Yvonne, Princesse de Bourgogne / Philippe Boesmans, Luc Bondy / Palais Garnier / Mars 2020

Image d’entête : galerie de l’Opéra de Paris, Saison 19-20, (c) Vincent Pontet

Yvonne, Princesse de Bourgogne est un opéra comique de Philippe Boesmans mettant en scène l’histoire d’une jeune fille apathique, renfermée et un peu gauche, Yvonne, que le fils du roi demande en mariage par défi, pour choquer les convenances ou pour amuser la cour – ses raisons sont obscures et bien loin d’amuser l’entourage du prince. La présence d’Yvonne attise la frustration de ceux qui tentent de la faire parler, les moqueries de ceux qui la traitent de monstre et lui refusent d’être une femme, la méfiance de ceux qui aimeraient la tuer…

Censée illustrer de façon cynique et sordide la mise à mort progressive du bouc émissaire, il m’a semblé que la mise en scène atténuait trop la cruauté de la pièce en n’en dévoilant que le comique et le burlesque. La mise en scène, colorée et extravagante, est certes drôle et décoiffante mais rend opaque la violence de cet opéra dans lequel on peut voir une illustration de la thèse du bouc émissaire de René Girard. En effet, cette jeune fille n’a rien demandé à personne. Et, contre son gré, on la fait venir au palais pour se rire d’elle et l’assassiner lorsque son comportement loufoque cesse de faire rire. Autrement dit, tout ce qui, chez elle, attise les curiosités devient par la suite objet de haine – non pas parce qu’Yvonne aurait mal agi mais parce que seule compte au yeux de tous sa bizarrerie, ce signe distinctif que la communauté observe avec une même passion vengeresse alors même qu’Yvonne ne cherche jamais à se distinguer : elle est juste différente.

Cette dimension plus dramatique de l’opéra n’est pas exploitée de façon claire dans la mise en scène puisqu’on y rit beaucoup mais qu’on ne s’y sent jamais gêné. Mais peut-être que c’est là le sens de la mise en scène. Si les spectateurs ont beaucoup ri, ce n’est pas la faute d’une mise en scène qui n’exploiterait pas assez la violence de la pièce. Puisqu’au fond, les faits sont là ; Yvonne est tuée à l’issue d’une fête organisée en ce but. Si donc nous sommes capables de rire de ce spectacle, c’est que l’opéra Yvonne, princesse de Bourgogne est capable plus que nul autre de nous faire nous complaire dans notre propre inhumanité.

— Albane LE CABEC

Burlesque et engagé.

Contre toute attente, la prise de position du Palais Garnier, soutenant les grévistes contre la réforme des retraites, donne déjà un avant-goût de la pièce en elle-même. De ce fait, à l’instant où les lumières se sont éteintes juste avant le début de la représentation, une division s’est créée au sein même des spectateurs. Applaudissements d’approbation dans les plus hauts balcons, et huées de mécontentement dans les sièges de l’orchestre et les premières loges de ce « théâtre » à l’italienne. Yvonne, princesse de Bourgogne, comédie tragique mise en musique par Boesmans d’après la pièce de Gombrowicz, et mise en scène par Luc Bondy, s’est ainsi directement engagée politiquement, socialement et culturellement. Dérangeante, déjà, et préparant ainsi tout le drame et le cynisme de cet opéra.

Plusieurs détails attirent l’attention, comme le jeu mis en place avec les différents degrés d’ouverture du rideau sur la scène. On a, comme première image, une petite ouverture du rideau et l’ensemble des interprètes chantant d’un seul chœur, présentant ainsi le royaume dont il est question. Mais le plus frappant reste la modernité de la pièce. Univers décalé : classique et traditionnel par les chants d’opéra, avec l’orchestre donnant le ton et le rythme, mais contemporain dans l’âme. Nous sont tour à tour présentés un roi – en jogging rouge avec des lunettes de soleil, des paparazzis, des hommes d’affaire, des prostituées, Dupont et Dupond, des mendiants… Puis l’ouverture totale du rideau survient, et ce n’est pas un royaume riche, imposant qui apparait, mais de simples décors, ternes, gris. Un gros bâtiment avec un escalier d’un côté, et une vitrine de l’autre. La société dépeinte est fade, sans saveur.

La pièce repose sur un geste anarchique, comme une révolution interne, un coup d’état contre cette société totalement superficielle, déjantée et anti-moraliste. Le prince, en costard, avec de symboliques chaussettes rouges, choisit d’épouser Yvonne, « une souillon », une fille des plus laides. Entre les clichés sur « une bonne fille à épouser », les gestes grossiers et insultants du roi, et le royaume qui rit de l’absurdité de cette union, c’est finalement un reflet des critiques que l’on pense tout bas. Un reflet de cette société qui perd pied et qui juge ceux qui dérangent, ceux qui sont sensés penser comme eux et qui, malgré tout, vont à contre-courant.

