

Quant à l’orchestre, ce soir-là dirigé par Pier Giorgio Morandi, il fut tout entier au service de la musique verdienne.

Au final, un spectacle qui n’emporte pas la conviction totale. Malgré la très grande qualité de la musique et du chant, la mise en scène m’a laissée quelque peu indifférente. « Fais-moi rire bouffon » ordonne le duc à Rigoletto : on rit en effet, mais on ne pleure pas.

Melina Mattia

Rigoletto est un mélodrame en trois actes, dont le livret est de Francesco Maria Piave et la musique de Giuseppe Verdi (1813 – 1901). Inspiré de la pièce de Victor Hugo Le Roi s’amuse, l’opéra fut créé à Venise au Théâtre de La Fenice, le 11 mars 1851.

L’action se situe à Mantoue, au XVIe siècle. Lors d’un bal au palais ducal, Rigoletto (bouffon bossu du Duc de Mantoue) se moque du Comte Ceprano dont la femme est courtisée par le duc,  libertin cynique et grand coureur de jupons. Il se moque aussi de Monterone qui fait irruption pendant le bal, dont la fille a été séduite également par le duc. Monterone va alors maudire le duc et Rigoletto. Par un subterfuge, c’est au tour de Gilda, la propre fille de Rigoletto que ce dernier surprotège, d’être livrée au duc pour subir pareil sort. Pour venger son honneur, Rigoletto fait appel à un tueur à gages mais il en vient, par malédiction, à provoquer la mort de sa fille adorée.

La représentation de Rigoletto à l’opéra Bastille du 14 mai 2016 a eu pour metteur en scène Claus Guth et pour directeur musical Pier Giorgio Morandi. Konrad Kuhn a également collaboré à la mise en scène et à la dramaturgie. Christian Schmidt a réalisé les costumes et les décors. Olaf Winter s’est occupé de la lumière, Teresa Rotemberg de la chorégraphie. L’orchestre et les chœurs sont ceux de l’Opéra national de Paris, le chef de coeur pour cette représentation étant Joré Luis Basso.

Le Duc de Mantoue fut interprété par Francesco Demuro, Rigoletto par Franco Vassallo, Gilda, la fille de Rigoletto, par Irina Lungo, Sparafucile, le tueur à gage, par Andrea Mastroni, sa sœur, Maddalena, par Vesselina Kasarova. Giovanna, la gouvernante de Gilda, était incarnée par Isabelle Druet, le comte Monterone par Mikhail Kolelishvili, Marullo, un noble, par Michal Partyka, Matteo Borsa, un courtisan, par Christophe Berry, le comte de Ceprano par Tiago Matos, la comtesse de Ceprano par Andrea Soare, un Huissier de la cour par Florent Mbia, le page de la duchesse par Adriana Gonzalez. Le double de Rigoletto fut interprété par Pascal Lifschutz.

Le prélude met le spectateur dans une ambiance pesante et dramatique, posant le jalon de la malédiction, ce qui contraste avec l’ambiance festive dans laquelle commence l’acte I. La musique transporte immédiatement dans les différents thèmes abordés par l’œuvre de Verdi. Elle est assez changeante et tantôt joyeuse, tantôt dramatique, ne perdant pas de vue la malédiction qui frappe Rigoletto. Ce dernier a continuellement un double sur la scène. Gilda est représentée elle aussi par des doubles d’âges différents à plusieurs reprises.

Les décors sont très épurés, les murs dénudés. Un escalier vient parfois s’ajouter à l’ensemble. Les costumes sont d’époque moderne pour la première scène et reprennent donc l’histoire de l’opéra qui se déroule au XVIème siècle. Des vêtements contemporains ont été choisis pour la suite et permettent au spectateur de focaliser sur l’oeuvre et le jeu des acteurs. Bien que très sceptique par les mises en scène modernes, je trouve celle-ci particulièrement réussie. La mise en scène est fidèle au texte initial. Les attitudes des personnages poussent le spectateur à un meilleur ressenti au niveau des émotions dégagées par la musique.

Le spectateur est captivé par la musique et le jeu des personnages. Il est transporté dans les différentes actions et attend avec une certaine impatience le dénouement, qu’il n’est pas en mesure de prévoir. Il sent les émotions des acteurs.Drame de passion, de trahison, d’amour filial et de vengeance, Rigoletto offre non seulement une parfaite combinaison mélodique et dramatique, mais met en évidence les tensions sociales et la condition féminine subalterne dans laquelle le public du XIXème siècle pouvait facilement se reconnaître.

Pauline Lévêque
Photo : Anni Leppälä