Yvonne ne chante pas, et dira tout au plus dix phrases en 2h de représentation. Elle parle avec une voix grinçante, et l’orchestre qui accompagne ses quelques mots rend le tout totalement fou, tendu, étrange ; elle fait peur, presque… possédée ? La cour se moque, accentuant le côté étrange de la folle. Mais elle reste craintive, car Yvonne fait ressortir leurs anciens vices et leurs imperfections – cachées par le silicone, le maquillage, le botox. Le roi pervers se souvient de sa jeunesse débraillée, la reine torturée de ses poèmes érotiques.

C’est avec la décision de tuer Yvonne que cet opéra prend un tout autre tournant, plus inquiétant et plus dynamique. Le royaume, de ce fait, tourne en dérision la religion car les deux derniers actes dépeignent une société qui se veut libre, sans se sentir coupable aux yeux d’une quelconque morale. Le roi réfléchit à la manière de tuer Yvonne et imite le Christ en croix. De plus, lors de la mort d’Yvonne, on assiste à un lacrimosa parodié, qui est un ancien chant religieux pour les défunts. La cour est en noir, comme pour un enterrement, et Yvonne entre comme un fantôme, un cadavre déjà consumé. Le décor est tout à fait original : un immense poisson en plastique s’ouvre et fait apparaître ses entrailles et ses arêtes. La pauvre s’étouffe avec, et les gens la contemplent alors qu’elle agonise. Le fameux poisson sert de cercueil. Yvonne semble avoir été tuée pour l’exemple et la scène finale avec le poisson n’est autre que le symbole par excellence des premiers chrétiens. La morale n’existe plus, on tue, on étouffe ce qui dérange pour ne plus avoir à se sentir coupable. Tout le monde se met à genoux, hypocritement, excepté le prince horrifié. Le roi le force finalement à se mettre à genoux, comme un point d’orgue final, une injonction à la soumission, au conformisme d’une civilisation bancale et désordonnée.

En définitive : un opéra défiant la société, audacieux dans ses propos, qui brise les règles et les codes et qui ose aller à contre-courant. Un opéra talentueux, tant par ses choristes que par son orchestre. Le public a beaucoup évolué, tout comme la société. Enfin un opéra qui ose suivre son temps, et dénoncer les dérives sociales, éthiques, féministes et laïques qui suscitent finalement plus de divisions, avec la volonté d’imposer une uniformité de pensée, inquiétante et ridicule.

— Marie-Louise CONTRERAS

Lorsqu’elle commence, la représentation proposée par Philippe Boesmans et Luc Bondy d’après la pièce du Polonais Witold Gombrowicz surprend : le décor de Richard Peduzzi, manifestement soigné, n’en est pas moins trop imposant, et la troupe de personnages – dans laquelle n’apparaît pas Yvonne, interpelle notre regard par ses costumes clinquants et tape-à-l’œil, signés Milena Canonero.

Mais cette mise en scène, à bien des égards exubérante et encombrante, est finalement bien superficielle et n’a, semble-t-il, pas d’autre fonction que celle d’insister sur l’exclusion d’Yvonne par rapport au reste de la Cour de l’imaginaire Burgunda. La princesse, il est vrai, doit faire tache ; on s’attend à ce qu’elle provoque un sentiment de malaise du fait de son silence quasi-constant, et qu’elle exerce une certaine fascination-répulsion – sans quoi elle n’aurait sans doute pas l’effet que Gombrowicz imagine dans sa pièce. Il n’en est rien. L’interprétation de Dörte Lyssewski est plate, bien souvent exagérée, réduite à des gestes brusques et à des mimiques répétitives. Les rares paroles prononcées par Yvonne ne retiennent pas plus que cela notre attention. Face à elle, nous n’éprouvons qu’une sorte d’ennui et de lassitude – bien loin de l’agacement de plus en plus intense qu’elle devrait susciter et qui justifie sa mise à mort à la fin du quatrième et dernier acte. Mise à mort qui, d’ailleurs, laisse malheureusement de marbre tant elle est burlesque.

Les prestations du Prince Philippe (Julien Behr) et du Roi Ignace (Laurent Naouri) ne sont guère plus convaincantes. La Reine Marguerite de Béatrice Uria-Monzon est un peu plus efficace. Mais dans l’ensemble, les personnages sont interprétés avec beaucoup de fadeur.

Décors trop lourds, costumes trop outranciers, prestations trop superficielles ; bref, rien ne contribue à nous tenir en haleine.

— Alexia REVERCHON

Yvonne, Princesse de Bourgogne est au départ une pièce de théâtre de l’écrivain polonais Witold Gombrowicz – qui la publia en Pologne en 1938, mais dont la première n’eut lieu sur la scène du Théâtre dramatique de Varsovie qu’en 1957. Rapidement interdite en Pologne, la pièce fut ensuite jouée sur les scènes européennes. À partir des années 60, sa représentation eut du succès en France, en Suède, en Allemagne et plus tard aux États-Unis.

L’accueil de la pièce en France, ainsi que dans les autres pays, fut beaucoup plus favorable que dans le pays natal de l’écrivain. On en adapta un opéra en allemand, en polonais et en français. C’est la version du compositeur belge Philippe Boesmans, en collaboration avec le metteur en scène Luc Bondy, que l’Opéra Garnier présente cette saison.

Le spectateur découvre l’histoire de la famille royale, sans préciser exactement les origines de celle-ci, ni l’époque. Nous avons le roi Ignace (Laurent Naouri), la reine Marguerite (Béatrice Uria-Monzon), leur fils le prince Philippe (Julien Behr), les gens de Cour et l’héroïne principale, la princesse Yvonne (Dörte Lyssewski), autour de laquelle se déroulent les quatre actes de cette comédie. La famille royale risque de devenir proche de cette « grenouille », fille laide et antipathique – ce qui éveille la pitié du prince. En vrai gentleman, le prince Philippe prend sous sa protection cette jeune femme bannie par la société et annonce son mariage avec elle. Cependant son héroïsme disparaît assez vite et il se rend compte que la situation dans laquelle il s’est mis est trop absurde ; il ne peut pas rester avec cette femme sauvage et muette qui n’est capable que de pousser des cris. Il prend donc la décision de tuer Yvonne. Il réalisera son projet dans la scène finale de la pièce, à l’aide de toute sa famille. La méthode pour se débarrasser d’Yvonne est comique, même absurde : au moment du dîner royal, on lui sert une grosse perche dont une arête la fera s’étouffer.

Les défauts et la cruauté de la société, surtout de la noblesse, qui est a priori la classe sociale la plus instruite, est le thème principal de ce spectacle. La première chose qui choque, c’est l’absence de goûts vestimentaires : il est difficile de définir ce qui frappe le plus entre le costume sportif du roi et les habits tape-à-l’œil de la reine et des dames de la Cour – aux coiffures et bijoux démesurés. Milena Canonero, qui a créé les costumes des artistes, a réussi à souligner le caractère grotesque des personnages. En effet, les vêtements n’apportent aucune indication sur l’époque, on ne sait pas s’ils sortent des années 2000 ou du début du XXème siècle. Par ailleurs le décor reste également anonyme : Richard Peduzzi n’alourdit pas l’espace avec des détails, ce sont des lignes simples, des couleurs sages, avec minimum de meubles.

Ensuite, on remarque l’hypocrisie des héros et de leurs comportements brutaux, qui dépassent parfois toutes les limites de la société civilisée, comme l’obsession sexuelle du roi par exemple. La chorégraphie des acteurs, élaborée par Arco Renz, est remarquable. Dörte Lyssewski, pour réaliser le rôle de la presque totalement muette Yvonne, n’a pratiquement que l’expression de son corps et de son visage, grâce auxquels l’actrice sculpte parfaitement son héroïne maltraitée, peu compréhensible.

Yvonne, Princesse de Bourgeonne est annoncée comme une comédie tragique en musique. Le spectateur peut ressentir une certaine confusion quand il va à l’Opéra Garnier, car il n’est pas facile de définir tout de suite le genre de ce qu’il verra sur la scène : est-ce un opéra ? Probablement : nous entendons des chanteurs professionnels, un véritable orchestre, on voit même les sous-titres dans deux langues. Mais dans le récit il y a beaucoup d’humour, des blagues qui ne se présentent pas habituellement dans les opéras classiques. Elles créent un contact avec le spectateur, les gens dans la salle réagissent à ce qu’ils voient sur la scène. L’opéra est-il obligé d’utiliser les moyens de la comédie pour que le spectateur contemporain ne s’ennuie pas trop ? Est-il normal de créer une fusion des genres dans le contexte actuel, faire des expériences, ou vaut-il mieux conserver à chaque type d’œuvre sa place, opérette pour l’opéra-comique, spectacle pour le théâtre ? C’est le spectateur qui décide.

— Katsiaryna SAMKOVA

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